Son plein de charme.
J'étais accoudé à l'une des poutres du navire, qui traversait ma cabine,
et qui la divisait en deux parties presque égales. C'était simplement
pour changer de position que j'avais pris cette attitude, car j'étais
las d'être couché sur les planches; depuis l'heure de mon premier réveil
dans la cale j'avais essayé de toutes les postures, sans parvenir à me
trouver bien dans aucune; je m'étais levé, quoiqu'il me fallut courber
la tête; j'avais pris tous les degrés d'inclinaison, je m'étais allongé
sur le dos, sur le ventre, sur les côtés, je m'étais replié en Z, en S,
et je n'en étais pas moins courbaturé.
Je me trouvais donc soutenu par l'une des côtes du navire, et ma tête
penchée en avant, reposait presque sur la grande futaille où j'appuyais
la main.
Il en résultait que mon oreille effleurait les douelles de chêne; et
c'est de la sorte que j'entendis le son plein de douceur qui opéra chez
moi un revirement si prompt et si heureux.
Rien n'était plus facile à reconnaître que cette voix bénie qui frappait
mon oreille: c'était le glouglou d'un liquide remuant dans la futaille,
par suite des ondulations du navire.
À la première de ces notes harmonieuses que rendait le contenu de la
barrique, j'avais tressailli d'une joie facile à comprendre; mais
réprimant aussitôt mes transports, je voulus m'assurer du fait, dans la
crainte d'être le jouet d'une illusion.
La joue appliquée sur le bois de la grosse tonne, l'haleine suspendue,
toutes les facultés de mon être concentrées dans ma puissance auditive,
j'attendis que le bâtiment éprouvât une secousse assez grande pour la
communiquer au fluide que renfermait le tonneau.
L'attente me parut d'une longueur excessive, mais ma patience fut enfin
récompensée: _Glou, glou, gli, gli, glou, glou_; cela ne faisait pas le
moindre doute, la futaille était pleine d'eau!
Un cri de joie s'échappa de mes lèvres; j'éprouvais ce que ressent un
malheureux qui est en train de se noyer, et qui, au moment où il allait
rendre l'âme, se retrouve près du rivage.
La réaction fut si vive que je faillis m'évanouir; je serais tombé sans
la pièce de bois à laquelle je restai appuyé, dans un état de vertige
qui m'était jusqu'à la conscience de mon bonheur.
Toutefois je ne demeurai pas longtemps dans cette demi-insensibilité; la
soif me rappela bientôt à moi-même, et je me rapprochai de la futaille.
Dans quel but? Je voulais chercher la bonde, la retirer bien vite, et
boire; je ne pouvais avoir d'autre intention.
Hélas; ma joie devait s'éteindre aussi promptement qu'elle était née. Je
fus néanmoins quelque temps avant d'en arriver là; il me fallut d'abord
parcourir avec les mains toute la surface de la barrique, en palper
toutes les douelles, avec le tact soigneux qui caractérise les aveugles;
et je recommençai l'opération plus d'une fois avant d'accepter la triste
certitude que la bonde se trouvait du côté de la muraille, il m'était
impossible de l'atteindre, et la précieuse barrique m'était complétement
fermée.
Je savais que tous les tonneaux ont une seconde ouverture, située à l'un
des deux fonds, et je m'étais mis en quête de celle qui devait exister à
ma futaille; mais le premier mouvement que je fis m'annonça que les deux
bouts en étaient bloqués, l'un par une caisse, l'autre par la seconde
barrique mentionnée dans l'inventaire de ma cellule.
Il me vint à l'esprit que cette dernière pouvait également contenir de
l'eau, et j'en commençai l'inspection; mais je ne pus tâter qu'une
faible partie de son étendue, et n'y rencontrai que la surface unie du
chêne, qui m'opposait la résistance du roc.
C'est alors que je retombai dans ma misère, et que je me livrai à tout
ce que le désespoir a de plus cruel. Plus que jamais la tentation était
vive; j'entendais l'eau à trois centimètres de mes lèvres, et je ne
pouvais pas la goûter. Oh! si j'avais pu seulement en humecter ma gorge
brûlante!
S'il y avait eu près de moi une hache, et que ma prison eût été assez
haute pour que je pusse m'en servir, comme j'aurais largement ouvert
cette grande citerne pour m'abreuver de son contenu! Mais je n'avais pas
de hache, pas d'instruments tranchants, et sans une bonne lame comment
percer ou fendre ces douelles de chêne, aussi impénétrables pour moi que
du fer? Quand même j'aurais trouvé l'une ou l'autre des ouvertures de la
futaille, avec quoi en aurais-je ôté le bondon, arraché le fausset? Je
n'y avais pas songé dans mon élan de bonheur; mais il était impossible
de le faire avec mes doigts, sans tenailles, sans levier d'aucune
espèce.
Je crois m'être levé en chancelant, pour examiner de nouveau la
barrique; je n'en suis pas sûr, tant j'étais foudroyé par la déception
amère qui avait suivi ma joie; il m'est resté néanmoins un vague
souvenir d'avoir machinalement exploré le dessus du tonneau, essayé de
mouvoir la caisse; et plus consterné que jamais de l'inutilité de mes
efforts, d'être revenu me coucher, en proie au plus morne désespoir.
J'ignore combien de temps dura cette nouvelle crise; mais je me souviens
toujours du fait qui dissipa la fatale influence sous laquelle je
succombais, et qui me rendit toute mon activité.