CHAPITRE XII.

Le poteau.

Il était bien heureux pour moi que j'eusse appris à nager, surtout que

j'eusse profité des leçons de mon ami Blou; c'était le seul talent qui

put m'être utile en pareille circonstance; car, sans lui, je périssais

aussitôt. Je me trouvai soudain au milieu des quartiers de roche qui

couvraient tout l'écueil, et si je n'avais pas été bon plongeur, il est

probable que cette chute au fond de l'eau aurait causé ma mort.

Mais au lieu d'y rester, je reparus à la surface comme eût fait un

canard; puis, m'élevant avec la vague, je regardai autour de moi pour

découvrir mon poteau. Il était moins facile de l'apercevoir que vous ne

l'imaginez; l'eau m'aveuglait, en me fouettant la figure; et, comme un

chien de Terre-Neuve qui cherche quelque chose dans une rivière, je fus

obligé de faire deux ou trois tours avant de rien distinguer dans

l'ombre, car vous savez qu'il faisait nuit.

À la fin cependant mes yeux rencontrèrent ce mât de secours. Sans le

savoir, je m'en étais éloigné de plus de vingt mètres; et si j'avais

laissé faire le vent et la marée, ils m'auraient emporté en dix minutes

assez loin du récif pour qu'il me fût ensuite impossible d'y revenir.

Dès que je l'eus aperçu, j'allai droit au poteau; non pas que je vis

clairement à quoi il pourrait me servir; l'instinct seul me dirigeait

vers lui. Comme tous les malheureux qui, au moment de se noyer, se

rattachent à un brin de paille, je me portais, dans mon trouble, vers la

seule chose qui fût à ma portée, espérant sans doute que j'y trouverais

mon salut. Je n'avais plus ma raison, et cependant, quand j'approchai du

poteau, l'idée subite qu'il me serait inutile vint frapper mon esprit et

raviver mes angoisses.

Je pouvais bien franchir les cinq ou six mètres qui me séparaient de la

futaille, mais non pas gagner le faîte de cette dernière. Je l'avais

essayé plusieurs fois, à un moment où la fatigue n'avait pas réduit mes

forces; et, malgré le désespoir qui soutenait ma vigueur, j'étais sûr de

ne point y réussir.

Pourtant si j'avais pu m'installer sur le bout du tonneau, j'étais

sauvé, je n'avais plus rien à craindre; la surface en était assez large

pour me permettre d'y rester, même pendant la tempête. Ce n'est pas tout

encore; on m'aurait aperçu du rivage, et la fin de l'aventure n'avait

plus rien de tragique.

Mais à quoi bon ces pensées? Je n'avais pas même l'intention de tenter

cette escalade; une seule idée me préoccupait: c'était de savoir par

quel moyen je pourrais m'attacher à la pièce de bois de manière à ne pas

en descendre, comme je l'avais fait jusqu'ici, au bout de quelques

instants.

J'atteignis enfin mon but, et non sans peine; car je nageais contre le

vent, la marée et la pluie. C'est avec transport que je lançai mes bras

autour de mon poteau, de ce vieil ami auquel je devais l'existence; et

il me sembla que j'étais sauvé. Pendant quelques minutes, mon corps

flotta sur l'eau, grâce à l'appui que j'avais retrouvé; et si les flots

avaient été paisibles, il est probable que je me serais maintenu dans

cette position jusqu'à la marée descendante. Malheureusement, la mer

était loin d'être calme. Elle s'apaisa, il est vrai, pendant quelques

minutes; je repris haleine; mais ce moment de répit fut bien court; le

vent ne tarda pas à recouvrer toute sa violence, et les vagues, plus

furieuses qu'elles n'avaient encore été, m'enlevaient jusqu'au bord

inférieur de la barrique, me laissaient retomber tout à coup en se

dérobant sous moi, et, me reprenant en travers, me forçaient à nager

autour de mon support, comme un acrobate qui fait la roue, en se tenant

perpendiculairement à une perche qui lui sert de pivot.

Je soutins ce premier choc avec succès; mais je ne me fis pas illusion;

l'assaut recommencerait avant peu, et je savais trop bien quel serait le

résultat d'une pareille lutte.

Comment résister à cette force toute-puissante? comment ne pas être

arraché du poteau qui était mon seul appui? Si j'avais eu seulement une

corde! mais le plus petit bout de ficelle était aussi loin de ma portée

que le bateau de Henry, ou le fauteuil de mon oncle. Au même instant,

comme si un bon génie m'eût soufflé cette idée à l'oreille, je songeai,

non pas à une corde, mais à ce qui pouvait la remplacer. Oui, la chose

était claire et l'inspiration excellente.

«Qu'est-ce que c'est?» demandez-vous avec impatience. Attendez, je vais

vous le dire.

Je portais, ainsi que tous les enfants d'une humble condition, une

espèce de vareuse en grosse étoffe à côtes excessivement solide. C'était

autrefois mon habit de tous les jours; mais depuis la mort de ma mère,

je le mettais le dimanche tout aussi bien que dans la semaine. Pourtant

ne déprécions pas ma veste. Depuis lors, j'ai toujours été bien mis,

j'ai porté le drap le plus fin d'Angleterre, et toute la garde-robe que

j'ai jamais possédée est loin d'être aussi haut dans mon estime que ma

vareuse de grosse étoffe à côtes. C'est elle, je puis le dire, qui m'a

sauvé la vie.

Elle avait heureusement une belle rangée de boutons, solidement

attachés; non pas de ces petits brimborions de corne, de plomb ou d'os

comme vous en avez aujourd'hui, mais de gros boutons en fer, aussi

grands, aussi épais qu'un shilling, et dont la résistance était à toute

épreuve.

Il n'était pas moins heureux que j'eusse repris mes habits. Vous vous

rappelez qu'avant de me mettre à la nage pour rejoindre le canot,

j'avais jeté bas veste et culotte; mais à mon retour, le vent devenu

plus frais, m'avait obligé de me revêtir, et je m'en félicitais; sans

cela, ma veste aurait été perdue, et alors....

«Mais que vouliez-vous en faire? dira-t-on. Pensiez-vous à la déchirer,

à vous servir de ses lambeaux en guise de corde?» Pas du tout: il

m'aurait été bien difficile d'exécuter ce projet. En supposant que j'aie

pu déchirer ma vareuse, comment en aurais-je assemblé les morceaux! Je

n'avais qu'une main de libre, et la mer était si mauvaise qu'elle ne

m'aurait pas permis d'accomplir cette longue opération. D'ailleurs, il

m'aurait été impossible de me dépouiller de ma veste, dont l'étoffe

adhérait à ma peau comme si on l'y eût collée. Je ne pensai pas un

instant à la défaire; je me contentai de l'ouvrir, de me serrer contre

le poteau, d'y enfermer celui-ci, et de la reboutonner complétement.

Par bonheur, on avait prévu que je grossirais, et ma vareuse était assez

ample pour contenir deux personnes comme la mienne. Je me souviens d'en

avoir été peu satisfait la première fois que je l'endossai, ne me

doutant pas du service qu'elle me rendrait plus tard.

Quand elle fut boutonnée, j'eus un moment de répit; c'était le premier

depuis bien longtemps. Je n'avais plus à craindre d'être arraché du

poteau; je faisais partie de lui-même aussi bien que la futaille dont il

était couronné, mieux encore; et je ne pouvais être emporté par les

vagues que si, auparavant, elles le descellaient d'entre les rocs.

Il est certain que s'il m'avait suffi de tenir ferme au poteau pour être

hors de péril, j'avais lieu de me réjouir; mais, hélas! je ne tardai pas

à comprendre que tout danger n'était pas fini pour moi. Une lame énorme

vint se briser sur le récif et me passa par-dessus la tête; je voulus me

hisser plus haut, pour éviter les autres, impossible; j'étais trop bien

fixé pour changer de place, et le résultat de ces immersions successives

était facile à prévoir: je serais bientôt suffoqué, je lâcherais prise

et je glisserais jusqu'en bas du poteau, où ma mort était certaine.

A fond de cale · 第 22 / 79 题