CHAPITRE LV.

Joie de pouvoir se tenir debout.

On se rappelle que, lors de ma première expédition dans les caisses

d'étoffe, je m'étais assuré de la nature des ballots qui les

entouraient; on se rappelle également que s'il y avait de la toile à

côté de la première caisse, c'était un autre colis d'étoffe qui se

trouvait au-dessus d'elle. Je l'avais ouvert, il ne me restait plus qu'à

en ôter le drap pour avoir un étage de franchi; et si l'on considère le

temps et la peine que m'évitait cette avance, on comprendra que j'avais

lieu de m'en féliciter.

Me voilà donc à tirer l'étoffe, ainsi que j'avais fait la première fois;

j'y allais de tout mon coeur, mais la besogne était rude; ces maudites

pièces de drap n'étaient pas moins serrées que les autres, et il était

bien difficile de les arracher de leur place. Je finis cependant par y

réussir, et, les poussant devant moi, je les conduisis dans ma cabine,

où je les plaçai au fond de l'ancienne pipe de liqueur. Ne croyez pas

que je les y jetai négligemment; je les rangeai au contraire avec la

plus grande précision; je remplis tous les coins, toutes les fissures,

tous les trous, si bien que les rats n'auraient pas pu s'y loger.

Toutefois, ce n'est pas contre eux que je prenais ces précautions; ils

pouvaient aller où bon leur semblerait, je n'avais plus à les craindre.

J'en entendais bien encore quelques-uns rôder dans le voisinage; mais la

razzia que j'avais faite leur avait inspiré une terreur salutaire. Les

cris effroyables des dix que j'avais étouffés avaient retenti dans toute

la cale, et averti les survivants de ne plus s'aventurer dans l'endroit

périlleux où leurs camarades trouvaient la mort.

Ce n'était donc pas avec la pensée de me fortifier contre l'ennemi que

je me calfeutrais si bien, c'était simplement pour économiser l'espace;

car, ainsi que je vous le disais, la crainte d'en manquer était

maintenant ma plus vive inquiétude.

Grâce à ma patience, jointe à l'activité que j'avais mise dans cette

opération, la caisse était vide, et toute l'étoffe qu'elle avait

renfermée se trouvait maintenant logée dans ma case, où elle tenait le

moins de place possible.

Ce résultat satisfaisant augmentait mon courage, et me donnait une bonne

humeur que je n'avais pas eue depuis un mois. L'esprit léger, le corps

alerte, je grimpai dans la nouvelle caisse vide. Plaçant en travers

l'une des planches qu'il m'avait fallu déclouer, j'en fis un banc, et

m'y reposai, les jambes pendantes, les bras à l'aise. J'avais assez de

place pour me redresser, et je ne puis vous dire la satisfaction que je

ressentais à me tenir droit et à relever la tête. Confiné depuis bientôt

cinq semaines dans une cellule d'un mètre d'élévation, moi qui avais

trente centimètres de plus, j'étais resté accroupi, les genoux à la

hauteur du menton; et, pour aller d'un endroit à l'autre, il avait fallu

me courber, malgré la fatigue que j'en éprouvais.

Tout cela est peu de chose dans les premiers instants; mais à la longue

c'est excessivement pénible; aussi était-ce pour moi un grand luxe de

pouvoir étendre les jambes et de ne plus avoir à me baisser. Mieux que

cela, je pouvais me tenir debout: les deux caisses communiquaient entre

elles et présentaient une élévation d'au moins deux mètres; j'avais donc

au-dessus de la tête un espace considérable; mon plafond était même si

élevé que je ne parvenais pas à le toucher du bout du doigt.

J'en profitai aussitôt pour mettre pied à terre, et la jouissance que

j'éprouvai à me redresser me fit sentir immédiatement que c'était

l'attitude que je devais prendre. Contrairement à l'usage, elle me

donnait le repos, tandis qu'en m'asseyant je ressentais une fatigue qui

allait jusqu'à la douleur. Cela vous paraît singulier; mais cette

bizarrerie apparente n'avait rien que de naturel; j'étais resté si

longtemps assis, j'avais passé tant d'heures replié sur moi-même, que

j'aspirais à reprendre cette fière attitude qui est particulière à

l'homme, et qui le distingue du reste de la création. En un mot, je me

trouvais si bien d'être debout que j'y restai pendant une demi-heure,

peut-être davantage, sans penser à faire le moindre mouvement.

Pendant ce temps-là, je réfléchissais de nouveau à la direction que

j'allais prendre; fallait-il percer le couvercle de la caisse que je

venais de désemplir, ou la paroi qui était rapprochée de l'écoutille? En

d'autres termes, laquelle devais-je suivre de la ligne horizontale ou de

la ligne verticale? Il y avait des avantages et des inconvénients des

deux côtés; restait à peser les motifs qui militaient en faveur de ces

voies différentes, et à choisir entre elles; mais ce choix était

difficile, et d'une telle importance que je fus longtemps à me décider

pour l'une ou pour l'autre de ces deux directions.

A fond de cale · 第 66 / 79 题