CHAPITRE XVI.

_L'Inca_ et son équipage.

Je m'étais arrêté près de la grande écoutille, où cinq ou six matelots

entouraient une pile de caisses et de futailles qu'ils descendaient dans

la cale au moyen d'un palan. Ils étaient en manches de chemises,

portaient des blouses de Guernesey et de larges pantalons de toile, tout

barbouillés de graisse et de goudron. Au milieu de ce groupe de

travailleurs était un individu couvert d'une vareuse de drap bleu avec

un pantalon du même; je fus persuadé que c'était le capitaine, car je me

figurais que le chef d'un aussi beau navire devait être un homme de

grande taille et superbement vêtu.

Cet homme en drap bleu dirigeait les matelots et leur donnait des

ordres, auxquels je crus voir qu'on n'obéissait pas toujours; les

travailleurs se permettaient même d'émettre un avis contraire à celui du

chef, et parfois les opinions étaient si différentes qu'on finissait par

se disputer au sujet de ce qu'il y avait à faire.

Cela vous prouve que sur _l'Inca_ la discipline était peu observée,

ainsi qu'il arrive souvent dans la marine marchande. Les paroles des

uns, les cris des autres, le craquement des poulies, le choc des caisses

et des futailles, la chute des fardeaux qui tombaient sur le pont, tout

cela faisait un bruit dont on n'a pas d'idée: j'en fus littéralement

pris de vertige, et restai plusieurs minutes sans pouvoir distinguer ce

qui se passait autour de moi.

Au bout de quelques instants l'énorme tonneau qu'il s'agissait de

descendre ayant gagné le fond de la cale, et se trouvant mis en place,

le bruit s'apaisa et les hommes se reposèrent. C'est alors que je fus

aperçu par un matelot, qui s'écria en me regardant d'un air railleur:

«Ohé! petit épissoir[10], qu'y a-t-il pour ton service? Viens-tu pour

qu'on t'embarque?

[10] Sorte de poinçon avec lequel on ouvre le bout des cordages que

l'on veut _épisser_, c'est-à-dire rassembler en entrelaçant les

torons qui les composent.

--Mais non, dit un autre, puisqu'il est capitaine et qu'il a son

navire.»

C'était une allusion au petit schooner que je tenais à la main.

«Ohé! du schooner, ohé! Pour quelle destination?» cria un troisième en

regardant de mon côté.

Chacun éclata de rire et attacha sur moi des regards à la fois curieux

et railleurs.

Déconcerté par cette réception peu bienveillante, je ne savais que dire

pour expliquer mon affaire, lorsque je fus tiré d'embarras par l'homme

en vareuse qui, s'étant approché, me demanda d'un air sérieux ce qui

m'amenait à bord.

[Illustration: Il me demanda d'un air sérieux ce qui m'amenait à bord.]

Je lui répondis que je voulais voir le capitaine. Je croyais toujours

qu'il était le chef du bâtiment, et que c'était à lui que je devais

présenter ma requête.

«Voir le capitaine! répéta-t-il d'un air surpris. Et qu'avez-vous à lui

demander? Je suis le second du navire, si pour vous c'est la même chose,

vous n'avez qu'à parler.»

J'hésitai d'abord à lui répondre; mais il représentait le capitaine et

je crus pouvoir lui déclarer mes intentions.

«Je voudrais être marin,» lui dis-je en m'efforçant d'empêcher ma voix

de trembler.

Si l'équipage avait ri tout à l'heure, il rit encore plus fort

maintenant, et le monsieur en vareuse joignit ses éclats de rire à ceux

de tous les matelots.

«Bill! cria l'un de ces derniers en s'adressant à un camarade qui se

trouvait à distance: ne vois-tu pas ce marmouset qui voudrait être

marin? Bonté divine! un petit bonhomme de deux liards, pas assez long

pour faire seulement un chevillot! un marin! Bonté du ciel!

--Est-ce que sa mère sait où il est? répondit le camarade.

--Oh! que non, dit un troisième, pas plus que son père, je le

garantirais bien; le fanfan leur a tiré la révérence. Tu les as plantés

là, n'est-ce pas, jeune épinoche.

--Écoutez-moi, dit l'homme habillé de bleu, retournez auprès de votre

mère; faites-lui mes compliments, et dites-lui de ma part de vous

attacher au pied d'une chaise avec les cordons de sa jupe; elle fera

bien de vous y tenir amarré pendant cinq ou six ans.»

Ces paroles excitèrent un nouvel éclat de rire. Dans mon humiliation, et

ne sachant que leur répondre:

«Je n'ai pas de mère, pas de chez nous,» balbutiai-je tout confus.

Le visage dur et grossier des hommes qui m'entouraient changea aussitôt

d'expression, et j'entendis autour de moi quelques mots de sympathie.

Cependant l'homme en vareuse conserva son air moqueur, et me dit sur le

même ton:

«Dans ce cas-là, mon bambin, allez trouver votre père, et dites-lui de

vous donner le fouet.

--Mon père est mort, répondis-je en baissant la tête.

--Pauvre petit diable! c'est tout de même un orphelin, dit un matelot

d'une voix compatissante.

--Si vous n'avez pas de père, continua l'homme en vareuse, qui

paraissait être une brute sans coeur, allez chez votre grand'mère, chez

votre oncle ou chez votre tante, allez où vous voudrez, mais partez

d'ici bien vite, ou je vous fais hisser au bout d'un câble, et donner

dix coups de corde; m'avez-vous entendu?»

Très-mortifié de cette menace, je m'éloignais sans mot dire; j'avais

gagné le passavant, et je mettais le pied sur la planche, lorsque je vis

un homme se diriger vers le navire que j'étais en train de quitter. Il

portait le costume de ville: habit noir et chapeau de castor; mais un je

ne sais quoi m'annonça qu'il appartenait à la marine; son teint bruni

par le vent et le soleil, quelque chose de particulier dans le regard,

dans la démarche, étaient pour moi des indices qui ne pouvaient pas me

tromper. Il avait un pantalon bleu, de drap pilote, qui ne pouvait

appartenir qu'à un homme de mer; et il me vint à l'idée que ce devait

être le capitaine.

J'en eus bientôt la certitude; il franchit le passavant, mit le pied sur

le pont de manière à montrer qu'il était le maître, et je l'entendis

aussitôt donner des ordres d'un ton d'autorité qui n'admettait pas de

réplique.

Il me sembla qu'en m'adressant à lui j'aurais encore la chance de

réussir, et je le suivis sans hésiter vers le gaillard d'arrière, dont

il avait pris le chemin.

En dépit des remontrances de deux ou trois matelots, je parvins à

rejoindre le capitaine, et j'arrivai près de lui, juste au moment où il

allait entrer dans sa cabine.

Je l'arrêtai par un pan de l'habit; il se retourna d'un air étonné, et

me demanda ce que je lui voulais.

Je lui adressai ma requête aussi brièvement que possible, et j'attendis

avec émotion. Pour toute réponse il se mit à rire, appela un de ses

hommes, et d'une voix qui n'avait rien de méchant:

«Waters, dit-il, prenez ce bambin sur vos épaules, et mettez-le sur le

quai.»

Il n'ajouta pas une parole, descendit l'échelle et disparut à mes yeux.

Au milieu de ma douleur je me sentis enlever par les bras vigoureux du

matelot, qui, après avoir franchi le bordage et la planche, fit quelques

pas et me déposa sur le pavé.

«Pauvre mignon! me dit-il avec douceur, écoute bien Jack Waters:

gare-toi de l'eau salée le plus longtemps que tu pourras; tu serais pris

par les requins, ils te mangeraient, et ne feraient qu'une bouchée de ta

personne.»

Il s'arrêta et sembla réfléchir.

«Ainsi, reprit-il d'une voix encore plus douce, tu es donc orphelin? Tu

n'as ni père, ni mère?

--Ni l'un ni l'autre, répondis-je.

--Quelle pitié! moi aussi j'ai été orphelin. C'est égal, tu es un brave

petit marmot; tu voudrais être marin, ça mérite quelque chose. Si

j'étais capitaine, moi, je te prendrais tout de même; seulement je ne le

suis pas et ne peux rien faire pour toi; mais je reviendrai un jour, et

tu auras peut-être grandi. En attendant, garde ça comme souvenir; à mon

retour n'oublie pas de me le montrer, ça te fera reconnaître; et qui

sait? j'aurai peut-être un cadre pour toi. Bonjour et que Dieu te

protége! Retourne au logis, comme un bon petit garçon, et n'en sors pas

que tu ne sois un peu plus grand.»

En disant ces paroles, l'excellent Jack Waters me donna son couteau;

puis il se dirigea vers le navire, et me laissa sur le quai.

Aussi touché que surpris de cet acte de bienveillance, je suivis le

marin des yeux, et mettant le couteau dans ma poche par un mouvement

machinal, je restai immobile à la place où m'avait quitté Jack Waters.

A fond de cale · 第 26 / 79 题