CHAPITRE XLVIII.

Un torrent d'eau-de-vie.

L'excès de fatigue avait amené le sommeil, je dormis longtemps, et me

réveillai beaucoup plus fort que je ne l'avais été depuis quelques

jours. Singulière chose! maintenant qu'il n'y avait plus d'espoir, le

courage m'était revenu. Il semblait qu'une influence surnaturelle eût

rendu à mon esprit toute sa vigueur. Était-ce une inspiration divine qui

m'engageait à persévérer? Malgré l'amertume de mes déceptions, j'avais

supporté le malheur sans murmurer, et ne m'étais pas révolté contre

Dieu.

Je priai de nouveau le Seigneur de bénir mes efforts, et me confiai en

sa miséricorde. Je suis persuadé que c'est à ce sentiment que je dois ma

délivrance; car c'est lui qui m'empêcha de me livrer au désespoir, et

qui me donna la force de poursuivre ma tâche. J'avais donc l'esprit plus

léger, sans pouvoir l'attribuer à autre chose qu'à une influence

céleste. Rien n'était changé autour de moi, si ce n'est que ma faim

était plus vive, et mon espérance moins fondée.

Je ne pouvais pas pénétrer au delà de cette nouvelle caisse d'étoffe,

puisque je n'avais pas de place pour en loger le contenu. Il y avait

bien encore deux directions que je n'avais pas tenté de prendre: l'une

était fermée par la futaille d'eau douce, l'autre conduisait aux flancs

du navire. Pouvais-je traverser ma barrique sans perdre l'eau qu'elle

renfermait? J'eus un instant la pensée d'y faire un trou dans la partie

supérieure, de me hisser par ce trou, et d'en faire un second de l'autre

côté; mais j'abandonnai ce projet avant de l'avoir terminé: une

ouverture assez grande pour que je pusse m'y introduire causerait la

perte du liquide; un coup de mer, une brise un peu plus forte, qui

augmenterait le roulis, répandrait toute ma boisson.

Je renonçai d'autant plus vite à cette folle idée, qu'elle m'en suggéra

une autre beaucoup plus avantageuse: c'était de traverser la pipe

d'eau-de-vie; elle était placée de manière à rendre l'opération moins

difficile, et je me souciais fort peu de la perte de sa liqueur.

Peut-être y avait-il derrière elle une provision de biscuit; rien ne le

prouvait; mais ce n'était pas impossible, et le doute c'est encore de

l'espoir.

Couper en travers les douelles de chêne qui formaient le fond de la

barrique, c'était bien autre chose que de trancher le sapin d'un

emballage; et mon couteau n'avançait guère. Toutefois, j'y avais déjà

fait une incision, lorsque j'étais à la recherche d'une seconde pipe

d'eau douce, et passant ma lame dans cette première entaille, je

continuai celle-ci jusqu'à ce que la planche fût entièrement coupée; je

me mis alors sur le dos, je m'arc-boutai contre l'étoffe qui remplissait

ma cellule, en appliquant le talon de ma bottine à la douelle, je m'en

servis comme d'un bélier pour enfoncer le tonneau. La besogne était

rude, et la planche de chêne fit une longue résistance; à force de

cogner, je parvins cependant à briser l'un de ses joints; elle céda, et,

redoublant de vigueur, je finis par la repousser dans la futaille.

Le résultat immédiat de cette prouesse fut un jet d'eau-de-vie qui

m'inonda. La nappe était si volumineuse qu'avant que je fusse debout, la

liqueur ruisselait autour de moi, et je craignis d'être noyé. Il m'était

sauté de l'eau-de-vie dans la gorge et dans les yeux; j'en étais

aveuglé, je fus pris d'une toux convulsive, et d'éternuments qui

menaçaient de ne pas finir.

Je ne me sentais pas d'humeur à plaisanter; et cependant je pensai

malgré moi au duc de Clarence, et au singulier genre de mort qu'il avait

été choisir, en demandant qu'on le noyât dans un tonneau de Malvoisie.

Quant à moi, le flot qui me menaçait disparut presque aussi vite qu'il

avait monté; il y avait plus d'espace qu'il ne lui en fallait sous la

cale, et au bout de quinze à vingt secondes il avait été rejoindre l'eau

de mer qui gargouillait sous mes pieds. Sans l'état de mes habits, qui

étaient trempés, et l'odeur qui remplissait ma case, on ne se serait pas

douté de l'inondation; mais cette odeur était si forte qu'elle

m'empêchait de respirer.

Le mouvement du navire, en secouant la futaille, eut bientôt vidé cette

dernière, et dix minutes après l'irruption du spiritueux, il n'en

restait pas une pinte dans la barrique.

Mais je n'avais pas attendu jusque-là; l'ouverture que j'avais pratiquée

suffisait pour que je pusse m'y introduire,--il n'y avait pas besoin

qu'elle fût bien grande pour cela,--et aussitôt que mon accès de toux

avait été calmé, je m'étais glissé dans la barrique.

Je cherchai la bonde, afin d'y passer mon couteau; quelle que fût sa

dimension, c'était autant de besogne faite, et il est plus facile de

continuer à couper une planche que d'y faire la première entaille. Je

trouvai l'ouverture que je cherchais, non pas à l'endroit que je

supposais qu'elle devait être, mais sur le côté de la barrique, et juste

à un point convenable.

J'avais fait sauter le bondon, et je travaillais avec ardeur. Mes forces

me paraissaient décuplées, c'était merveilleux; quelques minutes avant

j'étais fatigué, et maintenant je me sentais capable de défoncer le

tonneau, sans en couper les douelles.

Était-ce le bien-être que j'éprouvais de cette vigueur, ou la

satisfaction qu'elle me donnait? Mais j'étais plein de gaieté, moi qui

ne la connaissais plus; on aurait dit qu'au lieu de faire une besogne

pénible, je me livrais au plaisir; et je ne me souciais pas mal du

succès de l'entreprise.

Je me rappelle que je sifflais en travaillant, et que je me mis à

chanter comme un pinson. Plus d'idées noires; celle de la mort était à

cent lieues; tout ce que j'avais souffert me paraissait un rêve; je ne

savais plus que j'avais besoin de manger; la faim était partie avec le

souvenir de mes douleurs.

Tout à coup je fus pris d'une soif violente; je me souviens d'avoir fait

un effort pour aller boire. Je parvins à sortir de la futaille, j'en ai

la certitude; mais je ne sais pas si j'ai bu; à compter du moment où

j'ai quitté mon travail, je ne me rappelle plus rien, si ce n'est que je

tombai dans un état d'insensibilité voisin de la mort.

A fond de cale · 第 59 / 79 题