Un grand obstacle.
_L'Inca_, ce bon navire dont j'habitais la cale, était construit comme
la plupart des bâtiments de son époque. Afin d'éluder une partie de la
taxe, il avait la poitrine d'un pigeon, d'énormes flancs qui dépassaient
de beaucoup les baux, et qui, vus d'en bas, se refermaient au-dessus de
vous comme une toiture. C'était d'ailleurs la forme de tous les navires
marchands qui fréquentaient nos parages.
Vous vous rappelez qu'au-dessus de la caisse où j'étais parvenu, il se
trouvait un ballot que je supposais rempli de toile; en explorant avec
soin toutes les fentes de ma boîte, je découvris que ce ballot, que
j'avais cru plus considérable, n'occupait pas tout le dessus du
couvercle; il s'en fallait à peu près de trente centimètres, et à
l'endroit où il cessait, je ne rencontrais plus rien; c'était le côté de
la caisse qui touchait à la membrure du navire, et j'en conclus que cet
espace était vide.
La chose est facile à comprendre: le ballot se trouvait à l'endroit où
les côtes du bâtiment commençaient à se courber, il les touchait par son
extrémité supérieure, et laissait nécessairement un vide de forme
triangulaire entre le couvercle qui lui servait de base et le point où
il rencontrait la charpente.
Ce fut pour moi un trait de lumière; il est certain que si j'avais
continué mon ascension en ligne directe, je serais arrivé, comme le
sommet du ballot, à me trouver en contact avec les flancs du navire,
dont la courbe se prononçait de plus en plus à mesure qu'ils
approchaient du pont. Avant de les rencontrer, j'aurais eu affaire à
tous les petits objets qu'on avait dû placer dans les angles formés par
la carcasse du navire, et qui m'auraient donné bien plus de peine que
les grandes caisses de sapin, ou les ballots plus importants. Cette
raison, jointe à celles dont j'ai déjà parlé, me déterminait à quitter
la ligne droite pour suivre la diagonale.
Vous êtes peut-être surpris de me voir employer un temps précieux à
faire tous ces calculs; mais si vous réfléchissez au travail que
j'allais entreprendre, à la difficulté de me frayer un passage à travers
les parois de la caisse, de m'ouvrir la voisine, et tous les colis
suivants, quand vous songerez qu'il me fallait tout un jour pour avancer
d'un échelon, vous comprendrez qu'il était indispensable de ne pas agir
à la légère, et de s'orienter avec soin pour ne pas faire fausse route.
Ensuite je fus bien moins long à choisir la direction que je voulais
prendre, qu'à vous expliquer les motifs qui m'y déterminèrent; cela ne
demanda pas plus de quelques minutes; et si je restai une demi-heure
sans travailler, c'est que j'avais besoin de repos, et que je jouissais
avec délices de me sentir sur mes jambes et de redresser la tête.
Quand je fus suffisamment reposé, je me hissai dans la caisse
supérieure, et me disposai à reprendre ma besogne.
Je tressaillis de joie en me trouvant dans cette caisse; j'avais gagné
le second étage de la cargaison, j'étais à plus de deux mètres du fond
de la cale, et à un mètre plus haut que je n'avais encore atteint,
c'est-à-dire plus près des hommes, du jour et de la liberté.
Comme je l'ai déjà dit, les planches que j'avais en face de moi étaient
presque détachées, par suite des efforts que j'avais faits pour ôter les
pièces d'étoffe; je sentais en outre que l'objet qui était de l'autre
côté de la caisse en était éloigné de sept ou huit centimètres, car
c'est tout au plus si je parvenais à le toucher avec la pointe de mon
couteau. L'avantage était évident, cela me donnait plus de jeu, partant
plus de force, pour démolir la paroi que j'avais à renverser.
Effectivement, botté à cette intention, je me couchai sur le dos et
donnai du pied contre la planche.
Des craquements successifs m'annoncèrent que les clous avaient cédé; je
continuai mes efforts, la planche se détacha tout à fait et glissa entre
les deux caisses.
Aussitôt je passai la main par la brèche qui s'ensuivit, afin de
reconnaître ce qui venait ensuite; je ne sentis que le bois rugueux
d'une autre caisse d'emballage, et ne pus deviner ce que renfermait ce
nouveau colis.
Le reste des planches, qui complétaient la paroi que j'étais en train
d'abattre, suivit la précédente; et je pus continuer mon examen: la
surface dont j'avais exploré une partie, s'étendait, à ma grande
surprise, beaucoup plus loin que mes bras ne pouvaient atteindre, et
cela dans tous les sens; elle se dressait comme un mur, bien au delà des
limites de la boîte où je me trouvais alors, et il m'était impossible de
deviner où elle s'arrêtait.
Que ce fût un colis d'une dimension démesurée, j'en avais la certitude;
mais que pouvait-il contenir? Je ne m'en doutais même pas. Était-ce du
drap? la caisse aurait été pareille aux autres: néanmoins ce n'était pas
de la toile, et j'en étais bien aise.
J'introduisis mon couteau dans les fentes du sapin, et je sentis quelque
chose qui ressemblait à du papier; mais ce n'était qu'une enveloppe, car
après avoir traversé l'emballage, la pointe de mon couteau s'arrêta sur
un objet aussi poli que du marbre. J'appuyai avec force, et je compris
que ce n'était pas de la pierre, mais un bois dur et très-lisse. Je
donnai un coup violent pour y enfoncer ma lame: un bruit singulier me
répondit, un son prolongé qui, cependant, ne m'apprenait pas quel objet
cela pouvait être.
La seule chose à faire pour le savoir était d'ouvrir la caisse et d'en
examiner le contenu.
Je suivis le procédé qui m'avait déjà servi, et coupai en travers l'une
des planches dont cette énorme caisse était faite. J'eus infiniment de
peine et fus au moins quatre ou cinq heures à pratiquer cette ouverture;
mon couteau ne coupait plus et ma tâche en devenait plus difficile.
Je finis pourtant par compléter la section, et par détacher la partie
inférieure de la planche que je fis tomber entre les deux caisses; la
seconde moitié suivit la première, et j'eus une ouverture assez grande
pour fouiller dans l'intérieur de cette boîte gigantesque.
De monstrueuses feuilles de papier recouvraient la surface d'un corps
volumineux et résistant; j'arrachai cette enveloppe, et mes doigts
glissèrent le long d'un objet poli comme un miroir; mais ce n'était pas
une glace, car ayant frappé cet objet d'un revers de main, il résonna
comme il avait fait une première fois; je donnai un coup plus fort et
j'entendis une vibration harmonieuse, qui me fit penser à une harpe
éolienne.
C'était un piano qui se trouvait dans la grande caisse, cela ne faisait
pas l'ombre d'un doute. Il y en avait un dans notre petit parloir; ma
mère en tirait des sons mélodieux; c'est encore aujourd'hui l'un de mes
plus doux souvenirs, et je reconnaissais les vibrations qui m'avaient
ému jadis. Cette grande table unie, où coulaient mes doigts comme sur du
verre, n'était ni plus ni moins que la caisse de l'instrument.