Le résultat de mon calcul était des plus satisfaisants: déduction faite
de l'eau qui s'était répandue, et de celle que j'avais consommée, il en
restait encore plus de quatre-vingts gallons, soit une ration
quotidienne d'un demi-gallon pendant cent soixante jours, ou d'une
quarte pendant trois cent vingt, presque une année entière! Une
demi-quarte par repas devait certainement me suffire, et la traversée
durerait moins de trois cents jours; c'est plus qu'on ne met pour faire
le tour du monde. Ainsi, quelle que fût la durée du voyage, il était
certain que je ne souffrirais pas de la soif.
J'avais plus à craindre la disette, mon biscuit me paraissait un peu
court; cependant, avec mes projets d'économie, je devais avoir assez
pour vivre, et je n'éprouvai plus d'inquiétude à cet égard.
Je restai plusieurs jours sous l'influence de cette heureuse impression;
et malgré ce qu'il y avait de pénible dans ma captivité, où chaque heure
en paraissait vingt-quatre, je supportais assez bien mon nouveau genre
de vie. Je passais une partie de mon temps à compter non-seulement les
minutes, mais les secondes. Par bonheur, j'avais ma montre, qui me
permettait de me livrer à cette occupation, et me tenait compagnie avec
son joyeux tic tac. «Jamais elle n'a battu d'aussi bon coeur; sa voix
n'a jamais été si forte,» me disais-je avec surprise. J'avais raison; ma
cellule était sonore, et le bruit du mouvement de la petite machine
était doublé par les murailles de bois qui entouraient ma case. Avec
quelle sollicitude je la remontais avant qu'elle eût dévidé toute sa
chaîne, de peur qu'en s'arrêtant elle ne dérangeât mes comptes? Ce n'est
pas qu'il me fût important de savoir quelle heure il pouvait être. Que
le soleil brillât dans toute sa gloire, ou qu'il se fût effacé à
l'horizon, je ne m'en apercevais nullement; la plus mince partie de sa
lumière ne pénétrait pas dans mon cachot. Et cependant je savais
distinguer la nuit du jour. Cela vous étonne; vous ne comprenez pas
comment j'y arrivais après avoir passé les premiers instants de ma
réclusion sans m'occuper des heures. Mais depuis des années, j'avais
l'habitude de me coucher à dix heures du soir, et de me lever à six
heures du matin. C'était la règle dans la maison de mon père, aussi bien
que chez mon oncle, et j'y avais été soumis avec une exactitude
rigoureuse. Il en résultait qu'aux environs de dix heures j'avais envie
de dormir; et l'habitude en était si bien prise, qu'elle persista malgré
le changement de situation. Je ne fus pas longtemps à m'en apercevoir:
le besoin de sommeil se faisait régulièrement sentir; et j'en conclus
qu'il était près de dix heures du soir lorsque j'éprouvais ce besoin
irrésistible. J'avais également observé que je me réveillais au bout de
huit heures, et qu'alors je n'avais plus la moindre envie de dormir. À
mon réveil, il devait être six heures du matin; et je réglai ma montre
d'après cette donnée.
Il y avait pour moi, sinon de l'importance à mesurer les jours, du moins
une satisfaction réelle à savoir au bout de vingt-quatre heures qu'il y
en avait un d'écoulé; c'était le seul moyen de me rendre compte de la
marche du navire; et quand l'aiguille avait accompli deux fois le tour
du cadran, je le marquais sur une taille que j'avais faite à cette
intention. Je n'ai pas besoin de dire avec quel intérêt je tenais ce
calendrier, auquel j'avais fait quatre incisions pour marquer les jours
qui avaient précédé l'époque où je m'en étais occupé, laps de temps dont
plus tard je reconnus l'exactitude.
C'est ainsi que pendant près d'une semaine passèrent les heures; ces
heures si longues, si ténébreuses et si lourdes, qui m'accablaient
parfois d'un immense ennui, mais que je supportais avec résignation.
Chose singulière, c'était l'obscurité qui m'était le plus pénible;
j'avais d'abord souffert de ne pas pouvoir me tenir debout, et de la
dureté des planches lorsque j'étais couché; mais j'avais fini par en
prendre l'habitude; il m'avait été d'ailleurs facile de remédier au
second de ces deux inconvénients. La caisse, vous vous le rappelez, qui
se trouvait derrière mes biscuits, était remplie d'une grosse étoffe de
laine, formant des rouleaux serrés comme on les fait dans les
manufactures. Pourquoi ne m'en serais-je pas servi pour rendre ma couche
un peu plus confortable? Aussitôt pensé, aussitôt fait. J'ôtai les
biscuits de la première caisse, j'élargis l'ouverture que j'avais
pratiquée dans le couvercle de la suivante, et j'arrachai, non sans
peine, l'un des rouleaux d'étoffe qui s'y trouvaient contenus. J'en
tirai un second, puis un troisième, qui vinrent plus facilement, et qui
devaient suffire à ce que j'en voulais faire. Il me fallut deux heures
pour en arriver là: mais aussi je fus en possession d'un tapis, moelleux
et d'un matelas, peut-être non moins chers que ceux d'un roi, car je
sentais, à la main, un tissu d'une qualité superfine.
Après avoir remis les biscuits à leur place, j'étendis sur le plancher
plusieurs doubles de cette étoffe, aussi épaisse que douce, et me
reposai avec bonheur sur cette couche élastique.
Mais je n'en étais pas moins malheureux de la privation de lumière. Il
est impossible d'exprimer combien on souffre au milieu d'une obscurité
absolue; et je comprenais pourquoi on avait toujours considéré la mise
au cachot comme la peine la plus grave qu'on pût infliger aux captifs.
Il n'est pas étonnant que ces infortunés aient blanchi, et perdu l'usage
de leurs sens, au fond des caves où ils étaient détenus; car au supplice
que vous font endurer les ténèbres, on reconnaît que la lumière est
indispensable à la vie.
Il me semblait que si j'avais pu avoir une lampe, quelque faible qu'eût
été sa clarté, les heures m'auraient paru moitié moins longues. Cette
nuit perpétuelle me faisait l'effet de s'enrouler autour des rouages de
ma montre, d'en arrêter la marche, et de suspendre le cours du temps.
Cette obscurité, où la forme des objets avait disparu, me causait un mal
physique, une souffrance que la lumière eût guéri tout à coup.
J'éprouvais ce que ressentent les malades pendant ces nuits fièvreuses,
où ils comptent péniblement les heures, en soupirant après l'aurore.