CHAPITRE XXVI

Une caisse de biscuits.

Je pris non-seulement la résolution de ne pas me suicider, mais celle de

vivre le plus longtemps possible. Bien que mes deux biscuits fussent

insuffisants pour me faire faire un bon repas, je les partageai en

quatre, et me promis de laisser entre chacune de mes collations autant

d'intervalles que la faim me le permettrait.

Le désir de prolonger mon existence devenait de plus en plus vif depuis

que j'avais ouvert la futaille; j'avais le pressentiment que ce n'était

pas la faim qui me tuerait, tout au moins que je ne mourrais pas par

inanition; et si léger, si fugitif que fût cet espoir, il soutint mon

courage et me rendit un peu de force.

Je ne saurais dire où je puisais cette confiance; mais quelques heures

auparavant je ne croyais pas trouver d'eau, et maintenant j'en avais

assez pour me noyer; n'était-ce pas la Providence qui m'avait été

favorable? Pourquoi me laisserait-elle mourir de faim, après m'avoir

sauvé de la soif? Je ne voyais pas comment elle me délivrerait; mais la

première chose était de vivre, et, je le répète, j'avais le

pressentiment que j'échapperais à la faim.

Je mangeai la moitié d'un biscuit, j'avalai un peu d'eau, car la soif

était revenue; puis ayant rebouché la futaille, je m'assis à côté

d'elle. Je ne songeais pas à faire d'efforts; à quoi bon? Tout mon

espoir reposait sur le hasard, ou plutôt sur la bonté divine, et

j'attendis qu'elle voulût bien se manifester.

Néanmoins le silence et les ténèbres avaient quelque chose de si affreux

que le murmure intérieur dans lequel résidait ma force devint de plus en

plus faible, et fut bientôt étouffé par le découragement. Il y avait à

peu près douze heures que j'avais mangé ma première part de biscuit;

j'essayai d'attendre plus longtemps, ce fut impossible. Je dévorai le

second morceau; bien loin de me rassasier, il m'affama davantage, et la

quantité d'eau que je bus remplit mon estomac sans satisfaire mon

appétit.

Six heures après, la troisième portion avait disparu, et ma faim

croissait toujours; à peine attendis-je vingt minutes pour finir mon

biscuit. C'était ma dernière bouchée; j'avais résolu de la faire durer

jusqu'au quatrième jour; le premier n'était pas passé qu'il ne me

restait plus rien. Que devenir? Je pensai à mes chaussures j'avais lu

quelque part que des hommes s'étaient soutenus pendant quelque temps en

mâchant leurs bottes, leurs guêtres ou leurs selles. Le cuir, étant un

produit animal, conserve quelques propriétés nutritives, même après

avoir été travaillé; et je songeai à mes bottines.

Comme je me baissais pour en défaire les cordons, je fus saisi par

quelque chose de froid qui me tombait sur la tête; c'était un filet

d'eau. Le chiffon que j'avais mis à la futaille en avait été repoussé,

et l'eau s'échappait par l'ouverture que j'avais faite. Mon étonnement

cessa dès que j'en connus la cause. Je bouchai le trou avec mon doigt,

je cherchai ma futaine de l'autre main, et l'ayant retrouvée à tâtons,

je la replaçai le mieux que je pus.

L'accident se renouvela, il se perdit beaucoup d'eau, et je pensai avec

terreur que si la chose se répétait pendant que je serais endormi, la

futaille serait vide à mon réveil; il fallait aviser. Par quel moyen?

Cette question me tira de mon abattement; je cherchai autour de moi une

bûchette, un copeau; je n'en trouvai pas. Je songeai aux douelles de la

futaille dont l'extrémité dépassait le fond: c'était du coeur de chêne,

recouvert de peinture, et sa dureté défia tous mes efforts. Avec de la

persévérance j'y serais peut-être parvenu, mais il me vint à l'esprit

qu'il me serait plus facile d'entamer le bois de la caisse; cela devait

être du sapin, et non-seulement j'aurais moins de peine, mais la

cheville que j'en tirerais vaudrait mieux comme bouchon.

Me retournant aussitôt vers le colis de bois blanc, j'en tâtai la

surface pour l'attaquer au bon endroit. L'une des planches de côté

faisait saillie; j'enfonçai mon couteau entre cette planche et la

voisine, puis employant toute ma force, j'attirai mon outil vers le bas,

en m'en servant comme d'un ciseau, pour détacher les pointes. Je n'avais

pas renouvelé mon premier effort que la planche s'écartait déjà de celle

où elle était clouée. Probablement que, dans l'arrimage, une secousse

violente avait préparé la besogne. Toujours est-il que le haut de cette

planche ne tenait plus à la paroi où il avait été fixé; j'enlevai mon

couteau, je saisis la planche à deux mains et la tirai tant que je pus.

Les planches grincèrent en s'arrachant, le bois éclata où elles me

résistèrent; et je redoublai d'efforts, quand un bruit tout diffèrent

éveilla mon attention: diverses choses, d'une certaine consistance,

s'échappaient de la caisse et tombaient avec fracas sur le plancher.

Curieux de savoir ce que cela pouvait être, je suspendis mon travail, et

cherchant à mes pieds, j'y trouvai deux objets d'égal volume, dont le

contact me fit pousser un cri de joie.

On se rappelle que j'avais acquis au toucher la délicatesse d'un

aveugle; mais alors même que ce sens eût été chez moi plus obtus que

chez un autre, je n'en aurais pas moins reconnu ce que j'avais ramassé.

Pas moyen de m'y méprendre: c'étaient bien deux biscuits.

A fond de cale · 第 36 / 79 题