CHAPITRE XXII.

Soif.

Cet instant de repos fut de bien courte durée, un cauchemar effroyable

ne tarda pas à troubler mon sommeil, et me réveilla brusquement, pour me

rendre à une réalité plus affreuse que mes rêves.

Il me fut d'abord impossible de deviner où j'étais; mais il me suffit

d'allonger les bras pour me rappeler toute l'horreur de ma situation. De

chaque côté, mes mains rencontraient les murailles de mon cachot; à

peine avais-je assez de place pour me retourner, et, si mince que je

fusse alors, un autre enfant de ma taille aurait empli tout le reste de

ma cellule.

Mon premier mouvement, dès que j'eus reconnu ma position, fut de crier

de toutes mes forces. Je conservais toujours l'espoir qu'on finirait par

m'entendre; j'ignorais, comme je l'ai dit plus haut, l'énorme quantité

de marchandises qui se trouvaient au-dessus de ma tête, et je ne savais

pas que toutes les écoutilles de l'entre-pont étaient fermées.

Il est heureux que je n'en aie pas su davantage, autrement je serais

devenu fou; mais les lueurs d'espérance qui, de temps en temps,

suspendaient mes tortures, soutinrent ma raison jusqu'au moment où il me

fut permis d'envisager mon sort avec calme, et de lutter contre le péril

qui me menaçait.

Comme avant de m'endormir, je jetai des cris perçants jusqu'à ce que la

voix me fît défaut; et lorsque j'eus désespéré de me faire entendre, je

retombai dans l'état d'atonie, puis de torpeur, où le sommeil m'avait

trouvé. Néanmoins cet engourdissement qui s'était emparé de mon esprit

laissait à la douleur physique tout ce qu'elle avait d'affreux; j'étais

dévoré par la soif, qui, arrivée à ce point d'exaspération, est

peut-être le plus grand de tous les supplices. Je n'aurais jamais pensé

que le manque d'un peu d'eau pût vous causer des tortures aussi vives.

En lisant que des naufragés ou des voyageurs égarés dans le désert

étaient morts de soif, après une horrible agonie, j'avais toujours cru à

l'exagération de l'auteur. Comme tous les enfants de l'Angleterre, né

dans un pays où l'on rencontre à chaque pas des sources et des

ruisseaux, je n'avais jamais eu soif. Peut-être, lorsqu'en été je jouais

au milieu d'un champ ou sur le bord de la mer, avais-je éprouvé cette

sensation bien connue qui vous fait souhaiter un verre d'eau; mais ce

n'est pas une douleur, et l'espèce de malaise que l'on ressent alors est

plus que compensé par la satisfaction que l'on éprouve en se

désaltérant. Il est rare que ce besoin soit assez impérieux pour vous

faire boire une eau marécageuse; la délicatesse de vos habitudes

conserve toutes ses répugnances: ceci n'est que le premier degré de la

soif, et moins une douleur qu'un plaisir, par la confiance où l'on est

de trouver bientôt à boire. Mais perdez cette conviction rassurante,

soyez certain, au contraire, qu'il n'y a dans les environs ni lac, ni

fleuve, ni ruisseau, ni fontaine, pas même de fossé bourbeux; que vous

êtes à cent kilomètres de la source la plus voisine, et la soif, que

vous supportez facilement, prendra un nouveau caractère et sera des plus

douloureuses.

Il est possible que j'eusse parfois été aussi longtemps sans boire, et

que je n'en eusse pas éprouvé la souffrance qui me torturait au moment

dont nous parlons; mais je n'avais jamais eu l'atroce perspective de

voir grandir ma soif et de rester dans l'impossibilité de la satisfaire:

c'est là ce qui était cause de mes angoisses.

Je n'avais pas une faim excessive, mes provisions, d'ailleurs, n'étaient

pas complétement épuisées; mais quand mon appétit aurait été plus fort,

j'aurais craint d'augmenter ma soif en mangeant. C'est ce qui m'était

arrivé lors de mon dernier repas; et ma gorge brûlante ne demandait

qu'un peu d'eau, ce qui, à cette heure me paraissait la chose du monde

la plus précieuse.

C'était le supplice de Tantale: je n'avais pas d'eau sous les yeux, mais

je l'entendais sans cesse battre les flancs du navire; de l'eau de mer,

j'en conviens, je n'aurais pas pu la boire, quand même elle eût été à ma

portée, mais c'était le murmure de l'eau qui frappait mes oreilles, et

il ajoutait à mes souffrances tout ce que la tentation a d'exaspérant.

Je ne doutais pas que la soif ne dût me tuer dans un délai plus ou moins

long. Combien durerait mon agonie? J'avais entendu parler d'hommes qui

étaient morts de soif après des tortures indicibles; j'essayai de me

rappeler le nombre de jours qu'ils avaient souffert, et je ne pus y

parvenir. Six ou sept, pensai-je. Cette idée m'épouvanta. Comment

supporter pendant une semaine l'angoisse que j'endurais? C'était

au-dessus de mes forces, et je demandai à la mort de mettre un terme

plus rapide à mes douleurs.

Mais l'espérance allait revenir. J'avais à peine cédé à cet accès de

découragement, lorsque j'entendis un son qui changea le cours de mes

pensées, et me causa autant de bonheur que j'avais eu d'angoisses.

A fond de cale · 第 32 / 79 题