La coupe.
Ce n'était qu'un rêve, il était matériellement impossible qu'un crabe me
fût monté sur le bras; j'en avais la certitude, et cependant je ne
pouvais m'empêcher de croire que je l'avais bien réellement senti.
J'éprouvais encore à ma main, et sur ma poitrine qui était nue, cette
sensation particulière que vous produit un animal dont les griffes se
traînent sur vous; et je pensais, en dépit de moi-même, qu'il y avait
dans mon rêve quelque chose de réel.
L'impression avait été si vive, qu'en m'éveillant, J'avais étendu les
bras, et tâtonné sur ma couverture, pour y saisir le monstre qui avait
failli m'étrangler.
Encore tout endormi, j'avais cru que c'était un crabe; à mesure que
j'avais repris mes sens, je m'étais prouvé que la chose n'était pas
possible. Et pourquoi cela? un crabe pouvait très-bien se loger dans la
cale d'un vaisseau; il avait pu être apporté avec le lest, ou par un
matelot, comme objet de curiosité; avoir échappé à celui qui l'avait
pris, et s'être réfugié dans les fentes du bois, dans les trous, dans
les coins nombreux que présente un navire. Il pouvait trouver sa
nourriture dans l'eau qui s'accumule sous la cale; ou peut-être les
crabes ont-ils la faculté de vivre simplement d'air comme les caméléons?
Toutefois en y réfléchissant je repoussai de nouveau cette idée, que je
qualifiai d'absurde; c'était mon rêve qui me l'avait mise dans la tête;
sans lui je n'aurais jamais songé qu'il y eût des crabes autour de moi,
et s'il s'en était trouvé, j'aurais mis la main dessus. Il y avait, il
est vrai, dans ma cabine, deux crevasses assez larges pour qu'il pût y
passer un crabe de n'importe quelle taille; mais j'y avais couru tout de
suite, et un animal d'une pareille lenteur n'avait pas eu le temps de
s'échapper. C'était impossible, il n'y avait pas de bête dans ma
cellule, et pourtant quoique chose avait rampé sur moi, j'en étais
moralement sûr.
Quant à mon rêve, il n'y avait là rien d'étonnant: c'était la suite des
impressions que j'avais ressenties pendant la tempête; et plus j'y
pensais, plus je le trouvais naturel.
En consultant ma montre, je m'aperçus qu'au lieu de dormir huit heures,
comme je le faisais d'habitude, mon sommeil en avait duré seize, et je
ne m'étonnai plus d'avoir tant d'appétit. Impossible de me contenter de
la ration que je m'étais prescrite; c'était au-dessus de mes forces, et
je ne cessai de manger qu'après avoir fait disparaître quatre biscuits
bien comptés. J'avais entendu dire que rien n'aiguise la faim comme le
mal de mer, et j'en avais la preuve; mes quatre biscuits empêchaient à
peine mon estomac de crier, et si je n'avais pas redouté la famine, j'en
aurais mangé trois fois plus.
J'avais également soif, et bus deux ou trois rations; mais cette petite
débauche n'avait rien d'inquiétant; j'avais plus d'eau qu'il n'en
fallait pour terminer le voyage. Toutefois à condition de ne pas la
gaspiller; et si j'en buvais peu, il s'en perdait beaucoup. Je n'avais
rien pour la recevoir, ni verre, ni tasse; quand j'ôtais mon fausset, le
liquide jaillissait avec force, bien plus vite que je n'y mettais les
lèvres, bien plus vite que je ne pouvais l'avaler; il m'étranglait,
j'étais forcé de reprendre haleine, je m'inondais le visage, et trempais
mes habits, à mon grand déplaisir et au grand préjudice de mes rations.
Il me fallait un vase quelconque. J'avais bien pensé à l'une de mes
bottines, dont je n'avais pas besoin; mais il me répugnait de m'en
servir pour cet usage.
Pressé par la soif, comme je l'avais été, j'y aurais bu sans scrupule;
mais à présent que j'avais de l'eau, je pouvais boire à mon aise, et
faire le délicat. Cependant j'en vins à me dire qu'on peut nettoyer une
chose quand elle est sale, et qu'il valait mieux sacrifier un peu d'eau
pour laver ma bottine, que d'en perdre une quantité chaque fois qu'il
fallait boire.
J'allais mettre ce projet à exécution, lorsqu'une idée bien meilleure me
passa par la tête; pourquoi ne pas faire une tasse avec le drap qui me
servait de couverture? Il était imperméable, je l'avais déjà remarqué;
l'eau qui jaillissait de ma futaille restait sur ma couche sans en
pénétrer l'étoffe; et j'étais obligé de l'en ôter comme j'aurais fait
d'un vase. Je pouvais en tailler un morceau, lui donner une forme
quelconque, et m'en servir au besoin.
Je coupai donc une bande assez large de mon drap, j'en fis un cornet
auquel je donnai plusieurs tours pour en augmenter l'épaisseur, et dont
je fermai la pointe en l'attachant avec un reste de mes lacets de
bottines. J'eus alors une coupe d'un nouveau genre, qui me rendit autant
de service qu'un verre de Bohême ou qu'une tasse du Japon; désormais je
bus tranquillement, sans avaler de travers, sans m'inonder, et sans
perdre une goutte du précieux liquide dont ma vie dépendait.