CHAPITRE L.

Où est mon couteau?

En entrant dans le futaille, j'y cherchai mon couteau; je ne savais plus

quand je l'avais quitté, ni à quel endroit je l'avais mis. Avant de

m'introduire dans la barrique, je l'avais cherché dans ma cabine; et ne

l'ayant pas trouvé, je pensai qu'il était resté dans le tonneau; mais

j'avais beau tâter partout, mes doigts ne rencontraient rien.

Cela commençait à m'alarmer; si j'avais perdu mon outil, il ne me

restait aucun espoir. Où mon couteau pouvait-il être? Est-ce que les

rats l'avaient emporté?

Je sortis de la futaille, et fis de nouvelles recherches; elles ne

furent pas plus fructueuses. Je rentrai dans la barrique, et en explorai

de nouveau toutes les parties, du moins celle où mon couteau pouvait se

trouver, c'est-à-dire le fond de la pipe.

J'allais sortir une seconde fois, quand l'idée me vint d'examiner la

bonde; c'était là que je travaillais, lorsque j'avais eu soif, et il

était possible que j'y eusse laissé mon couteau; il s'y trouvait

effectivement, la lame enfoncée dans la douelle que j'étais en train de

couper.

Il vous est plus facile de vous figurer ma joie qu'à moi de vous la

dépeindre; mes forces et mon courage s'augmentèrent de cet incident; et

sans perdre une minute je me remis à la besogne. Mais, à force de

servir, mon couteau s'était émoussé; il avait plus d'une brèche, et mes

progrès étaient bien lents à travers cette planche de chêne, qui me

semblait dure comme la pierre. Il y avait un quart d'heure que je

travaillais de toutes mes forces; à peine avais-je prolongé mon entaille

de trois millimètres, et je commençais à me dire que je ne couperais pas

toute la douelle.

L'étrange influence se faisait de nouveau sentir; je m'en aperçus alors.

J'en connaissais le péril, et cependant je m'y serais abandonné sans

peur, car l'insouciance est l'un des effets de l'ivresse. Néanmoins, je

m'étais promis de sortir du tonneau dès les premiers symptômes de

vertige, quelque pénible que cela pût être, et j'en eus heureusement la

force. Quelques minutes de plus, je perdais connaissance dans la

futaille, ce qui aurait été le prélude de mon dernier sommeil.

Toutefois, lorsque les premières atteintes de l'ivresse se dissipèrent,

j'en vins presque à regretter de leur survivre: à quoi bon prolonger la

lutte? Je ne pouvais séjourner dans la futaille qu'un instant, n'y

rentrer qu'après un long intervalle; le bois était dur, mon outil ne

coupait plus; combien de jours me faudrait-il pour pratiquer une

ouverture suffisante? et les heures m'étaient comptées?

Si j'avais pu m'ouvrir cette futaille, espérer de la franchir, le

courage ne m'aurait pas abandonné; mais c'était impossible; et quand j'y

serais parvenu, j'avais dix chances contre une d'arriver à autre chose

qu'à un aliment quelconque.

Le seul bénéfice que m'eût donné la peine que j'avais prise à l'égard de

cette futaille, c'est qu'en la défonçant j'avais gagné de l'espace. Quel

dommage de ne pas pouvoir la traverser! En supposant qu'il y eût

au-dessus d'elle une caisse d'étoffe, j'aurais pu vider celle ci comme

j'avais fait la première, et m'avancer d'un degré.

Cette réflexion, qui me paraissait oiseuse, et que je faisais en

désespoir de cause, me fit envisager la situation sous un nouvel aspect:

m'avancer d'un degré; c'est à cela que tous mes efforts devaient tendre.

Au lieu de m'escrimer inutilement contre ces douelles de chêne, pourquoi

ne pas traverser les caisses de sapin, dont le bois ne m'opposait qu'un

faible obstacle, les déblayer successivement, gravir de l'une à l'autre,

et arriver sur le pont?

L'idée était neuve. Si étrange que cela paraisse, elle ne m'avait point

encore frappé; je ne puis expliquer le fait que par le trouble où

j'étais depuis longtemps.

Il devait y avoir au-dessus de ma tête bien des colis entassés les uns

sur les autres; la cale en était pleine, et je me trouvais presque au

fond. L'arrimage avait continué pendant deux jours, à dater du moment où

je m'étais glissé dans le vaisseau; toute la cargaison était donc

au-dessus du vide qui m'avait permis de descendre. Peut-être y avait-il

dix ou douze caisses à franchir avant d'arriver à la dernière? «Eh bien!

me dis-je, il suffirait d'en traverser une par vingt-quatre heures pour

gagner le faîte en dix jours.

«Quelle bonne idée, si elle m'était venue plus tôt! j'aurais eu le temps

de la mettre à exécution; mais il est trop tard. Si je l'avais eue tout

d'abord, quand la caisse était pleine de biscuit, je serais sauvé

actuellement.» Et des regrets amers se joignaient à mon désespoir.

Impossible néanmoins de renoncer à cette idée: c'était la vie, la

liberté, la lumière. J'y songeais malgré moi; et n'écoutant pas mes

regrets, j'envisageai le nouveau plan qui s'offrait à mon esprit.

Des vivres pour quelques jours, et le succès était certain! mais ils me

manquaient d'une manière absolue; je n'aurais pas escaladé le premier

échelon qu'il faudrait mourir sur la brèche, faute d'un peu de

nourriture.

Les idées s'enchaînent, et cette dernière pensée en fit naître une

excellente, bien qu'elle puisse paraître odieuse à ceux qui ne meurent

pas d'inanition. Mais la faim simplifie énormément le menu d'un repas,

et triomphe de toutes les répugnances. Quand il a bien jeûné, l'estomac

n'a plus de délicatesse; et le mien avait perdu tous ses scrupules. Je

le sentais capable de tout; pourvu qu'il mangeât, peu lui importait

l'aliment; et je vous assure qu'il trouva parfaite l'idée que je vais

vous dire.

A fond de cale · 第 61 / 79 题