Pas assez grand.
Je n'avais jamais été aussi cruellement déçu. Tous mes rêves s'étaient
évanouis en moins de quelques minutes; moi qui croyais avant peu carguer
les voiles du grand perroquet, et visiter de nouveaux pays, j'étais
repoussé, chassé du navire où j'avais cru me faire admettre, et sur
lequel j'avais fondé tant d'espérances.
Mon premier sentiment fut une humiliation profonde; j'étais persuadé que
tous les passants devinaient ma déconvenue; et les matelots, dont je
voyais la figure se tourner de mon côté, me paraissaient avoir une
expression railleuse, qui mettait le comble à ma douleur. Je n'eus pas
la force d'endurer plus longtemps un pareil supplice, et je m'en fus de
l'endroit où il m'était imposé.
D'énormes caisses, des futailles, des ballots de marchandises étaient
rassemblés sur le quai, et laissaient entre eux un espace assez grand
pour qu'on pût s'y introduire; je me faufilai dans l'un de ces étroits
passages qui m'offraient un asile, et j'y fus caché à tous les gens du
port, qui, de leur coté, disparurent à mes yeux. Une fois à l'abri de
tous les regards, je ressentis le bien-être que l'on éprouve au sortir
du péril, tant il est agréable d'échapper au ridicule, alors même qu'on
est certain de ne pas l'avoir mérité.
Parmi les caisses au milieu desquelles je me trouvais, il y en avait une
assez petite pour me servir de siége; j'allai m'y asseoir, et me cachant
le visage dans mes mains, je m'abandonnai à mes tristes réflexions.
Que me restait-il à faire? Devais-je renoncer à la marine, retourner à
la ferme, et vivre chez mon oncle?
C'était, me direz-vous, le meilleur parti à prendre, le plus sage,
surtout le plus naturel. Peut-être avez-vous raison; mais si la pensée
en vint à mon esprit, elle s'éloigna aussitôt, et n'influa nullement sur
ma conduite.
«Je ne reculerai pas comme un lâche, me disais-je en moi-même; ils ne
m'ont pas abattu; je suis entré dans la voie que je veux suivre, et
j'irai jusqu'au bout. Ils ont refusé, il est vrai, de m'admettre sur
_l'Inca_, mais c'est un petit malheur; il y a d'autres vaisseaux dans le
port, on les compte par vingtaines, et il est possible que plus d'un
soit enchanté de m'avoir. Dans tous les cas, je ferai une nouvelle
tentative avant de renoncer à mes projets.
«Pourquoi me refuserait-on? continuai-je poursuivant mon monologue.
Pourquoi? je le demande. Quel motif aurait-on de repousser mes services?
je travaillerais de si bon coeur! Peut-être n'ai-je pas la taille
nécessaire? Les autres m'ont comparé à un épissoir, à un chevillot; je
ne sais pas ce que cela veut dire, mais il est certain que cette
comparaison injurieuse signifiait que je n'étais pas assez grand pour
être admis dans l'équipage. Pour faire un matelot, je le comprends; mais
un mousse! la chose est différente. J'ai entendu dire qu'il y en avait
de plus jeunes que moi; il est vrai qu'ils pouvaient être moins petits.
Quelle taille ai-je donc? Si j'avais seulement un mètre pour le savoir
au juste! Il faut que je sois bien distrait pour ne m'être pas mesuré
avant de quitter la ferme.»
Le cours de mes pensées fut interrompu en ce moment par la vue de
quelques chiffres grossièrement tracés à la craie sur l'une des caisses
voisines. Après les avoir examinés avec attention, je vis qu'ils
marquaient un mètre vingt centimètres, et je compris qu'ils se
rapportaient à la longueur de la caisse. Peut-être le charpentier les
avait-il faits pour se rendre compte de son ouvrage, peut-être pour
l'instruction des matelots qui devaient charger le navire.
Quoi qu'il en soit, ils me donnèrent le moyen de connaître ma taille à
deux centimètres près, et voici de quelle façon: je me couchai par
terre, en ayant soin de placer mes pieds de niveau avec l'une des
extrémités de la caisse, je m'étendis de tout mon long, et je posai ma
main à l'endroit où atteignait le dessus de ma tête. Hélas! il
n'arrivait pas à l'autre bout du colis; j'eus beau m'allonger de toutes
mes forces, tendre le cou, étirer mes jointures, il s'en fallait d'au
moins cinq centimètres que je n'eusse en hauteur la longueur de cette
caisse. J'avais donc à peine un mètre quinze; c'était bien peu pour un
garçon plein d'audace, et je me relevai tout confus de cette découverte.
Avant d'en acquérir la certitude, j'étais vraiment bien loin de me
croire d'aussi petite taille. Quel est celui qui, à douze ans, ne
s'imagine pas qu'il est bien près d'être un homme! Je ne pouvais plus me
faire illusion; un mètre quinze centimètres! Il n'était pas étonnant que
Jacques Waters m'eût appelé marmouset, et ses camarades épissoir et
chevillot.
Le découragement s'était emparé de mon âme; pouvais-je, en bonne
conscience, renouveler mes démarches? Quel est le capitaine qui voudrait
m'accepter? un vrai Lilliputien! Je n'avais jamais vu de mousse qui eût
un mètre quinze. À vrai dire, je n'en avais jamais vu absolument
parlant. Tous ceux qui en remplissaient les fonctions, à bord des
schooners qui visitaient notre port, avaient la taille d'un homme, et
pour ainsi dire en avaient l'âge. Il n'y avait donc plus d'espérance, et
rien autre chose à faire que de rentrer au logis.
Toutefois, j'allai me rasseoir sur ma petite caisse, afin de réfléchir à
ce parti désespéré. J'ai toujours eu l'esprit inventif, même dès ma plus
tendre enfance, et je trouvai bientôt de nouvelles combinaisons qui
devaient me permettre d'exécuter mes projets dans toute leur étendue. On
m'avait parlé d'hommes et d'enfants qui s'étaient cachés à bord d'un
vaisseau, et qui n'avaient abandonné leur refuge qu'au moment où l'on se
trouvait en pleine mer, c'est-à-dire quand on ne pouvait plus les
renvoyer.
À peine ces audacieux personnages m'étaient-ils revenus à l'esprit, que
je fus décidé à suivre leur exemple. Quoi de plus facile que d'entrer
furtivement dans l'un des navires dont le port était rempli, dans celui
même dont on m'avait chassé d'une façon si injurieuse. Il était le seul,
à vrai dire, qui parût sur le point de mettre à la voile; mais il y en
aurait par douzaines qui dussent partir en même temps que lui, que je
lui aurais encore donné la préférence.
Il est aisé de le comprendre; c'était me venger des railleries dont
j'avais été l'objet, surtout des insultes du second, que de jouer un
pareil tour à ces messieurs, et d'être embarqué sur _l'Inca_ en dépit de
leurs dédains. J'étais bien sûr qu'ils ne me jetteraient pas par-dessus
le bord; à l'exception de l'homme en vareuse, on n'avait pas été
méchant. Les matelots avaient ri, c'était bien naturel; mais ils avaient
fait entendre des paroles de pitié, dès qu'ils avaient su que je n'avais
ni père ni mère.
Il était donc résolu que je partais pour le Pérou; et cela dans le grand
vaisseau d'où l'on m'avait chassé.