Jaugeage du tonneau.
Je rangeai d'abord tous les biscuits, opération indispensable, car
j'étais si à l'étroit qu'ils occupaient la moitié de ma cabine et
m'empêchaient de me retourner. Pour les faire tenir dans la caisse, je
fus obligé d'en faire des piles régulières, et de les remettre avec
soin, tels que le fournisseur les y avait placés; lorsque j'eus compté
mes trente et une douzaines, plus quatre biscuits, il ne resta d'autre
vide que l'espace où avaient été les huit que j'avais fait disparaître.
J'avais maintenant le compte exact de mes provisions de bouche, du moins
quant au solide. Je résolus de ne jamais dépasser ma ration (deux
biscuits par jour), et de la rogner toutes les fois que, par une cause
ou par une autre, je me sentirais plus capable de supporter la faim.
Cette disposition économique, si toutefois je l'observais avec fidélité,
rejetterait l'époque du dénûment absolu bien au delà des six mois du
voyage ordinaire.
Il n'était pas moins indispensable de régler ma portion d'eau
quotidienne; mais il restait toujours à établir la quantité contenue
dans la futaille, afin de la diviser en autant de rations que j'avais de
parts de biscuit. Comment arriver là? C'était une ancienne tonne de vin
ou d'eau-de-vie, du moins, je le présumais, car, sur les navires de
cette espèce, c'est en général ce qui sert à embarquer la provision
d'eau pour l'équipage. Si j'avais pu savoir quelle sorte de liquide elle
avait contenu jadis, il m'aurait été facile de faire mon calcul, et
d'une façon exacte: je possédais sur le bout du doigt ma table des
liquides, la plus difficile de toutes. Elle m'avait valu tant de coups
de férule, que j'avais fini par la répéter d'un bout à l'autre sans me
tromper d'un gallon[11]. Pipes, tonneaux, pièces et futailles, barils de
liqueurs, tonnes de vin, je savais distinguer tous ces termes, et j'en
pouvais dire la capacité, pourvu toutefois qu'ils fussent qualifiés par
leur contenu. Était-ce du rhum, de l'eau-de-vie, du gin, ou du porto, du
malaga, du ténériffe, du madère, qu'il y avait eu dans ma tonne? Je
m'imaginais reconnaître le parfum du xérès; c'eût été alors une belle et
bonne pipe de cent huit gallons. Mais ce pouvait être le bouquet du
madère, du vin du Cap, ou de Marsala, et ma pipe ne serait plus alors
que de quatre-vingt-douze gallons et si c'était du porto, mieux encore
du whisky d'Écosse, j'aurais en cent vingt gallons. Quant à cela, je ne
m'y serais pas trompé; j'aurais reconnu tout de suite, en buvant, cette
saveur particulière que le whisky donne à l'eau, quelle que soit sa dose
infinitésimale.
[11] 4 litres et demi.
Après tout, il était possible que je ne m'en fusse pas aperçu; j'avais
tellement soif, que je n'avais pensé qu'à boire et à me désaltérer.
J'ôtai le fausset et goûtai l'eau avec réflexion: elle avait un zeste
liquoreux, cela ne faisait pas le moindre doute; restait à dire lequel;
et du madère au xérès, la différence (je parle de la dimension de la
pipe) était trop grande pour baser mon calcul sur un soupçon que rien ne
venait justifier. Il fallait chercher autre chose.
Heureusement qu'à l'école de mon village, notre bon magister avait joint
quelques principes de géométrie à nos leçons d'arithmétique.
Je me suis demandé bien des fois comment il se fait qu'on néglige
d'enseigner les éléments scientifiques les plus indispensables, tandis
qu'on a grand soin de faire entrer dans la tête de nos malheureux
enfants tant de vers irrationnels, pour ne rien dire de plus. J'ai la
persuasion, et je le déclare sans hésiter, que la connaissance d'une
simple loi mathématique, apprise en huit jours, est plus utile à
l'humanité que l'étude complète de toutes les langues mortes de la
terre. Le grec et le latin! que d'obstacles n'ont-ils pas mis au progrès
scientifique.
Je vous disais donc que mon vieux maître d'école m'avait donné quelques
notions de géométrie: je connaissais le cube, la pyramide, le cylindre,
le sphéroïde et les sections coniques; je savais qu'un baril est formé
de deux cônes tronqués, se rencontrant par la base.
Pour m'assurer de la capacité de mon tonneau, il me suffisait dès lors
d'en connaître la longueur, ou même la moitié de cette dernière, plus la
circonférence de l'un des bouts, et celle du milieu, ou de la partie la
plus grosse. Avec ces trois dimensions, je pouvais dire; à peu de chose
près, combien la futaille renfermait de pouces cubes d'eau; je n'aurais
ensuite qu'à diviser mon total par la capacité de la mesure que je
voulais employer comme étalon.
Il ne me restait plus qu'à prendre les trois dimensions dont j'ai parlé;
mais c'était là toute la difficulté: comment faire pour obtenir ces
mesures?
La longueur était facile à connaître, puisqu'elle se déployait devant
moi; mais les deux circonférences m'échappaient totalement: j'étais trop
petit pour atteindre le sommet de la futaille, et les ballots qui le
bloquaient de chaque coté m'empêchaient d'en mesurer le bout.
Autre obstacle: je n'avais pas de mètre, pas de ficelle, rien qui pût
servir de base à mon opération; comment savoir le chiffre des mesures
que j'aurais prises si rien ne me l'indiquait?
J'étais cependant résolu à ne pas abandonner mon problème, avant d'y
avoir bien réfléchi. Ce travail de tête me distrairait, chose importante
dans ma triste position. Mon vieux maître d'école m'avait encore appris
cette vérité précieuse, qu'avec de la persévérance on mène à bien ce qui
paraît impossible. Je me rappelais ses conseils à cet égard, et je me
promis de ne renoncer à mon entreprise qu'après avoir épuisé toutes les
ressources de mon imagination; et en y consacrant moins de temps que je
n'en ai mis à vous expliquer tout cela, je trouvai le moyen d'arriver à
mon but.