Rations.
Rien ne me causait plus d'inquiétude; j'étais d'une tranquillité
parfaite. L'expectative d'être enfermé pendant six mois aurait été fort
pénible en toute autre circonstance; mais après la crainte de la mort,
crainte bien plus effroyable, dont j'étais délivré, mon emprisonnement
ne me paraissait plus rien, et je résolus de le supporter avec une
entière résignation.
J'avais six mois à passer dans mon cachot; il n'était pas probable que
j'en sortisse avant la fin de ce terme. Six mois! c'est bien long pour
un captif, bien long à passer, même dans une chambre où pénètre la
lumière, où l'on trouve un lit, un bon feu, où l'on mange des repas bien
préparés, où l'on voit chaque jour quelque figure humaine, où l'on
entend sans cesse le bruit des pas, le son des paroles, où soi-même on a
l'occasion d'échanger quelques mots avec l'individu qui vous garde.
Mais six mois dans un espace où je ne pouvais ni me redresser ni
m'allonger entièrement, sans feu, sans matelas ni hamac, dans
l'obscurité la plus profonde, respirant un air fétide, couché sur la
planche, ne vivant que de pain sec et d'eau claire, triste régime,
suffisant bien juste à l'homme pour l'empêcher de mourir; six mois sans
la plus légère distraction, n'entendant rien que les craquements
continuels du vaisseau et la plainte monotone des vagues, ou leurs
grondements furieux, six mois d'une pareille existence n'offraient
certes point une perspective agréable.
Cependant, je n'en fus pas attristé. Je me sentais trop heureux de ne
pas mourir pour me préoccuper du genre de vie qui m'attendait. Ce n'est
que plus tard que je devais me fatiguer de cette odieuse réclusion.
J'étais maintenant tout à ma joie et à la confiance qu'elle m'inspirait.
Non pas que cette quiétude allât jusqu'à me faire oublier d'être
prévoyant; j'en revenais toujours à la question des vivres: il était
nécessaire de connaître ce que j'avais en magasin; j'en savais la
nature, mais non la quantité, et je repris mes calculs, afin d'être
certain que mes provisions dureraient jusqu'au bout du voyage.
Il m'avait semblé d'abord qu'une pareille caisse de biscuits était
inépuisable, et que ma futaille ne pouvait pas tarir; mais après un
instant de réflexion, j'eus des doutes à cet égard. Il suffit d'une
quantité d'eau imperceptible pour emplir une citerne, lorsque cette eau
coule sans cesse. Le contraire n'est pas moins vrai: la citerne se vide
par une perte continue, quelque légère que soit cette déperdition
constante. Et six mois, c'est bien long! cela fait presque deux cents
jours.
Plus j'y pensais, plus je sentais s'ébranler ma confiance. Pourquoi ne
pas mettre un terme à mon incertitude? me dis-je: mieux vaut savoir à
quoi s'en tenir. Si j'ai assez, plus de tourment; si, au contraire, je
suis menacé de la disette, je prendrai la seule mesure que la prudence
indique, et me rationnerai dès aujourd'hui pour ne pas être pris plus
tard au dépourvu.
Quand je me rappelle le passé, je suis surpris de la raison que j'avais
alors pour mon âge. On ne sait pas jusqu'où peut arriver la prévoyance
d'un enfant, lorsqu'il est en face d'un péril qui éveille l'instinct de
conservation, et qui fait appel à toutes ses facultés.
Je pris six mois pour base de mes calculs, c'est-à-dire une période de
cent quatre-vingt-trois jours; je ne fis pas même abstraction du temps
qui s'était écoulé (à peu près une semaine) depuis que le navire était
sorti du port. Cela devait suffire, et au delà, pour que le vaisseau fût
arrivé au Pérou; mais en étais-je bien sûr?
On compte six mois pour faire la route que nous avions à franchir;
était-ce la durée moyenne du voyage ou le terme le plus long qui lui fût
assigné? Cela pouvait être celui d'une traversée rapide. J'étais, à cet
égard, d'une ignorance complète.
Nous pouvions avoir un calme plat dans la région des tropiques, des
tempêtes dans le voisinage du cap Horn, où les vents sont pleins de
violence et de caprices; une foule d'obstacles pouvaient retarder la
marche du navire et prolonger le voyage bien au delà des six mois.
C'est avec cette appréhension que je procédai à mon enquête. Il était
bien simple de savoir quelles étaient mes ressources nutritives; je
n'avais qu'à compter mes biscuits. J'en connaissais le volume, et deux
par jours pouvaient me suffire, bien qu'il n'y eût pas de quoi
engraisser sous ce régime. À la rigueur, un par jour m'aurait soutenu,
et je me promis de les épargner le plus possible. Je n'aurais pas même
eu besoin de les sortir pour les compter: la caisse, autant que je
pouvais en juger, était de quatre-vingt-dix centimètres de long,
soixante de large, et en avait trente de profondeur. Chacun des
biscuits, épais d'environ deux centimètres, en avait quinze en diamètre,
ce qui aurait donné trente-deux douzaines de ces biscuits pour faire le
contenu de la caisse.
Mais ce n'était pas une peine, au contraire, c'était un jeu que de les
compter un à un. Je les tirai de la boîte pour les y ranger de nouveau,
et je trouvai en fin de compte les trente-deux douzaines, moins huit,
dont je connaissais l'emploi.
Ces trente-deux douzaines me donnaient trois cent quatre-vingt-quatre
biscuits; ôtez les huit que j'avais mangés, il en restait encore trois
cent soixante-seize, qui, divisés par deux pour chaque ration
quotidienne, ne dureraient pas moins de cent quatre-vingt-huit jours.
C'était un peu plus de six mois; mais dans la crainte où j'étais que le
voyage ne durât plus longtemps, il me parut nécessaire de diminuer la
ration que je m'étais allouée d'abord.
Toutefois s'il y avait une autre caisse de biscuits derrière celle que
j'avais ouverte, cela m'assurerait contre toutes les chances de disette;
je me ferais des rations plus copieuses, et serais plus tranquille pour
l'avenir. Qu'y avait-il à cela d'impossible? Au contraire, la chose
était probable. Je savais que, dans l'arrimage d'un navire, on ne se
préoccupe pas de la nature des objets qu'on place, mais de leur forme et
de leur volume; d'où il résulte que les choses les plus disparates sont
juxtaposées, d'après la dimension de la caisse, de la barrique ou du
ballot qui les renferme. Il était donc possible de rencontrer deux
caisses de biscuits à côté l'une de l'autre.
Mais comment le savoir? Je ne pouvais pas faire le tour de celle que je
venais de vider; j'ai dit plus haut qu'elle fermait complétement
l'ouverture par laquelle je m'étais introduit. Me faufiler par-dessus
était impraticable, et je ne pouvais pas davantage me glisser
par-dessous.
«Ah! m'écriai-je, sous l'inspiration d'une idée subite, je vais passer à
travers.»
Ce n'était pas extrêmement difficile: la planche que j'avais arrachée,
et qui appartenait au couvercle, laissait une ouverture assez grande
pour y fourrer mon corps. Je pouvais donc gagner l'intérieur de la
caisse, en percer le fond avec mon couteau, et, par ce nouveau trou,
m'assurer de ce qu'il y avait derrière.
Immédiatement je fus à la besogne: j'élargis un peu l'entrée du colis,
de manière à y travailler plus à l'aise, et j'attaquai la planche qui
était en face de moi. Le sapin dont elle était composée m'offrait peu de
résistance; toutefois, je n'avançai pas, et j'eus une autre idée. Je
venais de découvrir que le fond était simplement fixé aux parois avec
des pointes, et qu'avec un marteau, ou un maillet, il serait facile de
l'en déclouer. Je n'avais ni marteau ni mailloche, mais des talons qui
pouvaient m'en servir. Je me plaçai horizontalement, saisis de chaque
main l'un des montants de la caisse, et donnai de si vigoureux coups de
pied, que bientôt l'une des planches du fond se détacha et alla se
heurter contre un objet pesant qui l'empêcha d'aller plus loin.
Je me retournai bien vite pour examiner mon succès. Les pointes étaient
arrachées, mais la planche se tenait toujours debout, et ne permettait
pas de sentir ce qui se trouvait derrière elle.
Après beaucoup d'efforts, je réussis néanmoins à la pousser un peu de
côté, puis à la faire descendre, et j'obtins un vide assez grand pour y
passer la main.
C'était une caisse que rencontrèrent mes doigts, une caisse d'emballage
pareille à celle que j'avais brisée; mais rien ne m'en faisait
pressentir le contenu. Je renouvelai mes efforts, et finis par mettre le
fond détaché dans une position horizontale, de manière qu'il ne me fît
plus obstacle. Il y avait à peine cinq centimètres d'une caisse à
l'autre, et, reprenant mon couteau, j'attaquai le nouveau colis avec une
ardeur qui ne tarda pas à y pratiquer une brèche.
Hélas! quelle déception! Je trouvai une matière laineuse, des
couvertures ou du drap tellement comprimé, qu'il offrait à la main la
résistance d'un morceau de bois; mais de biscuits, pas un atome. Je
n'avais plus qu'à me contenter de la première caisse, et à diminuer mes
rations pour conserver la chance de ne pas mourir de faim.