Ma règle métrique.
C'est en examinant la futaille avec la ferme résolution de la mesurer
que je fis précisément la découverte que je cherchais. Ce qu'il me
fallait, c'était une broche, une baguette de longueur suffisante pour
traverser la barrique dans sa partie la plus épaisse. Il était évident
que si j'introduisais cette broche dans le tonneau, et que je le fisse
toucher les douelles de la paroi opposée, je connaîtrais la mesure
exacte du diamètre, puisque la broche serait le diamètre même. Je
n'aurais plus qu'à multiplier celui-ci par trois pour avoir la
circonférence, qui, du reste, ne m'était pas nécessaire, l'un ou l'autre
de ces deux termes ayant absolument les mêmes propriétés arithmétiques:
divisez l'un, ou multipliez l'autre par trois, et vous aurez toujours le
même chiffre. Rappelons-nous cependant que ce résultat n'est pas d'une
exactitude mathématique; mais il suffit pour toutes les opérations
usuelles.
Il arrivait justement que l'une des ouvertures que j'avais faites à mon
tonneau se trouvait dans la partie la plus convexe de la douelle. En y
introduisant un bâton, j'aurais donc mon diamètre, comme je le disais
tout à l'heure.
«Vous pouviez, direz-vous, arriver au même résultat en plantant votre
baguette à côté de la futaille, et en lui faisant une marque au niveau
du point culminant de cette dernière.» J'en conviens; mais il fallait
pour cela que mon tonneau reposât sur une surface unie, que rien ne
dérangeât ma baguette de sa position verticale, et qu'il y eût assez de
lumière pour que je pusse voir l'endroit où elle atteignait le niveau
qu'il s'agissait d'y marquer. Mais il n'y fallait pas songer: le bas de
la futaille s'enfonçait entre les planches de la cale, et ma règle ne
m'aurait plus donné qu'une section du diamètre.
Je fus donc obligé de m'en tenir au moyen que je vous indiquais d'abord,
et j'en revins à l'introduction de ma baguette par l'ouverture centrale
que j'avais pratiquée à la futaille.
«Mais où trouver cette baguette?» La chose était facile. Le couvercle de
la caisse où étaient mes biscuits m'en fournissait la matière, et je me
mis à l'oeuvre aussitôt que j'y eus pensé.
La planche en question n'avait guère, il est vrai, qu'une longueur de
soixante centimètres, et la futaille paraissait bien avoir le double
d'épaisseur; mais avec un peu de ressources dans l'esprit, on pouvait y
remédier: il ne fallait pour cela que faire trois baguettes, les amincir
par le bout et les réunir ensuite, pour former un bâton d'une longueur
suffisante.
C'est à quoi je m'appliquai. Il était facile de couper la planche en
suivant les fibres du sapin; et avec de l'attention, grâce au peu de
dureté du bois blanc, je parvins à entailler mes baguettes sans diminuer
plus que de raison l'épaisseur que je devais laisser à la portion
amincie.
Une fois mes trois bâtons bien arrondis, bien lisses, et la pointe en
biseau, je n'avais qu'à me procurer de la corde pour les attacher.
C'était pour moi ce qu'il y avait de plus facile: j'avais des brodequins
lacés avec deux petites courroies en veau, ayant un mètre chacune;
c'était précisément l'affaire. Je pris mes lacets, je complétai mon
ajustage, et me trouvai possesseur d'une jauge d'un mètre et demi,
dimension plus que suffisante pour traverser mon tonneau dans sa plus
grande largeur.
«Enfin, m'écriai-je, en me levant pour procéder à mon opération, je vais
savoir à quoi m'en tenir!» Je m'approchai de la futaille, et je renonce
à dépeindre mon désappointement, lorsque tout d'abord je fus arrêté par
un obstacle imprévu. Impossible d'introduire ma baguette dans la
barrique; non pas que l'ouverture que j'avais pratiquée fût trop
étroite, mais l'espace me manquait pour manoeuvrer ma jauge. Si ma
cabine avait deux mètres de longueur, elle avait tout au plus soixante
centimètres de large, et c'était dans le sens de son petit diamètre que
je devais fourrer mon bâton dans la futaille. Il n'y avait pas moyen d'y
songer. Courber cette baguette inflexible, c'eût été la rompre
immédiatement.
J'étais vexé de ne pas m'en être aperçu; j'aurais dû le voir avant de
rien entreprendre; mais j'avais encore plus de chagrin que de dépit, en
songeant qu'il fallait renoncer à mon entreprise. Toutefois un nouveau
plan se dessina bientôt dans ma tête, et vint m'apprendre qu'il ne faut
jamais s'arrêter à des conclusions irréfléchies. Je venais de découvrir
le moyen de faire entrer ma jauge sans la courber le moins du monde, et
sans la raccourcir.
Je n'avais qu'à en démonter les trois morceaux, à passer d'abord le
premier dans l'ouverture de la barrique, à y attacher la seconde pièce,
que je pousserais ensuite, et à procéder de la même façon pour compléter
la jauge, en y ajoutant la dernière partie.
Quand j'eus posé ma dernière courroie, je dirigeai ma baguette de
manière à toucher la douelle opposée, bien en face de l'ouverture où je
l'avais introduite, et, l'assujettissant d'une main ferme, je lui fis
une entaille au niveau de la douelle; je défalquai ensuite l'épaisseur
que celle-ci pouvait avoir, et j'eus la mesure exacte dont j'avais
besoin pour établir mon calcul.
J'avais retiré ma broche pièce à pièce, comme je l'avais introduite, en
ayant soin de marquer l'endroit où se trouvaient les jointures, afin de
pouvoir lui rendre absolument la même dimension qu'elle avait dans le
tonneau; car une erreur d'un centimètre aurait produit dans mon total
une différence considérable, et il était important d'avoir une donnée
avant de rien commencer.
Je possédais le diamètre de la base de mon cône, il me fallait
maintenant celui du bout de la futaille, qui en faisait le sommet
tronqué. Rien n'était plus facile. Je n'aurais pas pu mettre le bras
entre le tonneau et les caisses dont il était environné, mais je pouvais
y passer ma jauge, l'appuyer contre le rebord du côté opposé, y marquer
le petit diamètre, ainsi que j'avais fait précédemment; et ce fut
l'affaire d'une minute.
Restait à m'assurer de la longueur de la futaille, et cette opération,
très-simple en apparence, ne m'en donna pas moins beaucoup de peine.
«Cela se bornait, direz-vous, à placer la baguette parallèlement à la
tonne, et à y faire aux deux bouts une entaille qui en indiquât la
longueur.» Rien n'est plus vrai; mais il aurait fallu, comme je l'ai dit
plus haut, que ma cabine fût assez éclairée pour me permettre de voir à
quel endroit de ma baguette correspondait l'extrémité de la barrique,
dont je ne distinguais pas même l'ensemble. Dans la nuit profonde où je
me trouvais alors, il ne m'était possible de découvrir les objets qu'au
moyen de l'attouchement; c'était avec les doigts que je pouvais dire où
commençait la futaille, et il n'y avait pas moyen d'en sentir
l'extrémité en même temps que celle de la baguette, puisqu'il y avait
entre les deux un espace beaucoup plus grand que ma main. Autre
difficulté, la jauge pivotait sur le ventre du tonneau, et pouvait, en
décrivant une diagonale, me causer une erreur qui annulerait tous mes
calculs. Impossible d'opérer sur une base aussi incertaine, et je fus
pendant quelques instants fort embarrassé pour résoudre mon problème.
J'étais d'autant plus contrarié de ce nouvel empêchement, que je ne
l'avais pas soupçonné. J'avais regardé comme beaucoup plus difficile
d'obtenir la base et le sommet que la hauteur de mon cône, et je
m'irritais de cet obstacle inattendu.
Mais la réflexion vint encore à mon aide, et je finis par trouver le
moyen de vaincre la difficulté. Je n'avais qu'à me fabriquer une autre
baguette, en coupant deux longueurs à ma planche de sapin, et en les
réunissant comme j'avais déjà fait.
Cette besogne terminée, j'appliquai ma première jauge à l'extrémité de
la futaille, de la même manière que si j'avais voulu de nouveau en
prendre le diamètre. Elle en dépassa le dernier cercle de trente ou
quarante centimètres. Je pris alors ma seconde règle, en appuyai le bout
contre la partie saillante de la première, de façon à former un angle
droit dont le grand côté se prolongeât parallèlement à la longueur du
tonneau; je fis une marque à l'endroit le plus renflé de celui-ci, par
conséquent au milieu, et, déduction faite de l'épaisseur du rebord et de
celle du fond, j'eus la demi-longueur de la capacité de la futaille, ce
qui me suffisait parfaitement, puisque deux demies font un entier.
Je possédais enfin les éléments du problème et n'avais plus qu'à en
chercher la solution.