CHAPITRE XXV.

Le fausset.

Comme je bus de cette eau délicieuse! je ne croyais pas pouvoir m'en

rassasier. À la fin cependant la quantité d'eau absorbée fut suffisante,

et je ne sentis plus la soif.

[Illustration: Comme je bus cette eau délicieuse.]

Toutefois ce résultat ne fut pas immédiat; la première libation ne me

désaltéra qu'un instant; mes lèvres se rapprochèrent bientôt de la

barrique, et j'y revins à plusieurs reprises avant d'être complétement

soulagé.

Il est impossible, même à l'imagination la plus puissante, de se figurer

les tortures de la soif; il faut les avoir ressenties pour s'en faire

une idée; qu'on juge de leur violence par les expédients auxquels ont eu

recours ceux qui les ont subies. Et pourtant, malgré cette angoisse

indicible, aussitôt qu'on a bu largement, la douleur s'évanouit avec la

rapidité d'un songe; il n'est pas de souffrance comparable qui soit

aussi vite guérie.

Ma soif était dissipée, et le bien-être succédait à mon supplice.

Toutefois, je n'en perdis pas ma prudence habituelle; durant les

intervalles que j'avais mis entre mes libations, j'avais eu bien soin de

fermer l'ouverture de la barrique, en y fourrant le bout de mon index en

guise de fausset. Quelque chose me disait de ne pas gaspiller le

précieux liquide, et je résolus d'obéir à cette pensée pleine de

prudence.

Mais à la longue je me fatiguai de rester ainsi, le doigt passé dans la

douelle, et je cherchai un objet qui pût me servir de bouchon.

Impossible de rien trouver, pas la moindre baguette, le plus petit

morceau de bois dont on pût faire une cheville, J'avais toujours mon

index à la futaille, je n'osais pas l'en ôter, et cela paralysait mes

recherches.

Comment faire? Je pensai au fromage qui me restait, et je le tirai de ma

poche; il s'émietta dès que je voulus m'en servir; du biscuit n'eût pas

été meilleur; c'était fort embarrassant.

Tout à coup je songeai à ma veste. Elle était de gros molleton, et en en

déchirant un morceau, je pouvais boucher l'ouverture de la futaille.

À peine avais-je eu cette pensée, que mon couteau enlevait une pièce de

mon habit, et que fourrant ce chiffon de laine dans la susdite

ouverture, le poussant, le serrant avec la pointe de ma lame, je parvins

à arrêter le liquide, bien qu'il suât légèrement à travers mon tampon;

mais c'était peu de chose, et je m'en inquiétai d'autant moins, que cet

expédient n'était que provisoire; pourvu qu'il me permît de trouver

mieux, c'était tout ce que je demandais.

J'avais maintenant tout le loisir de la réflexion, et je n'ai pas besoin

d'ajouter que le désespoir en fut bientôt la conséquence. À quoi me

servirait d'avoir de l'eau? à me faire vivre quelques heures de plus,

c'est-à-dire à prolonger mon agonie, car j'avais la certitude de mourir

de faim, mes provisions étaient presque épuisées: deux biscuits et

quelques miettes de fromage étaient tout ce qui me restait. À la rigueur

cela pouvait suffire pour un repas; mais après?... viendrait la faim,

puis la faiblesse, le vertige, l'épuisement complet et la mort.

Chose étrange! cette pensée ne m'était pas venue tant que la soif

m'avait dominé. À différents intervalles j'en avais bien eu le soupçon;

mais les tortures présentes me faisaient oublier celles de l'avenir.

Une fois que les premières avaient été calmées, je compris que la faim

ne serait pas moins impitoyable que la soif, et le sentiment de

bien-être que j'éprouvais disparut devant le sort qui m'attendait. Ce

n'était pas même, de l'anxiété, qui laisse toujours un peu de place à

l'espérance, c'était l'affreuse certitude de ne plus avoir que deux ou

trois jours à vivre, et de les passer dans une agonie trop facile à

imaginer.

Pas d'alternative: il fallait mourir d'inanition, à moins que je n'eusse

recours au suicide. Je pouvais me tuer; je possédais une arme plus que

suffisante pour exécuter ce projet; mais l'espèce de délire qui, dans

les premiers instants de désespoir, m'aurait poussé immédiatement à cet

acte de démence, était dissipé, et j'envisageais la situation avec une

tranquillité d'esprit qui m'étonnait.

Trois genres de mort se présentaient d'eux-mêmes: la faim, la soif et un

coup de couteau pouvaient également terminer ma vie; la première était

inévitable, mais je pouvais choisir entre les trois supplices, et

j'examinai quel était celui qui devait me faire le moins souffrir.

Ne soyez pas surpris de me voir livré à cet étrange calcul; songez à la

position où je me trouvais, et qui ne me permettait pas d'avoir d'autre

idée que celle de la mort.

Le premier résultat de mes réflexions fut d'éliminer la soif; je venais

d'en subir les tortures, et je savais par expérience que de toutes les

manières de quitter ce monde, c'est l'une des plus affreuses. Restaient

la faim et le poignard. Je les pesai longtemps, en les comparant l'une à

l'autre, sans savoir auquel des deux accorder la préférence.

Malheureusement j'étais dépourvu de tout principe religieux; à cette

époque, je ne savais même pas que ce fût un crime d'attenter à ses

jours, et cette considération n'entrait pour rien dans mes pensées; la

seule chose qui me préoccupait était, comme je l'ai dit plus haut, de

choisir le genre de mort qui devait être le moins pénible.

Il faut cependant que le bien et le mal soient instinctifs; malgré mon

ignorance de païen, une voix intérieure me disait qu'il était coupable

de se détruire, alors même que le supplice vous sauvait du supplice.

Cette pensée triompha dans mon âme, et rappelant tout mon courage, je

pris la résolution d'attendre les événements, quelle que pût être la

date que Dieu eût fixée pour mettre un terme à mes souffrances.

A fond de cale · 第 35 / 79 题