CHAPITRE XXXIII.

Tempête.

Il y avait plus de huit jours que je menais cette existence d'une

odieuse monotonie. La seule voix qui frappât mon oreille était la

plainte des vagues qui gémissaient au-dessus de ma tête; oui, au-dessus

de ma tête, car je plongeais dans l'abîme, à une grande distance de la

surface de la mer. De loin en loin je distinguais un bruit sourd, causé

par un objet pesant qui tombait sur l'un des ponts. Lorsque le temps

était calme, je me figurais entendre le son de la cloche qui appelait

les hommes de quart, mais je n'en étais pas sûr; le bruit était si

faible et si lointain, que je n'aurais même pas affirmé que ce fût le

tintement d'une cloche, encore ne l'entendais-je que pendant une

accalmie.

Par contre je saisissais les moindres changements de temps; j'aurais pu

dire quand fraîchissait la brise, tout aussi bien que si j'avais été sur

le grand mât. Le roulis du vaisseau, les craquements de sa membrure

m'indiquaient la force du vent, et si la mer était grosse ou paisible.

Le sixième jour de mon calendrier, ce qui faisait le dixième depuis

notre départ, il y eut tempête dans toute l'acception du mot. Elle dura

quarante heures et me fit croire bien des fois que la bâtiment allait

s'ouvrir. Tout craquait autour de moi; les caisses, les tonneaux qui

remplissaient la cale se heurtaient avec un bruit terrible contre les

murs de ma prison, et de grosses lames, _des coups de mer_, comme les

appellent les matelots, se ruaient avec furie sur les flancs du navire,

qu'elles semblaient vouloir mettre en pièces.

J'étais convaincu que nous allions faire naufrage, et il est plus facile

de concevoir que de dépeindre quelle était ma situation; je n'ai pas

besoin de vous dire que j'étais plein de frayeur. Pouvais-je ne pas

trembler quand je pensais que le vaisseau coulerait à fond, et

qu'enfermé de toute part dans mon étroit cercueil, je ne pourrais pas

faire le moindre effort pour me sauver. Je suis sûr que j'aurais eu

moitié moins d'effroi si j'avais été libre.

Pour comble de malheur, je fus repris du mal de mer, ce qui arrive

toujours en pareil cas, lors d'une première traversée. Le grand vent

ramène l'odieuse maladie, et parfois avec autant de force qu'au moment

du départ. Il est facile de le comprendre; c'est la conséquence des

mouvements désordonnés du vaisseau, fouetté par la tempête.

Après deux jours et une nuit de péril, le vent tomba, et le calme

succéda aux colères de l'ouragan; je n'entendais pas même le murmure que

produit la course du navire qui fend les vagues. Mais le roulis n'avait

pas cessé, et les caisses et les futailles se heurtaient avec le même

fracas. C'était le soulèvement des flots qui persiste après une tempête

violente, et qui parfois est aussi dangereux pour le navire que la

fureur du vent. On a vu se rompre les mâts en pareille circonstance, et

le vaisseau être engagé, catastrophe redoutée des marins.

Cependant la mer s'apaisa graduellement, et au bout de vingt-quatre

heures, le navire glissa sur l'onde avec plus de facilité que jamais.

Les nausées disparurent, et la réaction qui en résulta me rendit un peu

de courage. Il m'avait été impossible de dormir pendant tout le temps de

la crise: le bruit du vent, le fracas du vaisseau, et par-dessus tout la

frayeur, m'avaient empêché de fermer l'oeil; j'étais de plus épuisé par

le mal de mer, et sitôt que les choses furent rentrées dans leur état

normal, je tombai dans un profond sommeil.

Les rêves que j'eus alors furent presque aussi affreux que le péril

auquel je venais d'échapper. C'était la réalisation de ce que m'avait

fait craindre la tempête: je rêvais que j'étais en train de me noyer,

sans la moindre chance de salut. Mieux que cela, je me trouvais au fond

de la mer, j'étais mort, et j'en avais conscience. Je distinguais tout

ce dont j'étais environné; je voyais entre autres choses, d'horribles

monstres, des homards et des crabes gigantesques, s'approcher de moi en

rampant, comme pour me déchirer de leurs tenailles aiguës et se repaître

de ma chair. L'un d'eux surtout captivait mon attention: il était plus

grand que les autres, avait l'air plus féroce, et me menaçait de plus

près. Chaque seconde le rapprochait encore; il atteignit ma main, je

sentis sa carapace se traîner sur mes doigts, et je ne pus faire aucun

mouvement.

Il me gagna le poignet, et me monta sur le bras gauche, qui était

éloigné de mon corps. Son dessein était de me sauter à la gorge ou à la

figure; je le voyais au regard avide qu'il lançait tour à tour sur mon

cou et sur ma face, et malgré l'horreur que je ressentais, il m'était

impossible de le repousser. Aucun de mes muscles ne voulait m'obéir;

c'était tout naturel puisque j'étais noyé. «Ah! le voilà sur ma

poitrine... à ma gorge... il va m'étrangler!...»

Je m'éveillai en poussant un cri, et en me dressant avec force; je me

serais trouvé debout s'il y avait eu assez d'élévation pour le

permettre; j'allai donner de la tête contre les douelles de mon tonneau,

et je retombai sur ma couche, où il me fallut quelques instants pour

rappeler mes esprits.

A fond de cale · 第 44 / 79 题