Fuite.
Il était presque nuit quand nous arrivâmes à la maison, et j'eus soin,
pendant tout le reste de la soirée, d'agir avec autant de naturel que si
rien d'extraordinaire ne s'était passé dans mon esprit. Combien mon
oncle et les domestiques de la ferme étaient loin de se douter du projet
caché dans ma poitrine, et qui par intervalles me faisait bondir le
coeur.
Il y avait des instants où je me repentais d'avoir pris cette
résolution. Quand je regardais les figures qui m'étaient familières,
quand je me disais que je les voyais peut-être pour la dernière fois,
que plus d'une serait triste de mon départ, j'en étais certain, quand je
songeais à la déception de ces braves gens, qui m'accuseraient de les
avoir trompés, je déplorais ma passion maritime et j'aurais voulu ne pas
partir. Que n'aurais-je pas donné pour avoir quelqu'un à qui demander
conseil au milieu de toutes mes incertitudes! Si l'on m'avait donné
l'avis de renoncer à ce voyage, je suis sûr que je serais resté à la
maison, du moins pour cette fois-là; car à la fin mon esprit aventureux
et mes goûts nautiques m'auraient toujours entraîné à la mer.
Vous vous étonnez sans doute qu'en pareille circonstance je n'aie pas
été voir mon ami Blou, pour lui confier mon dessein et recevoir son
opinion; c'est bien ce que j'aurais fait si Henry avait encore été au
village; mais il n'y était plus; il avait vendu son bateau, et s'était
engagé dans la marine, il y avait déjà six mois. Peut-être que s'il fût
resté au pays, je n'aurais pas eu si grande envie de partir; mais depuis
qu'il nous avait quittés, je ne songeais plus qu'à suivre son exemple,
et chaque fois que je regardais la mer, mon désir de m'embarquer se
renouvelait avec une violence inexprimable.
Un prisonnier qui regarde à travers les barreaux de sa prison n'aurait
pas aspiré plus vivement après la liberté que je ne souhaitais d'être
bien loin, sur les vagues de l'Océan. Je le répète, si j'avais eu près
de moi mon ami Blou, il est possible que j'eusse agi différemment; mais
il n'y était pas, et je n'avais plus personne à qui faire part de mon
secret. Il y avait bien à la ferme un jeune homme que j'aimais beaucoup
et dont j'étais le favori; j'avais été vingt fois sur le point de tout
lui dire, et vingt fois les paroles s'étaient arrêtées sur mes lèvres.
Il ne m'aurait pas trahi, j'en avais la certitude, mais à condition que
je renoncerais à mon dessein; et je n'avais pas le courage de demander
un avis que je savais d'avance opposé à mes désirs.
On soupa; j'allai me coucher comme à l'ordinaire. Vous supposez que je
fus debout peu de temps après, et que je m'échappai pendant la nuit;
vous vous trompez; je ne quittai mon lit qu'au moment où chacun se
levait d'habitude. Je n'avais pas fermé l'oeil; les pensées qui se
pressaient dans ma tête m'avaient empêché de dormir; et je rêvais tout
éveillé, de grands vaisseaux ballottés sur les vagues, de grands mâts
touchant les nues, de cordages goudronnés que je maniais avec ardeur, et
qui me brisaient les doigts, et les couvraient d'ampoules.
J'avais d'abord songé à m'enfuir pendant la nuit, ce que je pouvais
faire aisément sans réveiller personne. De temps immémorial on ne se
rappelait pas qu'un vol eût été commis dans le village, et toutes les
portes, même celle de la rue, n'étaient fermées qu'au loquet. Cette
nuit-là, surtout, rien n'était plus facile que de s'échapper sans bruit;
mon oncle, trouvant la chaleur étouffante, avait laissé notre porte
entr'ouverte, et j'aurais pu sortir sans même la faire crier.
Mais après mûres réflexions, car j'avais plus de jugement qu'il n'est
ordinaire à mon âge, je compris que cette équipée aurait le même
résultat que si je n'étais pas revenu avec John. On s'apercevrait de mon
départ dès le matin, on se mettrait à ma poursuite; quelques-uns des
chercheurs se douteraient bien de la route que j'avais prise, et l'on me
trouverait à la ville, absolument comme si j'y avais passé la nuit. Il
était d'ailleurs bien inutile de quitter la ferme longtemps d'avance:
elle n'était qu'à huit ou neuf kilomètres du port; j'arriverais trop tôt
si je partais avant le jour; le capitaine ne serait pas levé, et je
serais obligé d'attendre son réveil pour me présenter à lui.
Je restai donc à la maison jusqu'au matin, bien que j'attendisse avec
impatience l'heure où je pourrais partir. À déjeuner quelqu'un fit
observer que j'étais pâle, et que je ne semblais pas dans mon assiette
ordinaire. John attribua mon malaise à la fatigue que j'avais eue la
veille par cette chaleur excessive, et chacun fut satisfait de
l'explication.
Je tremblais qu'en sortant de table on ne me donnât quelque ouvrage qui
ne me permît pas de m'échapper, tel que de mener un cheval en compagnie
d'un domestique, ou de servir d'aide à quelque travailleur. Mais, ce
jour-là, fort heureusement, il ne se trouva pas de besogne pour moi, et
je gardai ma liberté.
J'allais encore, de temps en temps, m'amuser avec mon sloop sur le
bassin du parc; d'autres enfants de mon âge avaient également de petits
bateaux, des schooners ou des bricks; et c'était pour nous un grand
plaisir de lancer nos esquifs, et de les faire jouter ensemble. Or, le
jour en question était précisément un samedi; l'école était fermée ce
jour-là, et je savais que la plupart de mes camarades se rendraient au
bassin dès qu'ils auraient déjeuné. Pourquoi n'y serais-je pas allé,
puisque je n'avais rien à faire? Le motif était plausible, et me
fournissait une excuse pour ne revenir que le soir. Je pris donc mon
sloop, que je portai visiblement pour qu'on sût où je me rendais. Je
traversai la cour sous les yeux des domestiques, et me dirigeai vers le
parc; il me sembla même prudent d'y entrer et de faire une apparition
près du bassin, où plusieurs de mes camarades étaient déjà réunis.
«Si je leur confiais mes intentions, s'ils pouvaient seulement s'en
douter, pensais-je, quelle surprise et quel tumulte cela produirait
parmi eux!»
Ils me dirent tous qu'ils étaient enchantés de me voir, et
m'accueillirent de manière à me le prouver. J'avais été pendant ces
derniers mois constamment occupé à la ferme, et les occasions où je
pouvais venir jouer avec eux étaient maintenant bien rares; aussi ma
présence leur fit-elle un vrai plaisir. Mais je ne restai au bord du
bassin que le temps nécessaire à la flottille pour faire sa traversée.
Je repris mon sloop, qui avait été vainqueur dans cette régate en
miniature, et le mettant sous mon bras, je souhaitai le bonjour à mes
amis. Chacun fut étonné de me voir partir sitôt; mais je leur donnai je
ne sais quelle excuse dont ils se contentèrent.
Au moment de franchir l'enceinte du parc, je jetai un dernier regard sur
mes compagnons d'enfance, et des larmes couvrirent mes yeux, lorsque je
me détournai pour continuer ma route.
Je rampai le long du mur, dans la crainte d'être aperçu, et me trouvai
bientôt sur le chemin qui conduisait à la ville; je me gardai bien d'y
rester, et pris à travers champs, afin de gagner un bois qui suivait la
même direction. Vous sentez de quelle importance il était pour moi de me
cacher le plus tôt possible; je pouvais rencontrer quelque habitant du
village qui m'aurait embarrassé en me demandant où j'allais, et qui du
reste, en cas de poursuites, aurait guidé les gens qui se seraient mis à
ma recherche.
Une autre inquiétude ne me tourmentait pas moins, j'ignorais à quel
moment on lèverait l'ancre de _l'Inca_, j'avais craint, en partant de
meilleure heure, d'arriver trop tôt, et de laisser aux gens, qui
s'apercevraient de mon absence, le temps nécessaire pour me rejoindre
avant qu'on eût mis à la voile. Mais si j'arrivais trop tard, mon
désappointement serait plus cruel que toutes les punitions que j'aurais
à subir au sujet de mon escapade.
Il ne me venait pas à l'idée qu'on pût refuser mes services; j'avais
oublié la petitesse de ma taille; la grandeur de mes desseins m'avait
élevé dans ma propre estime jusqu'aux dimensions d'un homme.
J'atteignis le bois dont j'ai parlé plus haut, et le traversai
complétement sans rien voir, ni garde, ni chasseur. Il fallut bien en
sortir, lorsque je fus arrivé au bout, et reprendre à travers champs;
mais j'étais loin du village, à une certaine distance de la route, et je
ne craignais plus de rencontrer personne de connaissance.
Bientôt j'aperçus les clochers de la ville qui m'indiquèrent la
direction qu'il fallait prendre; et franchissant des haies et des fossés
nombreux, suivant des chemins privés, des sentiers défendus, j'entrai
dans les faubourgs, je m'engageai au milieu de rues étroites, et finis
par en trouver une qui conduisait au port. Mon coeur battit vivement
lorsque mes yeux s'arrêtèrent sur le grand mât qui, de sa pointe,
dépassait tous les autres, et dont le pavillon flottait fièrement
au-dessus de la pomme de girouette.
Je courus devant moi sans regarder à mes côtés, je me précipitai sur la
planche qui aboutissait au navire, je traversai le passavant, et me
trouvai sur _l'Inca_.