CHAPITRE XIII.

Suspension.

Malgré cela, j'avais conservé toute ma présence d'esprit, et je cherchai

un nouveau moyen de me maintenir au-dessus des vagues. Il m'était facile

de déboutonner ma vareuse, de grimper au haut du mât, et de refermer mon

habit comme je l'avais fait d'abord. Mais la grosseur du poteau n'était

pas uniforme, elle était moindre vers son extrémité qu'à la base, et je

serais bientôt redescendu au point où je me trouvais alors. Si j'avais

eu un couteau pour y faire une entaille, ou seulement un clou pour y

accrocher ma vareuse! Hélas! je n'avais ni l'un ni l'autre. Et cependant

je me trompais, j'en eus bientôt la preuve: à l'endroit où la barrique

posait sur le poteau, celui-ci formait brusquement une espèce de fiche

qui traversait la futaille; il en résultait une sorte de mortaise,

laissant un vide assez léger, il est vrai, entre elle et son

couronnement vide qui pouvait me permettre d'y suspendre ma veste, et me

donner ainsi le moyen de ne pas glisser le long du poteau.

Que cela dût réussir ou non, il fallait essayer; ce n'était pas l'heure

de se montrer difficile en matière d'expédients, et je n'hésitai pas une

seconde à tenter l'ascension.

Je parvins facilement à mon but, j'y trouvai l'échancrure dont j'avais

gardé le souvenir; mais impossible d'y engager ma vareuse; et redescendu

à l'endroit que je venais de quitter, j'eus de nouveau à subir la douche

amère qui devait finir par me noyer.

Mon insuccès était facile à comprendre: je n'avais pas tiré assez haut

le collet de ma veste, et ma tête avait empêché qu'il n'atteignît

l'endroit où je voulais l'assujettir.

Me voilà regrimpant avec une nouvelle idée; j'espérais, cette fois,

pouvoir fixer quelque chose à l'entaille du poteau, et parvenir à m'y

suspendre.

Qu'est-ce que cela pouvait être? Le hasard voulait que j'eusse pour

bretelles deux bonnes courroies de buffle, et non pas de la drogue que

vendent pour cet usage les marchands d'aujourd'hui. Sans perdre de

temps, soutenu par ma vareuse, je détachai lesdites bretelles, et

prenant bien garde de les laisser tomber, je les nouai toutes deux

ensemble, ayant grand soin d'y employer le moins possible de ma

courroie, dont chaque centimètre était d'une valeur inappréciable.

Lorsque j'eus réuni mes deux lanières, je fis à l'une des extrémités de

ma bande de cuir une boucle dont le poteau remplissait l'intérieur;

cette opération terminée, je poussai mon noeud coulant jusqu'à la

mortaise, et je tirai sur la courroie. Il ne me restait plus qu'à

introduire l'autre bout dans l'une des boutonnières de ma veste, et à

l'y attacher solidement. J'y parvins après quelques minutes. Ce n'avait

pas été sans peine; mais peu importe, puisque j'avais réussi; pesant

alors sur ma lanière pour en essayer la force, elle m'inspira tant de

confiance, que je lâchai le poteau complétement, et me trouvai suspendu

sans que rien eût craqué, ni bretelles ni vareuse.

Je ne sais plus si dans l'état où je me trouvais alors, je fus frappé de

ce que ma position avait de bizarre. Il est probable que je ne songeai

pas à en rire, mais je me rappelle très-bien le sentiment de sécurité

qui remplaça ma frayeur dès que le succès eut couronné ce dernier

effort. Le vent pouvait souffler avec violence, la mer déferler avec

rage, peu m'importait leur fureur, elle ne m'enlèverait pas de la place

que j'avais enfin conquise.

Je trouvais certainement la position fort mauvaise; mes jambes étaient

si fatiguées que de temps en temps elles se détachaient du poteau, et je

reprenais mon attitude de pendu, ce qui n'était pas moins dangereux que

désagréable. Aussi, dès que je fus délivré de toute inquiétude

cherchai-je le moyen de m'installer un peu plus commodément. Je n'en

trouvai pas d'autre que de déchirer mon pantalon jusqu'aux genoux, de

prendre les lanières qui résultaient de cette déchirure, et de les nouer

fortement, après les avoir passées plusieurs fois autour du poteau;

j'eus alors une espèce de siége, et c'est de la sorte qu'à moitié assis,

à moitié suspendu, je passai le reste de la nuit.

[Illustration: C'est de la sorte que je passai la nuit.]

Enfin la marée se retira; vous supposez sans doute qu'en voyant les

galets à découvert, je m'empressai de descendre de mon perchoir; vous

vous trompez, je n'en fis rien; les rochers ne m'inspiraient pas de

confiance, et je craignais en abandonnant mon poste d'être obligé d'y

revenir. D'ailleurs c'était le moyen d'être aperçu de la côte; il était

probable qu'en me voyant, à la place que j'occupais, on devinerait ma

détresse, et qu'on m'enverrait du secours.

Il vint me trouver lui-même sans qu'on l'y envoyât. À peine l'aurore

avait-elle rougi l'horizon que je vis poindre un bateau qui, du rivage,

se dirigeait vers l'écueil, en nageant à toute vitesse. Quand il fut à

portée de mes yeux, je reconnus le rameur qui le conduisait vers moi;

c'était mon ami Blou, ainsi que je l'avais deviné.

Je ne vous peindrai pas les transports de Henry quand, approchant de

l'écueil, il me vit sain et sauf, Il riait et pleurait à la fois; il

levait ses rames, les agitait dans l'air, en poussant des cris joyeux,

et en m'adressant de bonnes paroles. Je ne vous dirai pas avec quelle

sollicitude il me détacha du poteau, avec quelle attention il me porta

dans sa barque. Puis, quand je lui eus tout raconté, quand il sut la

perte de son canot, au lieu d'être fâché contre moi, ainsi que je m'y

attendais, il répondit en riant que c'était un petit malheur, qu'il

était bien content qu'il n'en fut pas arrivé d'autre: et jamais un mot

de reproche ne lui est venu aux lèvres à propos de son batelet.

A fond de cale · 第 23 / 79 题