Joie de pouvoir se tenir debout.
On se rappelle que, lors de ma première expédition dans les caisses
d'étoffe, je m'étais assuré de la nature des ballots qui les
entouraient; on se rappelle également que s'il y avait de la toile à
côté de la première caisse, c'était un autre colis d'étoffe qui se
trouvait au-dessus d'elle. Je l'avais ouvert, il ne me restait plus qu'à
en ôter le drap pour avoir un étage de franchi; et si l'on considère le
temps et la peine que m'évitait cette avance, on comprendra que j'avais
lieu de m'en féliciter.
Me voilà donc à tirer l'étoffe, ainsi que j'avais fait la première fois;
j'y allais de tout mon coeur, mais la besogne était rude; ces maudites
pièces de drap n'étaient pas moins serrées que les autres, et il était
bien difficile de les arracher de leur place. Je finis cependant par y
réussir, et, les poussant devant moi, je les conduisis dans ma cabine,
où je les plaçai au fond de l'ancienne pipe de liqueur. Ne croyez pas
que je les y jetai négligemment; je les rangeai au contraire avec la
plus grande précision; je remplis tous les coins, toutes les fissures,
tous les trous, si bien que les rats n'auraient pas pu s'y loger.
Toutefois, ce n'est pas contre eux que je prenais ces précautions; ils
pouvaient aller où bon leur semblerait, je n'avais plus à les craindre.
J'en entendais bien encore quelques-uns rôder dans le voisinage; mais la
razzia que j'avais faite leur avait inspiré une terreur salutaire. Les
cris effroyables des dix que j'avais étouffés avaient retenti dans toute
la cale, et averti les survivants de ne plus s'aventurer dans l'endroit
périlleux où leurs camarades trouvaient la mort.
Ce n'était donc pas avec la pensée de me fortifier contre l'ennemi que
je me calfeutrais si bien, c'était simplement pour économiser l'espace;
car, ainsi que je vous le disais, la crainte d'en manquer était
maintenant ma plus vive inquiétude.
Grâce à ma patience, jointe à l'activité que j'avais mise dans cette
opération, la caisse était vide, et toute l'étoffe qu'elle avait
renfermée se trouvait maintenant logée dans ma case, où elle tenait le
moins de place possible.
Ce résultat satisfaisant augmentait mon courage, et me donnait une bonne
humeur que je n'avais pas eue depuis un mois. L'esprit léger, le corps
alerte, je grimpai dans la nouvelle caisse vide. Plaçant en travers
l'une des planches qu'il m'avait fallu déclouer, j'en fis un banc, et
m'y reposai, les jambes pendantes, les bras à l'aise. J'avais assez de
place pour me redresser, et je ne puis vous dire la satisfaction que je
ressentais à me tenir droit et à relever la tête. Confiné depuis bientôt
cinq semaines dans une cellule d'un mètre d'élévation, moi qui avais
trente centimètres de plus, j'étais resté accroupi, les genoux à la
hauteur du menton; et, pour aller d'un endroit à l'autre, il avait fallu
me courber, malgré la fatigue que j'en éprouvais.
Tout cela est peu de chose dans les premiers instants; mais à la longue
c'est excessivement pénible; aussi était-ce pour moi un grand luxe de
pouvoir étendre les jambes et de ne plus avoir à me baisser. Mieux que
cela, je pouvais me tenir debout: les deux caisses communiquaient entre
elles et présentaient une élévation d'au moins deux mètres; j'avais donc
au-dessus de la tête un espace considérable; mon plafond était même si
élevé que je ne parvenais pas à le toucher du bout du doigt.
J'en profitai aussitôt pour mettre pied à terre, et la jouissance que
j'éprouvai à me redresser me fit sentir immédiatement que c'était
l'attitude que je devais prendre. Contrairement à l'usage, elle me
donnait le repos, tandis qu'en m'asseyant je ressentais une fatigue qui
allait jusqu'à la douleur. Cela vous paraît singulier; mais cette
bizarrerie apparente n'avait rien que de naturel; j'étais resté si
longtemps assis, j'avais passé tant d'heures replié sur moi-même, que
j'aspirais à reprendre cette fière attitude qui est particulière à
l'homme, et qui le distingue du reste de la création. En un mot, je me
trouvais si bien d'être debout que j'y restai pendant une demi-heure,
peut-être davantage, sans penser à faire le moindre mouvement.
Pendant ce temps-là, je réfléchissais de nouveau à la direction que
j'allais prendre; fallait-il percer le couvercle de la caisse que je
venais de désemplir, ou la paroi qui était rapprochée de l'écoutille? En
d'autres termes, laquelle devais-je suivre de la ligne horizontale ou de
la ligne verticale? Il y avait des avantages et des inconvénients des
deux côtés; restait à peser les motifs qui militaient en faveur de ces
voies différentes, et à choisir entre elles; mais ce choix était
difficile, et d'une telle importance que je fus longtemps à me décider
pour l'une ou pour l'autre de ces deux directions.