CHAPITRE XXIII.

Son plein de charme.

J'étais accoudé à l'une des poutres du navire, qui traversait ma cabine,

et qui la divisait en deux parties presque égales. C'était simplement

pour changer de position que j'avais pris cette attitude, car j'étais

las d'être couché sur les planches; depuis l'heure de mon premier réveil

dans la cale j'avais essayé de toutes les postures, sans parvenir à me

trouver bien dans aucune; je m'étais levé, quoiqu'il me fallut courber

la tête; j'avais pris tous les degrés d'inclinaison, je m'étais allongé

sur le dos, sur le ventre, sur les côtés, je m'étais replié en Z, en S,

et je n'en étais pas moins courbaturé.

Je me trouvais donc soutenu par l'une des côtes du navire, et ma tête

penchée en avant, reposait presque sur la grande futaille où j'appuyais

la main.

Il en résultait que mon oreille effleurait les douelles de chêne; et

c'est de la sorte que j'entendis le son plein de douceur qui opéra chez

moi un revirement si prompt et si heureux.

Rien n'était plus facile à reconnaître que cette voix bénie qui frappait

mon oreille: c'était le glouglou d'un liquide remuant dans la futaille,

par suite des ondulations du navire.

À la première de ces notes harmonieuses que rendait le contenu de la

barrique, j'avais tressailli d'une joie facile à comprendre; mais

réprimant aussitôt mes transports, je voulus m'assurer du fait, dans la

crainte d'être le jouet d'une illusion.

La joue appliquée sur le bois de la grosse tonne, l'haleine suspendue,

toutes les facultés de mon être concentrées dans ma puissance auditive,

j'attendis que le bâtiment éprouvât une secousse assez grande pour la

communiquer au fluide que renfermait le tonneau.

L'attente me parut d'une longueur excessive, mais ma patience fut enfin

récompensée: _Glou, glou, gli, gli, glou, glou_; cela ne faisait pas le

moindre doute, la futaille était pleine d'eau!

Un cri de joie s'échappa de mes lèvres; j'éprouvais ce que ressent un

malheureux qui est en train de se noyer, et qui, au moment où il allait

rendre l'âme, se retrouve près du rivage.

La réaction fut si vive que je faillis m'évanouir; je serais tombé sans

la pièce de bois à laquelle je restai appuyé, dans un état de vertige

qui m'était jusqu'à la conscience de mon bonheur.

Toutefois je ne demeurai pas longtemps dans cette demi-insensibilité; la

soif me rappela bientôt à moi-même, et je me rapprochai de la futaille.

Dans quel but? Je voulais chercher la bonde, la retirer bien vite, et

boire; je ne pouvais avoir d'autre intention.

Hélas; ma joie devait s'éteindre aussi promptement qu'elle était née. Je

fus néanmoins quelque temps avant d'en arriver là; il me fallut d'abord

parcourir avec les mains toute la surface de la barrique, en palper

toutes les douelles, avec le tact soigneux qui caractérise les aveugles;

et je recommençai l'opération plus d'une fois avant d'accepter la triste

certitude que la bonde se trouvait du côté de la muraille, il m'était

impossible de l'atteindre, et la précieuse barrique m'était complétement

fermée.

Je savais que tous les tonneaux ont une seconde ouverture, située à l'un

des deux fonds, et je m'étais mis en quête de celle qui devait exister à

ma futaille; mais le premier mouvement que je fis m'annonça que les deux

bouts en étaient bloqués, l'un par une caisse, l'autre par la seconde

barrique mentionnée dans l'inventaire de ma cellule.

Il me vint à l'esprit que cette dernière pouvait également contenir de

l'eau, et j'en commençai l'inspection; mais je ne pus tâter qu'une

faible partie de son étendue, et n'y rencontrai que la surface unie du

chêne, qui m'opposait la résistance du roc.

C'est alors que je retombai dans ma misère, et que je me livrai à tout

ce que le désespoir a de plus cruel. Plus que jamais la tentation était

vive; j'entendais l'eau à trois centimètres de mes lèvres, et je ne

pouvais pas la goûter. Oh! si j'avais pu seulement en humecter ma gorge

brûlante!

S'il y avait eu près de moi une hache, et que ma prison eût été assez

haute pour que je pusse m'en servir, comme j'aurais largement ouvert

cette grande citerne pour m'abreuver de son contenu! Mais je n'avais pas

de hache, pas d'instruments tranchants, et sans une bonne lame comment

percer ou fendre ces douelles de chêne, aussi impénétrables pour moi que

du fer? Quand même j'aurais trouvé l'une ou l'autre des ouvertures de la

futaille, avec quoi en aurais-je ôté le bondon, arraché le fausset? Je

n'y avais pas songé dans mon élan de bonheur; mais il était impossible

de le faire avec mes doigts, sans tenailles, sans levier d'aucune

espèce.

Je crois m'être levé en chancelant, pour examiner de nouveau la

barrique; je n'en suis pas sûr, tant j'étais foudroyé par la déception

amère qui avait suivi ma joie; il m'est resté néanmoins un vague

souvenir d'avoir machinalement exploré le dessus du tonneau, essayé de

mouvoir la caisse; et plus consterné que jamais de l'inutilité de mes

efforts, d'être revenu me coucher, en proie au plus morne désespoir.

J'ignore combien de temps dura cette nouvelle crise; mais je me souviens

toujours du fait qui dissipa la fatale influence sous laquelle je

succombais, et qui me rendit toute mon activité.

A fond de cale · 第 33 / 79 题