CHAPITRE XLIX

Nouveau danger.

Pas un rêve ne troubla cette profonde léthargie qui dura quelques

heures. Mais quand je revins à moi, je me trouvai sous l'influence d'une

crainte indéfinissable; j'éprouvais une sensation étrange; comme si,

lancé dans l'espace, j'avais flotté dans l'atmosphère, ou que je fusse

tombé d'une étoile, et que, ne pouvant trouver un point d'appui, ma

chute se continuât toujours. Cette hallucination, des plus désagréables,

me causait le vertige et me saisissait d'épouvante.

Elle devint moins pénible à mesure que je repris mes sens, et finit par

se dissiper tout à fait dès que je fus complétement réveillé. Mais il me

resta une affreuse douleur de tête, et des nausées qui menaçaient de me

faire vomir. Ce n'était pas la mer qui me faisait mal; j'y étais

maintenant habitué; je supportais, sans m'en apercevoir, le roulis

ordinaire du vaisseau.

Était-ce la fièvre qui m'avait saisi brusquement, ou m'étais-je évanoui

par défaillance? Mais j'avais éprouvé l'un et l'autre, et cela ne

ressemblait en rien à la sensation qui me dominait.

Je me demandais, sans pouvoir me répondre, ce qui avait pu me mettre

dans un pareil état, lorsque la vérité se révéla tout à coup.

N'allez pas croire que j'avais bu de l'eau-de-vie; je n'y avais même pas

goûté. Il était possible qu'il m'en fût entré dans la bouche au moment

où elle avait jailli de la futaille; mais cette quantité n'aurait pas

suffi pour m'enivrer, quand même il se fut agi d'une liqueur beaucoup

plus pure que celle dont il est question. Ce n'était pas cela qui

m'avait grisé; qu'est-ce que cela pouvait être? Je n'avais jamais

ressenti de pareils symptômes; mais je les avais remarqués chez les

autres, et j'étais bien certain d'avoir éprouvé tous les phénomènes de

l'ivresse.

J'y réfléchis quelque temps, et le mystère se dévoila: ce n'était pas

l'eau-de-vie elle-même qui m'avait enivré, c'en était l'émanation.

Avant de me mettre à la besogne, je me rappelais avoir non-seulement

beaucoup éternué, mais senti quelque chose d'inexprimable, un revirement

subit dans toutes mes pensées, une transformation de tout mon être, qui

fut bien autrement sensible quand j'entrai dans la futaille.

Je crus d'abord que j'allais suffoquer; puis je m'y accoutumai

graduellement, et cette sensation nouvelle me parut agréable. Je ne

m'étonnais plus d'avoir été si fort et si joyeux.

En me rappelant tous les détails de ce singulier épisode, je compris le

service que la soif m'avait rendu, et je me félicitai de lui avoir obéi.

Ainsi que je l'ai dit plus haut, je ne savais pas si je m'étais

désaltéré; je n'avais aucun souvenir de m'être approché de ma fontaine,

surtout d'y avoir puisé. Je ne crois pas avoir été jusque-là; si j'avais

ôté le fausset, il est probable que je n'aurais pas su le remettre, et

la futaille se serait vidée, tout au moins jusqu'au niveau de

l'ouverture, ce qui, grâces à Dieu, n'était pas arrivé. Je n'avais donc

point à regretter d'avoir eu soif; bien au contraire, sans cela je

serais resté dans la pipe d'eau-de-vie; mon ivresse eût été d'autant

plus grande; et selon toute probabilité, la mort en aurait été la

conséquence.

Était-ce à un effet du hasard que je devais mon salut? J'y voulus voir

un fait providentiel; et si la prière peut exprimer la gratitude, la

mienne porta au Seigneur l'élan de ma reconnaissance.

J'ignorais donc si j'avais été boire. Dans tous les cas ma soif était

ardente, et l'eau que j'avais prise m'avait peu profité; je cherchai

bien vite ma tasse, et ne la remis sur la tablette qu'après avoir bu au

moins deux quartes.

Le mal de coeur disparut, et les fumées, qui obscurcissaient mon esprit,

s'évanouirent sous l'influence de cette libation copieuse. Mais avec la

possession de moi-même revint le sentiment des périls dont j'étais

environné.

Mon premier mouvement fut de reprendre ma besogne au point où je l'avais

interrompue; mais aurais-je la force de la poursuivre? Qu'arriverait-il

si je retombais dans le même état, si la torpeur me gagnait avant que je

pusse sortir de la futaille, si je manquais de présence d'esprit, ou de

courage pour le faire?

Peut-être pourrais-je travailler quelque temps sans éprouver d'ivresse,

et m'éloigner aussitôt que j'en ressentirais l'effet. Peut-être; mais

s'il en était autrement? si j'étais foudroyé par ces effluves

alcooliques? Savais-je combien de temps je leur avais résisté? je le

cherchai dans ma mémoire, et ne pus pas m'en souvenir.

Je me rappelais comment l'étrange influence s'était emparée de moi, la

douceur que je lui avais trouvée, la force qu'elle m'avait prêtée un

instant, l'agréable vertige où elle m'avait plongé, la gaieté qu'elle

m'avait rendue, en face de la plus horrible des situations; mais je ne

savais pas la durée de ce moment d'oubli, qui me paraissait un songe.

Que tout cela vint à se renouveler, moins la circonstance favorable à

laquelle je devais mon salut; qu'au lieu de sortir pour aller boire, je

m'évanouisse dans la futaille, et le dénoûment était facile à prédire.

Je pouvais cette fois ne pas avoir soif, ou ne pas l'éprouver d'une

manière assez violente pour triompher de l'engourdissement qui m'aurait

saisi. Bref, l'entreprise était si chanceuse que je n'osai pas

m'aventurer.

Cependant il le fallait, sous peine de m'éteindre à la place où j'étais

alors. Mourir pour mourir, il valait cent fois mieux ne pas se réveiller

de son ivresse, que d'avoir à supporter les horreurs de la faim.

Cette réflexion me rendit toute mon audace. Il n'y avait pas à hésiter;

je fis une nouvelle prière, et me glissai dans la pipe où avait été

l'eau-de-vie.

A fond de cale · 第 60 / 79 题