CHAPITRE XXX.

Ma règle métrique.

C'est en examinant la futaille avec la ferme résolution de la mesurer

que je fis précisément la découverte que je cherchais. Ce qu'il me

fallait, c'était une broche, une baguette de longueur suffisante pour

traverser la barrique dans sa partie la plus épaisse. Il était évident

que si j'introduisais cette broche dans le tonneau, et que je le fisse

toucher les douelles de la paroi opposée, je connaîtrais la mesure

exacte du diamètre, puisque la broche serait le diamètre même. Je

n'aurais plus qu'à multiplier celui-ci par trois pour avoir la

circonférence, qui, du reste, ne m'était pas nécessaire, l'un ou l'autre

de ces deux termes ayant absolument les mêmes propriétés arithmétiques:

divisez l'un, ou multipliez l'autre par trois, et vous aurez toujours le

même chiffre. Rappelons-nous cependant que ce résultat n'est pas d'une

exactitude mathématique; mais il suffit pour toutes les opérations

usuelles.

Il arrivait justement que l'une des ouvertures que j'avais faites à mon

tonneau se trouvait dans la partie la plus convexe de la douelle. En y

introduisant un bâton, j'aurais donc mon diamètre, comme je le disais

tout à l'heure.

«Vous pouviez, direz-vous, arriver au même résultat en plantant votre

baguette à côté de la futaille, et en lui faisant une marque au niveau

du point culminant de cette dernière.» J'en conviens; mais il fallait

pour cela que mon tonneau reposât sur une surface unie, que rien ne

dérangeât ma baguette de sa position verticale, et qu'il y eût assez de

lumière pour que je pusse voir l'endroit où elle atteignait le niveau

qu'il s'agissait d'y marquer. Mais il n'y fallait pas songer: le bas de

la futaille s'enfonçait entre les planches de la cale, et ma règle ne

m'aurait plus donné qu'une section du diamètre.

Je fus donc obligé de m'en tenir au moyen que je vous indiquais d'abord,

et j'en revins à l'introduction de ma baguette par l'ouverture centrale

que j'avais pratiquée à la futaille.

«Mais où trouver cette baguette?» La chose était facile. Le couvercle de

la caisse où étaient mes biscuits m'en fournissait la matière, et je me

mis à l'oeuvre aussitôt que j'y eus pensé.

La planche en question n'avait guère, il est vrai, qu'une longueur de

soixante centimètres, et la futaille paraissait bien avoir le double

d'épaisseur; mais avec un peu de ressources dans l'esprit, on pouvait y

remédier: il ne fallait pour cela que faire trois baguettes, les amincir

par le bout et les réunir ensuite, pour former un bâton d'une longueur

suffisante.

C'est à quoi je m'appliquai. Il était facile de couper la planche en

suivant les fibres du sapin; et avec de l'attention, grâce au peu de

dureté du bois blanc, je parvins à entailler mes baguettes sans diminuer

plus que de raison l'épaisseur que je devais laisser à la portion

amincie.

Une fois mes trois bâtons bien arrondis, bien lisses, et la pointe en

biseau, je n'avais qu'à me procurer de la corde pour les attacher.

C'était pour moi ce qu'il y avait de plus facile: j'avais des brodequins

lacés avec deux petites courroies en veau, ayant un mètre chacune;

c'était précisément l'affaire. Je pris mes lacets, je complétai mon

ajustage, et me trouvai possesseur d'une jauge d'un mètre et demi,

dimension plus que suffisante pour traverser mon tonneau dans sa plus

grande largeur.

«Enfin, m'écriai-je, en me levant pour procéder à mon opération, je vais

savoir à quoi m'en tenir!» Je m'approchai de la futaille, et je renonce

à dépeindre mon désappointement, lorsque tout d'abord je fus arrêté par

un obstacle imprévu. Impossible d'introduire ma baguette dans la

barrique; non pas que l'ouverture que j'avais pratiquée fût trop

étroite, mais l'espace me manquait pour manoeuvrer ma jauge. Si ma

cabine avait deux mètres de longueur, elle avait tout au plus soixante

centimètres de large, et c'était dans le sens de son petit diamètre que

je devais fourrer mon bâton dans la futaille. Il n'y avait pas moyen d'y

songer. Courber cette baguette inflexible, c'eût été la rompre

immédiatement.

J'étais vexé de ne pas m'en être aperçu; j'aurais dû le voir avant de

rien entreprendre; mais j'avais encore plus de chagrin que de dépit, en

songeant qu'il fallait renoncer à mon entreprise. Toutefois un nouveau

plan se dessina bientôt dans ma tête, et vint m'apprendre qu'il ne faut

jamais s'arrêter à des conclusions irréfléchies. Je venais de découvrir

le moyen de faire entrer ma jauge sans la courber le moins du monde, et

sans la raccourcir.

Je n'avais qu'à en démonter les trois morceaux, à passer d'abord le

premier dans l'ouverture de la barrique, à y attacher la seconde pièce,

que je pousserais ensuite, et à procéder de la même façon pour compléter

la jauge, en y ajoutant la dernière partie.

Quand j'eus posé ma dernière courroie, je dirigeai ma baguette de

manière à toucher la douelle opposée, bien en face de l'ouverture où je

l'avais introduite, et, l'assujettissant d'une main ferme, je lui fis

une entaille au niveau de la douelle; je défalquai ensuite l'épaisseur

que celle-ci pouvait avoir, et j'eus la mesure exacte dont j'avais

besoin pour établir mon calcul.

J'avais retiré ma broche pièce à pièce, comme je l'avais introduite, en

ayant soin de marquer l'endroit où se trouvaient les jointures, afin de

pouvoir lui rendre absolument la même dimension qu'elle avait dans le

tonneau; car une erreur d'un centimètre aurait produit dans mon total

une différence considérable, et il était important d'avoir une donnée

avant de rien commencer.

Je possédais le diamètre de la base de mon cône, il me fallait

maintenant celui du bout de la futaille, qui en faisait le sommet

tronqué. Rien n'était plus facile. Je n'aurais pas pu mettre le bras

entre le tonneau et les caisses dont il était environné, mais je pouvais

y passer ma jauge, l'appuyer contre le rebord du côté opposé, y marquer

le petit diamètre, ainsi que j'avais fait précédemment; et ce fut

l'affaire d'une minute.

Restait à m'assurer de la longueur de la futaille, et cette opération,

très-simple en apparence, ne m'en donna pas moins beaucoup de peine.

«Cela se bornait, direz-vous, à placer la baguette parallèlement à la

tonne, et à y faire aux deux bouts une entaille qui en indiquât la

longueur.» Rien n'est plus vrai; mais il aurait fallu, comme je l'ai dit

plus haut, que ma cabine fût assez éclairée pour me permettre de voir à

quel endroit de ma baguette correspondait l'extrémité de la barrique,

dont je ne distinguais pas même l'ensemble. Dans la nuit profonde où je

me trouvais alors, il ne m'était possible de découvrir les objets qu'au

moyen de l'attouchement; c'était avec les doigts que je pouvais dire où

commençait la futaille, et il n'y avait pas moyen d'en sentir

l'extrémité en même temps que celle de la baguette, puisqu'il y avait

entre les deux un espace beaucoup plus grand que ma main. Autre

difficulté, la jauge pivotait sur le ventre du tonneau, et pouvait, en

décrivant une diagonale, me causer une erreur qui annulerait tous mes

calculs. Impossible d'opérer sur une base aussi incertaine, et je fus

pendant quelques instants fort embarrassé pour résoudre mon problème.

J'étais d'autant plus contrarié de ce nouvel empêchement, que je ne

l'avais pas soupçonné. J'avais regardé comme beaucoup plus difficile

d'obtenir la base et le sommet que la hauteur de mon cône, et je

m'irritais de cet obstacle inattendu.

Mais la réflexion vint encore à mon aide, et je finis par trouver le

moyen de vaincre la difficulté. Je n'avais qu'à me fabriquer une autre

baguette, en coupant deux longueurs à ma planche de sapin, et en les

réunissant comme j'avais déjà fait.

Cette besogne terminée, j'appliquai ma première jauge à l'extrémité de

la futaille, de la même manière que si j'avais voulu de nouveau en

prendre le diamètre. Elle en dépassa le dernier cercle de trente ou

quarante centimètres. Je pris alors ma seconde règle, en appuyai le bout

contre la partie saillante de la première, de façon à former un angle

droit dont le grand côté se prolongeât parallèlement à la longueur du

tonneau; je fis une marque à l'endroit le plus renflé de celui-ci, par

conséquent au milieu, et, déduction faite de l'épaisseur du rebord et de

celle du fond, j'eus la demi-longueur de la capacité de la futaille, ce

qui me suffisait parfaitement, puisque deux demies font un entier.

Je possédais enfin les éléments du problème et n'avais plus qu'à en

chercher la solution.

A fond de cale · 第 40 / 79 题