Disparition mystérieuse.
J'avais déjeuné si copieusement, que je résolus de ne pas dîner ce
jour-là; mais la faim m'empêcha d'accomplir cette bonne résolution.
Trois heures ne s'étaient pas écoulées, que je me surpris tâtonnant aux
environs de ma caisse, et me trouvai bientôt un biscuit à la main.
Toutefois, je m'imposai l'obligation de n'en manger qu'une partie et de
garder le reste pour mon souper.
Je fis deux parts de mon biscuit; j'en mis une de côté, et je mangeai la
seconde, que j'arrosai d'un peu d'eau.
Vous trouvez peut-être singulier que je ne prisse pas une goutte
d'eau-de-vie, ce qui m'aurait été facile, puisque j'en avais une tonne à
ma disposition. Mais elle aurait pu contenir tout aussi bien du vitriol
sans que je m'en fusse moins inquiété; généralement je n'aimais pas les
liqueurs; et celle-ci en particulier m'avait paru si mauvaise, que je
n'avais pas envie d'y revenir; c'était sans doute une pipe de cette
eau-de-vie de qualité inférieure que l'on embarque pour les matelots.
J'en avais pris une fois; et non-seulement elle m'avait donné des
nausées, mais tellement enflammé la bouche et l'estomac, que j'avais bu
deux quartes d'eau sans apaiser ma soif. Cette épreuve m'avait suffi
pour me mettre en garde contre les spiritueux, et je n'avais nulle envie
de recommencer.
Lorsque vint le soir, ce que m'annoncèrent ma montre et mon envie de
dormir, je voulus naturellement souper avant de me mettre au lit.
Ce dernier acte de ma journée consistait à changer de position, et à
tirer sur moi deux plis du drap qui me servait de couverture, afin de me
préserver du froid.
J'avais été gelé pendant la première semaine, car nous étions partis en
hiver, et la découverte de cette bonne grosse étoffe m'avait été fort
précieuse; toutefois au bout de quelque temps, elle me devint moins
utile; l'air de la cale s'atiédissait de jour en jour; et le lendemain
de la tempête j'eus à peine besoin de me couvrir.
Ce brusque changement de température me surprit tout d'abord; mais avec
un peu de réflexion, je me l'expliquai d'une manière satisfaisante. Sans
aucun doute, pensai-je, nous nous dirigeons vers le Sud, et nous
approchons de la zone torride.
Je ne comprenais pas bien ce que signifiait cette expression; mais
j'avais entendu dire que la zone torride, ou les tropiques, se trouvait
au midi de l'Angleterre, et qu'il y faisait plus chaud qu'aux heures les
plus brûlantes de nos plus beaux étés. On m'avait dit également que le
Pérou était une contrée méridionale; et pour y arriver il fallait sans
aucun doute franchir cette zone ardente.
Cela m'expliquait la chaleur qu'il faisait maintenant dans la cale; il y
avait à peu près une quinzaine que nous étions sortis du port; en
supposant que nous eussions fait deux cents milles par jour, et il n'est
pas rare qu'un navire fasse davantage, nous devions être bien loin des
côtes de la Grande-Bretagne, et par conséquent avoir changé de climat.
Ce raisonnement, et toutes les pensées qu'il avait fait naître,
m'avaient occupé toute la soirée; j'étais enfin arrivé à la conclusion
que je viens de dire, lorsque les aiguilles de ma montre annonçant qu'il
était dix heures, je me disposai à souper.
Je tirai d'abord ma ration d'eau pour ne pas manger mon pain sec, et
j'étendis la main pour saisir la part de biscuit que j'avais mise de
côté. Il y avait parallèlement à la grande poutre qui soutenait la cale,
et qui passait au-dessus de ma tête, une sorte de tablette où je plaçais
mon couteau, ma tasse et le bâton qui me servait d'almanach. Je
connaissais tellement bien cette planchette que je n'avais pas besoin de
lumière pour y trouver ce que j'y mettais.
Vous comprenez dès lors quelle dut être ma surprise lorsqu'en étendant
la main, je ne trouvai pas le biscuit que j'étais sûr d'avoir gardé.
J'avais ma tasse; mon couteau était à sa place; mon calendrier s'y
trouvait également, ainsi que les bouts de cuir dont je m'étais servi
pour diviser ma jauge; mais pas vestige du précieux morceau que je
conservais pour ma collation du soir.
L'aurais-je mis autre part? je ne croyais pas. Afin d'en être sûr,
j'explorai tous les coins de ma cellule, je secouai l'étoffe qui me
servait de matelas, je fouillai dans mes poches, dans mes bottines que
je ne portais plus et qui gisaient à côté de mon lit; je ne laissai pas
un pouce de ma cellule sans l'avoir tâté soigneusement; et je ne trouvai
de biscuit nulle part.
C'était moins la valeur de l'objet que l'étrangeté de sa disparition,
qui me faisait mettre tant d'activité dans mes recherches. Qu'avait pu
devenir ce biscuit?
Est-ce que je l'avais mangé? Il y avait des instants où je commençais à
le croire. Peut-être, dans un moment de distraction, l'avais-je avalé
sans y penser. Dans ce cas-là j'en avais totalement perdu le souvenir;
et la chose ne m'avait pas profité; car mon estomac n'était pas moins
vide que si je n'avais rien mangé depuis le matin.
Je me souvenais parfaitement d'avoir rompu mon biscuit, d'en avoir
réservé pour le soir une moitié que j'avais mise entre ma tasse et mon
couteau. Il fallait bien que je l'en eusse ôtée, puisqu'elle n'y était
plus. Je ne l'avais pas fait tomber par accident, car je ne me rappelais
pas avoir fouillé sur la tablette, jusqu'au moment où j'avais voulu
prendre l'objet dont la disparition m'avait frappé. En outre, s'il fût
tombé de sa place, je l'aurais trouvé en cherchant sur mon tapis. Il
n'avait pu rouler sous le tonneau; car j'avais rempli tous les vides de
ce côté-là, en y fourrant des morceaux de drap pour que ma couche fût
plus unie.
Toujours est-il que mon biscuit avait disparu, soit par ma faute, soit
autrement. Si je l'avais mangé, il était dommage de l'avoir fait avec si
peu de réflexion; car ce moment d'absence m'avait privé de tout le
bénéfice du repas.
Je fus longtemps à me demander si je tirerais un autre biscuit de la
caisse, ou si je me coucherais sans souper. La faim était vive, la
tentation bien forte; mais la crainte de l'avenir décida la question,
et, appelant toute ma fermeté à mon aide, j'avalai mon eau claire,
replaçai ma tasse sur la tablette, et m'étendis sur ma couche.