Un torrent d'eau-de-vie.
L'excès de fatigue avait amené le sommeil, je dormis longtemps, et me
réveillai beaucoup plus fort que je ne l'avais été depuis quelques
jours. Singulière chose! maintenant qu'il n'y avait plus d'espoir, le
courage m'était revenu. Il semblait qu'une influence surnaturelle eût
rendu à mon esprit toute sa vigueur. Était-ce une inspiration divine qui
m'engageait à persévérer? Malgré l'amertume de mes déceptions, j'avais
supporté le malheur sans murmurer, et ne m'étais pas révolté contre
Dieu.
Je priai de nouveau le Seigneur de bénir mes efforts, et me confiai en
sa miséricorde. Je suis persuadé que c'est à ce sentiment que je dois ma
délivrance; car c'est lui qui m'empêcha de me livrer au désespoir, et
qui me donna la force de poursuivre ma tâche. J'avais donc l'esprit plus
léger, sans pouvoir l'attribuer à autre chose qu'à une influence
céleste. Rien n'était changé autour de moi, si ce n'est que ma faim
était plus vive, et mon espérance moins fondée.
Je ne pouvais pas pénétrer au delà de cette nouvelle caisse d'étoffe,
puisque je n'avais pas de place pour en loger le contenu. Il y avait
bien encore deux directions que je n'avais pas tenté de prendre: l'une
était fermée par la futaille d'eau douce, l'autre conduisait aux flancs
du navire. Pouvais-je traverser ma barrique sans perdre l'eau qu'elle
renfermait? J'eus un instant la pensée d'y faire un trou dans la partie
supérieure, de me hisser par ce trou, et d'en faire un second de l'autre
côté; mais j'abandonnai ce projet avant de l'avoir terminé: une
ouverture assez grande pour que je pusse m'y introduire causerait la
perte du liquide; un coup de mer, une brise un peu plus forte, qui
augmenterait le roulis, répandrait toute ma boisson.
Je renonçai d'autant plus vite à cette folle idée, qu'elle m'en suggéra
une autre beaucoup plus avantageuse: c'était de traverser la pipe
d'eau-de-vie; elle était placée de manière à rendre l'opération moins
difficile, et je me souciais fort peu de la perte de sa liqueur.
Peut-être y avait-il derrière elle une provision de biscuit; rien ne le
prouvait; mais ce n'était pas impossible, et le doute c'est encore de
l'espoir.
Couper en travers les douelles de chêne qui formaient le fond de la
barrique, c'était bien autre chose que de trancher le sapin d'un
emballage; et mon couteau n'avançait guère. Toutefois, j'y avais déjà
fait une incision, lorsque j'étais à la recherche d'une seconde pipe
d'eau douce, et passant ma lame dans cette première entaille, je
continuai celle-ci jusqu'à ce que la planche fût entièrement coupée; je
me mis alors sur le dos, je m'arc-boutai contre l'étoffe qui remplissait
ma cellule, en appliquant le talon de ma bottine à la douelle, je m'en
servis comme d'un bélier pour enfoncer le tonneau. La besogne était
rude, et la planche de chêne fit une longue résistance; à force de
cogner, je parvins cependant à briser l'un de ses joints; elle céda, et,
redoublant de vigueur, je finis par la repousser dans la futaille.
Le résultat immédiat de cette prouesse fut un jet d'eau-de-vie qui
m'inonda. La nappe était si volumineuse qu'avant que je fusse debout, la
liqueur ruisselait autour de moi, et je craignis d'être noyé. Il m'était
sauté de l'eau-de-vie dans la gorge et dans les yeux; j'en étais
aveuglé, je fus pris d'une toux convulsive, et d'éternuments qui
menaçaient de ne pas finir.
Je ne me sentais pas d'humeur à plaisanter; et cependant je pensai
malgré moi au duc de Clarence, et au singulier genre de mort qu'il avait
été choisir, en demandant qu'on le noyât dans un tonneau de Malvoisie.
Quant à moi, le flot qui me menaçait disparut presque aussi vite qu'il
avait monté; il y avait plus d'espace qu'il ne lui en fallait sous la
cale, et au bout de quinze à vingt secondes il avait été rejoindre l'eau
de mer qui gargouillait sous mes pieds. Sans l'état de mes habits, qui
étaient trempés, et l'odeur qui remplissait ma case, on ne se serait pas
douté de l'inondation; mais cette odeur était si forte qu'elle
m'empêchait de respirer.
Le mouvement du navire, en secouant la futaille, eut bientôt vidé cette
dernière, et dix minutes après l'irruption du spiritueux, il n'en
restait pas une pinte dans la barrique.
Mais je n'avais pas attendu jusque-là; l'ouverture que j'avais pratiquée
suffisait pour que je pusse m'y introduire,--il n'y avait pas besoin
qu'elle fût bien grande pour cela,--et aussitôt que mon accès de toux
avait été calmé, je m'étais glissé dans la barrique.
Je cherchai la bonde, afin d'y passer mon couteau; quelle que fût sa
dimension, c'était autant de besogne faite, et il est plus facile de
continuer à couper une planche que d'y faire la première entaille. Je
trouvai l'ouverture que je cherchais, non pas à l'endroit que je
supposais qu'elle devait être, mais sur le côté de la barrique, et juste
à un point convenable.
J'avais fait sauter le bondon, et je travaillais avec ardeur. Mes forces
me paraissaient décuplées, c'était merveilleux; quelques minutes avant
j'étais fatigué, et maintenant je me sentais capable de défoncer le
tonneau, sans en couper les douelles.
Était-ce le bien-être que j'éprouvais de cette vigueur, ou la
satisfaction qu'elle me donnait? Mais j'étais plein de gaieté, moi qui
ne la connaissais plus; on aurait dit qu'au lieu de faire une besogne
pénible, je me livrais au plaisir; et je ne me souciais pas mal du
succès de l'entreprise.
Je me rappelle que je sifflais en travaillant, et que je me mis à
chanter comme un pinson. Plus d'idées noires; celle de la mort était à
cent lieues; tout ce que j'avais souffert me paraissait un rêve; je ne
savais plus que j'avais besoin de manger; la faim était partie avec le
souvenir de mes douleurs.
Tout à coup je fus pris d'une soif violente; je me souviens d'avoir fait
un effort pour aller boire. Je parvins à sortir de la futaille, j'en ai
la certitude; mais je ne sais pas si j'ai bu; à compter du moment où
j'ai quitté mon travail, je ne me rappelle plus rien, si ce n'est que je
tombai dans un état d'insensibilité voisin de la mort.