Le poteau.
Il était bien heureux pour moi que j'eusse appris à nager, surtout que
j'eusse profité des leçons de mon ami Blou; c'était le seul talent qui
put m'être utile en pareille circonstance; car, sans lui, je périssais
aussitôt. Je me trouvai soudain au milieu des quartiers de roche qui
couvraient tout l'écueil, et si je n'avais pas été bon plongeur, il est
probable que cette chute au fond de l'eau aurait causé ma mort.
Mais au lieu d'y rester, je reparus à la surface comme eût fait un
canard; puis, m'élevant avec la vague, je regardai autour de moi pour
découvrir mon poteau. Il était moins facile de l'apercevoir que vous ne
l'imaginez; l'eau m'aveuglait, en me fouettant la figure; et, comme un
chien de Terre-Neuve qui cherche quelque chose dans une rivière, je fus
obligé de faire deux ou trois tours avant de rien distinguer dans
l'ombre, car vous savez qu'il faisait nuit.
À la fin cependant mes yeux rencontrèrent ce mât de secours. Sans le
savoir, je m'en étais éloigné de plus de vingt mètres; et si j'avais
laissé faire le vent et la marée, ils m'auraient emporté en dix minutes
assez loin du récif pour qu'il me fût ensuite impossible d'y revenir.
Dès que je l'eus aperçu, j'allai droit au poteau; non pas que je vis
clairement à quoi il pourrait me servir; l'instinct seul me dirigeait
vers lui. Comme tous les malheureux qui, au moment de se noyer, se
rattachent à un brin de paille, je me portais, dans mon trouble, vers la
seule chose qui fût à ma portée, espérant sans doute que j'y trouverais
mon salut. Je n'avais plus ma raison, et cependant, quand j'approchai du
poteau, l'idée subite qu'il me serait inutile vint frapper mon esprit et
raviver mes angoisses.
Je pouvais bien franchir les cinq ou six mètres qui me séparaient de la
futaille, mais non pas gagner le faîte de cette dernière. Je l'avais
essayé plusieurs fois, à un moment où la fatigue n'avait pas réduit mes
forces; et, malgré le désespoir qui soutenait ma vigueur, j'étais sûr de
ne point y réussir.
Pourtant si j'avais pu m'installer sur le bout du tonneau, j'étais
sauvé, je n'avais plus rien à craindre; la surface en était assez large
pour me permettre d'y rester, même pendant la tempête. Ce n'est pas tout
encore; on m'aurait aperçu du rivage, et la fin de l'aventure n'avait
plus rien de tragique.
Mais à quoi bon ces pensées? Je n'avais pas même l'intention de tenter
cette escalade; une seule idée me préoccupait: c'était de savoir par
quel moyen je pourrais m'attacher à la pièce de bois de manière à ne pas
en descendre, comme je l'avais fait jusqu'ici, au bout de quelques
instants.
J'atteignis enfin mon but, et non sans peine; car je nageais contre le
vent, la marée et la pluie. C'est avec transport que je lançai mes bras
autour de mon poteau, de ce vieil ami auquel je devais l'existence; et
il me sembla que j'étais sauvé. Pendant quelques minutes, mon corps
flotta sur l'eau, grâce à l'appui que j'avais retrouvé; et si les flots
avaient été paisibles, il est probable que je me serais maintenu dans
cette position jusqu'à la marée descendante. Malheureusement, la mer
était loin d'être calme. Elle s'apaisa, il est vrai, pendant quelques
minutes; je repris haleine; mais ce moment de répit fut bien court; le
vent ne tarda pas à recouvrer toute sa violence, et les vagues, plus
furieuses qu'elles n'avaient encore été, m'enlevaient jusqu'au bord
inférieur de la barrique, me laissaient retomber tout à coup en se
dérobant sous moi, et, me reprenant en travers, me forçaient à nager
autour de mon support, comme un acrobate qui fait la roue, en se tenant
perpendiculairement à une perche qui lui sert de pivot.
Je soutins ce premier choc avec succès; mais je ne me fis pas illusion;
l'assaut recommencerait avant peu, et je savais trop bien quel serait le
résultat d'une pareille lutte.
Comment résister à cette force toute-puissante? comment ne pas être
arraché du poteau qui était mon seul appui? Si j'avais eu seulement une
corde! mais le plus petit bout de ficelle était aussi loin de ma portée
que le bateau de Henry, ou le fauteuil de mon oncle. Au même instant,
comme si un bon génie m'eût soufflé cette idée à l'oreille, je songeai,
non pas à une corde, mais à ce qui pouvait la remplacer. Oui, la chose
était claire et l'inspiration excellente.
«Qu'est-ce que c'est?» demandez-vous avec impatience. Attendez, je vais
vous le dire.
Je portais, ainsi que tous les enfants d'une humble condition, une
espèce de vareuse en grosse étoffe à côtes excessivement solide. C'était
autrefois mon habit de tous les jours; mais depuis la mort de ma mère,
je le mettais le dimanche tout aussi bien que dans la semaine. Pourtant
ne déprécions pas ma veste. Depuis lors, j'ai toujours été bien mis,
j'ai porté le drap le plus fin d'Angleterre, et toute la garde-robe que
j'ai jamais possédée est loin d'être aussi haut dans mon estime que ma
vareuse de grosse étoffe à côtes. C'est elle, je puis le dire, qui m'a
sauvé la vie.
Elle avait heureusement une belle rangée de boutons, solidement
attachés; non pas de ces petits brimborions de corne, de plomb ou d'os
comme vous en avez aujourd'hui, mais de gros boutons en fer, aussi
grands, aussi épais qu'un shilling, et dont la résistance était à toute
épreuve.
Il n'était pas moins heureux que j'eusse repris mes habits. Vous vous
rappelez qu'avant de me mettre à la nage pour rejoindre le canot,
j'avais jeté bas veste et culotte; mais à mon retour, le vent devenu
plus frais, m'avait obligé de me revêtir, et je m'en félicitais; sans
cela, ma veste aurait été perdue, et alors....
«Mais que vouliez-vous en faire? dira-t-on. Pensiez-vous à la déchirer,
à vous servir de ses lambeaux en guise de corde?» Pas du tout: il
m'aurait été bien difficile d'exécuter ce projet. En supposant que j'aie
pu déchirer ma vareuse, comment en aurais-je assemblé les morceaux! Je
n'avais qu'une main de libre, et la mer était si mauvaise qu'elle ne
m'aurait pas permis d'accomplir cette longue opération. D'ailleurs, il
m'aurait été impossible de me dépouiller de ma veste, dont l'étoffe
adhérait à ma peau comme si on l'y eût collée. Je ne pensai pas un
instant à la défaire; je me contentai de l'ouvrir, de me serrer contre
le poteau, d'y enfermer celui-ci, et de la reboutonner complétement.
Par bonheur, on avait prévu que je grossirais, et ma vareuse était assez
ample pour contenir deux personnes comme la mienne. Je me souviens d'en
avoir été peu satisfait la première fois que je l'endossai, ne me
doutant pas du service qu'elle me rendrait plus tard.
Quand elle fut boutonnée, j'eus un moment de répit; c'était le premier
depuis bien longtemps. Je n'avais plus à craindre d'être arraché du
poteau; je faisais partie de lui-même aussi bien que la futaille dont il
était couronné, mieux encore; et je ne pouvais être emporté par les
vagues que si, auparavant, elles le descellaient d'entre les rocs.
Il est certain que s'il m'avait suffi de tenir ferme au poteau pour être
hors de péril, j'avais lieu de me réjouir; mais, hélas! je ne tardai pas
à comprendre que tout danger n'était pas fini pour moi. Une lame énorme
vint se briser sur le récif et me passa par-dessus la tête; je voulus me
hisser plus haut, pour éviter les autres, impossible; j'étais trop bien
fixé pour changer de place, et le résultat de ces immersions successives
était facile à prévoir: je serais bientôt suffoqué, je lâcherais prise
et je glisserais jusqu'en bas du poteau, où ma mort était certaine.