CHAPITRE XXIV.

La barrique est mise en perce.

Étendu sur les planches de ma cellule, la tête reposant sur mon bras, je

sentis quelque chose me blesser à la cuisse; était-ce un noeud du bois

ou un caillou sur lequel j'étais couché? dans tous les cas c'était un

objet qui me faisait souffrir, et j'étendis la main pour l'éloigner. À

ma grande surprise je ne trouvai rien par terre, le plancher était

parfaitement uni, et l'objet qui me faisait mal se trouvait dans ma

poche.

Qu'est-ce que cela pouvait être? je ne me le rappelais nullement;

j'aurais pu croire que c'était un morceau de biscuit, si je n'avais été

sûr d'avoir placé mes provisions dans la poche de ma veste. Je palpai

celle de ma culotte, elle renfermait un objet allongé, aussi dur que le

fer, et je ne me rappelais pas avoir emporté autre chose que du biscuit

et du fromage.

Je me mis à mon séant pour fouiller dans ma poche, car il m'était

impossible de deviner ce qui s'y trouvai; et j'eus ainsi le mot de

l'énigme: cet objet long et dur n'était ni plus ni moins que le couteau

dont Waters m'avait fait présent. Je l'avais fourré dans ma culotte par

un mouvement irréfléchi, et l'avais ensuite oublié.

Cette découverte me parut d'abord insignifiante, elle me rappela tout

simplement la bonté du matelot, bonté qui contrastait avec la rudesse du

lieutenant; c'était la seule pensée que j'avais eue au moment où cette

lame précieuse m'avait été donnée. Tout en faisant cette réflexion,

j'ôtai le couteau de ma poche, et l'ayant jeté au loin pour qu'il ne me

gênât plus, je me recouchai sur les planches.

Mais à peine venais-je de m'y étendre, qu'une idée subite me traversa

l'esprit et me fit relever avec autant de promptitude que si je m'étais

appuyé sur du fer rouge. Toutefois ce n'était pas la douleur qui

m'inspirait ce mouvement rapide, au contraire, c'était une joyeuse

espérance. Je me disais qu'avec cette lame j'avais le moyen de percer la

futaille et de me procurer de l'eau.

Cela me paraissait tellement facile, que je ne doutai pas un instant de

la possibilité du fait, et que mon désespoir s'évanouit pour faire place

à la joie la plus vive.

Je cherchai mon couteau, je le retrouvai, et m'en emparai avec ardeur;

c'est tout au plus si je l'avais regardé quand je l'avais reçu des mains

de Waters, maintenant je l'examinais avec soin, je le palpais dans tous

les sens, j'en calculais la force autant qu'il m'était permis de le

faire, et je me demandais quelle était la meilleure manière de m'en

servir pour arriver au but que je me proposais.

C'était un bon couteau, avec un manche en bois de cerf, une lame aiguë,

solide et bien trempée, un de ces couteaux qui, lorsqu'ils sont ouverts,

n'ont pas moins de vingt-cinq centimètres de longueur, et qu'en général

les matelots portent suspendus à une ficelle passée autour du cou. Je

fus enchanté de mon examen, de l'épaisseur et du fil de l'acier; car il

me fallait un bon instrument pour forer cette douelle de chêne.

Si je vous décris avec autant de détails les mérites de mon couteau,

c'est que je ne saurais trop vous en faire l'éloge, puisque sans lui je

n'aurais pas survécu à mes misères, et ne vous raconterais pas les hauts

faits qu'il m'a permis d'accomplir.

Ayant donc passé le doigt à plusieurs reprises sur ma bonne lame, afin

de me familiariser avec elle; l'ayant ouverte et fermée dix ou douze

fois, pour en essayer le ressort, je m'approchai de la barrique, afin

d'en attaquer le chêne.

Vous êtes surpris de me voir agir avec cette lenteur quand la soif me

torturait; vous ne comprenez pas que j'aie pris toutes ces précautions;

vous pensiez que j'allais me mettre aussitôt à faire un trou, n'importe

comment, pourvu que je pusse me désaltérer. Toute ma patience fut

soumise à une rude épreuve; mais j'ai toujours été d'un caractère

réfléchi, même quand j'étais enfant, et je sentais, à l'heure dont je

vous parle, que tout le succès de mon entreprise pouvait dépendre du

soin que j'y apporterais. J'avais en perspective la mort la plus

affreuse; une seule chose devait me sauver, c'était d'ouvrir la

barrique, pour cela mon couteau m'était indispensable. Supposez qu'en

agissant avec précipitation, je vinsse à en briser la lame, seulement à

en casser la pointe, c'était fini, ma mort était certaine.

Ne soyez donc plus étonnés du soin que je prenais de ne rien

compromettre. Il est vrai de dire que si j'avais réfléchi davantage, je

ne me serais pas donné tant de peine. Quand j'aurais eu la certitude de

me désaltérer, à quoi cela devait-il me servir? J'aurais apaisé ma soif;

mais la faim? comment la satisfaire? On ne se nourrit pas avec de l'eau;

où trouver des aliments?

C'est une chose bizarre, mais cette idée ne me vint pas. Je n'étais

point encore affamé, et la crainte de mourir de soif était jusqu'alors

ma seule préoccupation. Plus tard, je devais, hélas! éprouver les mêmes

terreurs au sujet du manque de nourriture; mais n'anticipons pas.

Je choisis, sur le côté de la barrique, un endroit où la douelle

paraissait être endommagée. Précisément cela se trouvait un peu

au-dessous de la moitié de la futaille, et c'était une condition qui me

semblait indispensable. La barrique pouvait n'être qu'à moitié pleine,

et il fallait absolument la mettre en perce au-dessous du niveau de

l'eau, sans quoi j'aurais travaillé en pure perte.

Me voilà donc à l'ouvrage; malgré mon impatience, j'étais satisfait de

la rapidité de ma besogne. Mon couteau se comportait à merveille, et si

épais que fût le chêne de la futaille, il avait affaire à de l'acier

plus dur que lui. Peu à peu les esquilles de bois se détachèrent, et ma

bonne lame s'enfonça dans la douelle.

J'avais fini par si bien me familiariser avec les ténèbres, que je ne

ressentais plus cette impuissance dont chacun est frappé en tombant dans

une nuit profonde. Mes doigts avaient acquis une délicatesse de toucher

singulière, ainsi qu'on le remarque chez les aveugles. Je travaillais

avec autant de facilité que si j'avais été en plein jour, et je ne

pensais même pas à la lumière qui me manquait.

Sans aucun doute, un charpentier, avec son ciseau à mortaise, ou un

tonnelier, avec son vilebrequin, aurait été plus vite que moi; mais

j'avais la certitude que j'avançais dans mon oeuvre, et je n'en

demandais pas davantage.

La crainte de briser mon couteau, crainte que j'avais toujours présente

à l'esprit, m'empêchait de me hâter; je me souvenais du proverbe: «Plus

on se presse, moins on arrive,» et je maniais mon outil avec un

redoublement de prudence.

Il y avait une heure que je travaillais, quand j'approchai de la surface

intérieure de la douelle; je le voyais à la profondeur de l'excavation

que j'avais faite.

Ma main trembla, mon coeur battit avec violence, ce fut un moment

d'incroyable émotion, une inquiétude affreuse s'emparait de mon esprit:

était-ce bien de l'eau que j'allais trouver? Ce doute m'était déjà venu

plusieurs fois, mais jamais avec cette vivacité.

Oh! mon Dieu! si, au lieu d'eau, cette futaille contenait de rhum ou de

l'eau-de-vie, seulement du vin! Je savais que pas un de ces liquides

n'éteindrait ma soif; peut-être la calmeraient-ils un instant, mais elle

reviendrait ensuite plus dévorante que jamais; et, perdant mon seul

espoir, je mourrais, tué par l'ivresse, comme tant d'autres malheureux.

Le fluide perlait déjà entre la douelle et mon couteau; j'hésitais à

faire la dernière entaille, j'avais peur de ce qui allait en sortir!

Mais la soif triompha de mes inquiétudes; je poussai mon outil, et les

dernières fibres du chêne cédèrent. Au même instant, un jet rapide et

froid s'échappa de la barrique, me mouilla les mains et se répandit sur

ma manche.

Un dernier tour de lame agrandit l'ouverture. Je retirai mon couteau, le

jet sortit avec force, et mes lèvres s'y appliquèrent avec délices. Ce

n'était ni de la liqueur, ni du vin, mais une eau fraîche et pure comme

celle qui jaillit du rocher.

A fond de cale · 第 34 / 79 题