Suspension.
Malgré cela, j'avais conservé toute ma présence d'esprit, et je cherchai
un nouveau moyen de me maintenir au-dessus des vagues. Il m'était facile
de déboutonner ma vareuse, de grimper au haut du mât, et de refermer mon
habit comme je l'avais fait d'abord. Mais la grosseur du poteau n'était
pas uniforme, elle était moindre vers son extrémité qu'à la base, et je
serais bientôt redescendu au point où je me trouvais alors. Si j'avais
eu un couteau pour y faire une entaille, ou seulement un clou pour y
accrocher ma vareuse! Hélas! je n'avais ni l'un ni l'autre. Et cependant
je me trompais, j'en eus bientôt la preuve: à l'endroit où la barrique
posait sur le poteau, celui-ci formait brusquement une espèce de fiche
qui traversait la futaille; il en résultait une sorte de mortaise,
laissant un vide assez léger, il est vrai, entre elle et son
couronnement vide qui pouvait me permettre d'y suspendre ma veste, et me
donner ainsi le moyen de ne pas glisser le long du poteau.
Que cela dût réussir ou non, il fallait essayer; ce n'était pas l'heure
de se montrer difficile en matière d'expédients, et je n'hésitai pas une
seconde à tenter l'ascension.
Je parvins facilement à mon but, j'y trouvai l'échancrure dont j'avais
gardé le souvenir; mais impossible d'y engager ma vareuse; et redescendu
à l'endroit que je venais de quitter, j'eus de nouveau à subir la douche
amère qui devait finir par me noyer.
Mon insuccès était facile à comprendre: je n'avais pas tiré assez haut
le collet de ma veste, et ma tête avait empêché qu'il n'atteignît
l'endroit où je voulais l'assujettir.
Me voilà regrimpant avec une nouvelle idée; j'espérais, cette fois,
pouvoir fixer quelque chose à l'entaille du poteau, et parvenir à m'y
suspendre.
Qu'est-ce que cela pouvait être? Le hasard voulait que j'eusse pour
bretelles deux bonnes courroies de buffle, et non pas de la drogue que
vendent pour cet usage les marchands d'aujourd'hui. Sans perdre de
temps, soutenu par ma vareuse, je détachai lesdites bretelles, et
prenant bien garde de les laisser tomber, je les nouai toutes deux
ensemble, ayant grand soin d'y employer le moins possible de ma
courroie, dont chaque centimètre était d'une valeur inappréciable.
Lorsque j'eus réuni mes deux lanières, je fis à l'une des extrémités de
ma bande de cuir une boucle dont le poteau remplissait l'intérieur;
cette opération terminée, je poussai mon noeud coulant jusqu'à la
mortaise, et je tirai sur la courroie. Il ne me restait plus qu'à
introduire l'autre bout dans l'une des boutonnières de ma veste, et à
l'y attacher solidement. J'y parvins après quelques minutes. Ce n'avait
pas été sans peine; mais peu importe, puisque j'avais réussi; pesant
alors sur ma lanière pour en essayer la force, elle m'inspira tant de
confiance, que je lâchai le poteau complétement, et me trouvai suspendu
sans que rien eût craqué, ni bretelles ni vareuse.
Je ne sais plus si dans l'état où je me trouvais alors, je fus frappé de
ce que ma position avait de bizarre. Il est probable que je ne songeai
pas à en rire, mais je me rappelle très-bien le sentiment de sécurité
qui remplaça ma frayeur dès que le succès eut couronné ce dernier
effort. Le vent pouvait souffler avec violence, la mer déferler avec
rage, peu m'importait leur fureur, elle ne m'enlèverait pas de la place
que j'avais enfin conquise.
Je trouvais certainement la position fort mauvaise; mes jambes étaient
si fatiguées que de temps en temps elles se détachaient du poteau, et je
reprenais mon attitude de pendu, ce qui n'était pas moins dangereux que
désagréable. Aussi, dès que je fus délivré de toute inquiétude
cherchai-je le moyen de m'installer un peu plus commodément. Je n'en
trouvai pas d'autre que de déchirer mon pantalon jusqu'aux genoux, de
prendre les lanières qui résultaient de cette déchirure, et de les nouer
fortement, après les avoir passées plusieurs fois autour du poteau;
j'eus alors une espèce de siége, et c'est de la sorte qu'à moitié assis,
à moitié suspendu, je passai le reste de la nuit.
[Illustration: C'est de la sorte que je passai la nuit.]
Enfin la marée se retira; vous supposez sans doute qu'en voyant les
galets à découvert, je m'empressai de descendre de mon perchoir; vous
vous trompez, je n'en fis rien; les rochers ne m'inspiraient pas de
confiance, et je craignais en abandonnant mon poste d'être obligé d'y
revenir. D'ailleurs c'était le moyen d'être aperçu de la côte; il était
probable qu'en me voyant, à la place que j'occupais, on devinerait ma
détresse, et qu'on m'enverrait du secours.
Il vint me trouver lui-même sans qu'on l'y envoyât. À peine l'aurore
avait-elle rougi l'horizon que je vis poindre un bateau qui, du rivage,
se dirigeait vers l'écueil, en nageant à toute vitesse. Quand il fut à
portée de mes yeux, je reconnus le rameur qui le conduisait vers moi;
c'était mon ami Blou, ainsi que je l'avais deviné.
Je ne vous peindrai pas les transports de Henry quand, approchant de
l'écueil, il me vit sain et sauf, Il riait et pleurait à la fois; il
levait ses rames, les agitait dans l'air, en poussant des cris joyeux,
et en m'adressant de bonnes paroles. Je ne vous dirai pas avec quelle
sollicitude il me détacha du poteau, avec quelle attention il me porta
dans sa barque. Puis, quand je lui eus tout raconté, quand il sut la
perte de son canot, au lieu d'être fâché contre moi, ainsi que je m'y
attendais, il répondit en riant que c'était un petit malheur, qu'il
était bien content qu'il n'en fut pas arrivé d'autre: et jamais un mot
de reproche ne lui est venu aux lèvres à propos de son batelet.