En partance pour le Pérou.
Même cette aventure où j'avais dû mille fois mourir ne me servit pas de
leçon; je crois au contraire qu'elle augmenta mon amour pour la vie
maritime, en me faisant connaître l'espèce d'enivrement qui accompagne
le danger. Bientôt un désir excessif de traverser la mer, de voir des
pays lointains s'empara de mon esprit; je ne pouvais plus jeter les yeux
sur la baie sans aspirer vers des régions inconnues qui passaient dans
mes rêves.
Avec quel sentiment d'envie je suivais du regard les navires dont les
voiles blanches disparaissaient à l'horizon; avec quel empressement
j'aurais accepté la plus rude besogne pour qu'on tolérât ma présence à
bord!
Peut-être n'aurais-je pas soupiré aussi ardemment après l'heure du
départ si j'avais été plus heureux, c'est-à-dire si j'avais eu mon père
et ma mère. Mais mon vieil oncle, taciturne et bourru, me portait peu
d'intérêt, et nulle affection réelle ne m'attachait au logis. De plus,
il me fallait travailler dans les champs, faire l'ouvrage de la ferme,
et la vie agricole me déplaisait par-dessus tout.
L'ennui que m'inspirait ce genre d'occupations ne fit qu'attiser mes
désirs. Je ne pensais qu'aux endroits merveilleux qui sont décrits dans
les livres, et dont les marins, qui revenaient au village, m'avaient
fait des récits encore plus miraculeux. Ils me parlaient de tigres, de
lions, d'éléphants, de crocodiles, de singes aussi grands que des
hommes; de serpents aussi longs que des tables; et les aventures qu'ils
avaient eues avec ces êtres surprenants, me faisaient souhaiter plus que
jamais d'aller voir de mes propres yeux ces animaux étranges, de les
poursuivre, de les capturer ainsi que l'avaient fait les matelots que
j'écoutais avec enthousiasme. Bref, il me devint presque impossible de
supporter la vie monotone que nous menions à la ferme, et que je croyais
particulière à notre pays, car suivant les marins qui nous visitaient
quelquefois toutes les autres parties du globe étaient remplies
d'animaux curieux, de scènes étranges, d'aventures plus extraordinaires
les unes que les autres.
Un jeune homme, qui n'était allé qu'à l'île de Man, je me le rappelle
comme si c'était hier, racontait des épisodes si remarquables de son
séjour parmi les nègres et les boas constricteurs, que je ne rêvais plus
que d'assister aux chasses mirobolantes qui s'étaient passées sous ses
yeux. Il faut vous dire que, pour certains motifs, on m'avait poussé
assez loin en écriture et en calcul, mais que je ne savais pas un mot de
géographie, étude qui était fort négligée dans notre école; voilà
pourquoi j'ignorais où était située l'île de Man, cette contrée
mystérieuse que j'étais bien résolu de visiter à la première occasion.
Malgré ce que cette entreprise avait pour moi d'aventureux, je caressais
l'espérance de l'exécuter un jour. Il arrivait parfois des cas
exceptionnels où un schooner sortait du port de notre village pour se
rendre à cette île renommée; et il était possible que j'eusse la chance
de me faire admettre à bord. Dans tous les cas j'étais décidé à tenter
l'aventure; je me mettrais en bons termes avec les matelots du schooner,
je les intéresserais en ma faveur, enfin j'obtiendrais qu'ils me
prissent avec eux.
Tandis que je guettais avec impatience cette occasion désirée, un
incident imprévu changea tous mes projets, et fit sortir de ma tête le
schooner, l'île de Man, ses nègres et ses boas.
À peu près à cinq milles de notre village, il y avait, en descendant la
côte, une ville importante, un vrai port de mer où abordaient de grands
vaisseaux, des trois-mâts qui allaient dans toutes les parties du monde,
et qui chargeaient d'énormes cargaisons.
Il arriva qu'un jour, par hasard, mon oncle me fit accompagner l'un des
domestiques de la ferme qui allait mener du foin à la ville; j'étais
envoyé pour tenir le cheval pendant que mon compagnon s'occuperait de la
vente du foin. Or, il se trouva que la charrette fut conduite sur l'un
des quais où les navires faisaient leur chargement: quelle belle
occasion pour moi de contempler ces grands vaisseaux, d'admirer leur
fine mâture, et l'élégance de leurs agrès!
[Illustration: La charrette fut conduite sur l'un des quais.]
Un surtout, qui était en face de moi, attira mon attention d'une manière
toute spéciale; il était plus grand que ceux qui l'environnaient, et ses
mâts élancés dominaient tous ceux du port. Mais ce n'était ni la
grandeur, ni les heureuses proportions de ce navire qui fixaient mes
regards sur lui. Ce qui le rendait si intéressant à mes yeux, c'est
qu'il allait partir, ainsi que vous l'apprenait l'inscription suivante,
placée dans l'endroit le plus visible du gréement:
L'INCA
_met à la voile demain
pour le Pérou._
Mou coeur battait bruyamment dans ma poitrine, comme si j'avais été en
face d'un horrible danger; pourtant je ne craignais rien; c'était
l'irruption des pensées tumultueuses qui se pressaient dans mon cerveau,
tandis que mes yeux restaient fixés sur cette dernière partie de
l'annonce;
_Demain, pour le Pérou._
Toutes mes idées, rapides comme l'éclair, surgissaient de cette
réflexion que j'avais faite tout d'abord: si j'allais au Pérou?
Et pourquoi pas?
Il y avait à cela bien des obstacles; le domestique de mon oncle était
responsable de ma personne, il devait me ramener à la ferme; et c'eût
été folie que de lui demander la permission de m'embarquer.
Il fallait ensuite que le patron du navire y consentît. Je n'étais pas
assez simple pour ignorer qu'un voyage au Pérou devait être une chose
coûteuse, et que même un enfant de mon âge ne serait pas emmené gratis.
Comme je n'avais pas d'argent, la difficulté de payer mon passage était
insurmontable, et je cherchai par quel moyen je pourrais m'en dispenser.
Mes réflexions, ai-je dit tout à l'heure, se succédaient avec rapidité;
bientôt les obstacles de tout genre, soit de la part du domestique, soit
du côté de la somme que je ne possédais pas, furent effacés de mon
esprit, et j'eus la confiance, presque la certitude de partir avec ce
beau vaisseau.
Quant à savoir dans quelle partie du monde était situé le Pérou, je
l'ignorais aussi complétement que si j'avais été dans la lune; peut-être
davantage; car les habitants de ce satellite peuvent y jeter un coup
d'oeil, par les nuits transparentes, quand leur globe est tourné vers
cette partie de la terre; mais je le répète je n'avais qu'un peu de
lecture, d'écriture et de calcul, et pas un atome de science
géographique.
Toutefois les marins susmentionnés m'avaient dit maintes choses du
Pérou; je savais, grâce à eux, que c'était un pays très-chaud, très-loin
de notre village, où l'on trouvait des mines d'or, d'une richesse
merveilleuse, des serpents, des nègres et des palmiers; précisément tout
ce que je désirais voir. J'allais donc partir le lendemain pour ce pays
enchanté, et partir à bord de _l'Inca_.
La chose était résolue; mais comment faire pour la mettre à exécution,
pour obtenir un passage gratuit, et pour échapper à la tutelle de mon
ami John, le conducteur de la charrette? La première de ces difficultés,
qui vous paraît peut-être la plus grande, était celle qui m'embarrassait
le moins. J'avais souvent entendu parler d'enfants qui avaient quitté la
maison paternelle, et s'étaient embarqués avec la permission du patron,
qui les avait pris en qualité de mousses, et plus tard comme matelots.
Cela me paraissait tout simple; j'étais persuadé qu'en allant à bord
pour y offrir ses services on devait être bien accueilli, dès l'instant
qu'on avait la taille voulue, et qu'on montrait de la bonne volonté.
Mais étais-je assez grand pour qu'on m'acceptât sur un brick? J'étais
bien fait, bien musclé, bien pris dans ma petite taille; mais enfin
j'étais petit, plus petit qu'on ne l'est à mon âge. On m'en avait raillé
plus d'une fois, et je craignais que cela ne devînt un obstacle à mon
engagement sur _l'Inca_.
Toutefois c'était à l'égard de John que mes appréhensions étaient les
plus sérieuses. Ma première pensée avait été de prendre la fuite, et de
le laisser partir sans moi. En y réfléchissant j'abandonnai ce projet;
le lendemain matin John serait revenu avec les gens de la ferme,
peut-être accompagné de mon oncle, pour se mettre en quête de moi; ils
arriveraient probablement avant que le navire mît à la voile, le crieur
public s'en irait, à son de cloche proclamer ma disparition, comme celle
d'un chien perdu, on me chercherait dans toute la ville, on fouillerait
peut-être le navire où je me serais réfugié, on me prendrait au collet,
je serais ramené au logis, et fouetté d'importance. Je connaissais assez
les dispositions de mon oncle à cet égard pour prédire avec certitude le
dénoûment de l'aventure. Non, non, ce serait un mauvais expédient que de
laisser partir John et sa charrette sans moi.
Toutes mes réflexions me confirmaient dans cette pensée; il fallait donc
chercher un autre moyen, et voici à quoi je m'arrêtai: je reviendrais
avec le domestique, et c'est de la maison même que je partirais le
lendemain.
Bref, les affaires de John terminées, je montai avec lui dans la
charrette, et nous trottâmes vers le village, en causant de différentes
choses, mais non pas de ce qui me préoccupait.