Tempête.
Il y avait plus de huit jours que je menais cette existence d'une
odieuse monotonie. La seule voix qui frappât mon oreille était la
plainte des vagues qui gémissaient au-dessus de ma tête; oui, au-dessus
de ma tête, car je plongeais dans l'abîme, à une grande distance de la
surface de la mer. De loin en loin je distinguais un bruit sourd, causé
par un objet pesant qui tombait sur l'un des ponts. Lorsque le temps
était calme, je me figurais entendre le son de la cloche qui appelait
les hommes de quart, mais je n'en étais pas sûr; le bruit était si
faible et si lointain, que je n'aurais même pas affirmé que ce fût le
tintement d'une cloche, encore ne l'entendais-je que pendant une
accalmie.
Par contre je saisissais les moindres changements de temps; j'aurais pu
dire quand fraîchissait la brise, tout aussi bien que si j'avais été sur
le grand mât. Le roulis du vaisseau, les craquements de sa membrure
m'indiquaient la force du vent, et si la mer était grosse ou paisible.
Le sixième jour de mon calendrier, ce qui faisait le dixième depuis
notre départ, il y eut tempête dans toute l'acception du mot. Elle dura
quarante heures et me fit croire bien des fois que la bâtiment allait
s'ouvrir. Tout craquait autour de moi; les caisses, les tonneaux qui
remplissaient la cale se heurtaient avec un bruit terrible contre les
murs de ma prison, et de grosses lames, _des coups de mer_, comme les
appellent les matelots, se ruaient avec furie sur les flancs du navire,
qu'elles semblaient vouloir mettre en pièces.
J'étais convaincu que nous allions faire naufrage, et il est plus facile
de concevoir que de dépeindre quelle était ma situation; je n'ai pas
besoin de vous dire que j'étais plein de frayeur. Pouvais-je ne pas
trembler quand je pensais que le vaisseau coulerait à fond, et
qu'enfermé de toute part dans mon étroit cercueil, je ne pourrais pas
faire le moindre effort pour me sauver. Je suis sûr que j'aurais eu
moitié moins d'effroi si j'avais été libre.
Pour comble de malheur, je fus repris du mal de mer, ce qui arrive
toujours en pareil cas, lors d'une première traversée. Le grand vent
ramène l'odieuse maladie, et parfois avec autant de force qu'au moment
du départ. Il est facile de le comprendre; c'est la conséquence des
mouvements désordonnés du vaisseau, fouetté par la tempête.
Après deux jours et une nuit de péril, le vent tomba, et le calme
succéda aux colères de l'ouragan; je n'entendais pas même le murmure que
produit la course du navire qui fend les vagues. Mais le roulis n'avait
pas cessé, et les caisses et les futailles se heurtaient avec le même
fracas. C'était le soulèvement des flots qui persiste après une tempête
violente, et qui parfois est aussi dangereux pour le navire que la
fureur du vent. On a vu se rompre les mâts en pareille circonstance, et
le vaisseau être engagé, catastrophe redoutée des marins.
Cependant la mer s'apaisa graduellement, et au bout de vingt-quatre
heures, le navire glissa sur l'onde avec plus de facilité que jamais.
Les nausées disparurent, et la réaction qui en résulta me rendit un peu
de courage. Il m'avait été impossible de dormir pendant tout le temps de
la crise: le bruit du vent, le fracas du vaisseau, et par-dessus tout la
frayeur, m'avaient empêché de fermer l'oeil; j'étais de plus épuisé par
le mal de mer, et sitôt que les choses furent rentrées dans leur état
normal, je tombai dans un profond sommeil.
Les rêves que j'eus alors furent presque aussi affreux que le péril
auquel je venais d'échapper. C'était la réalisation de ce que m'avait
fait craindre la tempête: je rêvais que j'étais en train de me noyer,
sans la moindre chance de salut. Mieux que cela, je me trouvais au fond
de la mer, j'étais mort, et j'en avais conscience. Je distinguais tout
ce dont j'étais environné; je voyais entre autres choses, d'horribles
monstres, des homards et des crabes gigantesques, s'approcher de moi en
rampant, comme pour me déchirer de leurs tenailles aiguës et se repaître
de ma chair. L'un d'eux surtout captivait mon attention: il était plus
grand que les autres, avait l'air plus féroce, et me menaçait de plus
près. Chaque seconde le rapprochait encore; il atteignit ma main, je
sentis sa carapace se traîner sur mes doigts, et je ne pus faire aucun
mouvement.
Il me gagna le poignet, et me monta sur le bras gauche, qui était
éloigné de mon corps. Son dessein était de me sauter à la gorge ou à la
figure; je le voyais au regard avide qu'il lançait tour à tour sur mon
cou et sur ma face, et malgré l'horreur que je ressentais, il m'était
impossible de le repousser. Aucun de mes muscles ne voulait m'obéir;
c'était tout naturel puisque j'étais noyé. «Ah! le voilà sur ma
poitrine... à ma gorge... il va m'étrangler!...»
Je m'éveillai en poussant un cri, et en me dressant avec force; je me
serais trouvé debout s'il y avait eu assez d'élévation pour le
permettre; j'allai donner de la tête contre les douelles de mon tonneau,
et je retombai sur ma couche, où il me fallut quelques instants pour
rappeler mes esprits.