CHAPITRE XI.

Marée montante.

Ce serait un mensonge de laisser croire que je contemplais ce spectacle

avec confiance; bien au contraire, j'étais rempli de frayeur. Si j'avais

eu le temps d'achever mon cairn, et surtout le moyen de lui donner plus

de solidité, mes appréhensions auraient été moins vives. Je n'avais pas

d'inquiétude à l'égard du poteau; depuis que j'étais au monde, je lui

avais vu braver la tempête; mais mon tas de pierres serait-il assez fort

pour résister aux vagues? Quant à sa hauteur, il ne s'en fallait que de

trente centimètres qu'il atteignît la ligne blanche. C'était peu de

chose, et il m'était indifférent d'avoir les jambes dans l'eau.

Toutefois, cette ligne était-elle bien exacte? Elle indiquait la hauteur

des marées ordinaires, mais seulement quand la mer était calme; et la

brise était alors assez forte pour soulever les vagues à plus de

cinquante centimètres. S'il en était ainsi, les deux tiers de mon corps

seraient submergés, sans compter la crête des lames qui lanceraient leur

écume au-dessus de ma tête. Supposez maintenant que la brise continuât à

fraîchir, supposez une tempête, même un simple coup de vent, à quoi me

servirait mon tas de pierres? J'avais vu plus d'une fois, quand la mer

était furieuse, ses lames fouetter l'écueil, et s'élancer au-dessus du

signal à une hauteur de plusieurs mètres.

J'étais perdu sans retour si le vent devenait plus fort.

Il est vrai que toutes les chances étaient en ma faveur. Nous étions au

mois de mai; le ciel avait été admirable pendant la matinée; mais il y a

des tempêtes, même dans les plus beaux jours, et le temps, qui paraît

doux et calme sur la grève, est souvent orageux en pleine mer. Du reste,

il n'était pas nécessaire qu'il y eût un ouragan; une brise un peu

fraîche suffirait à m'emporter du monceau de pierres qui me servaient de

point d'appui.

Et quand même le temps fût resté beau, la solidité de mon cairn

m'inspirait peu de confiance. J'en avais jeté les pierres au hasard;

elles s'étaient amoncelées comme elles me tombaient des mains, et je les

avais senties s'ébranler au moment où j'y avait mis les pieds. Que

deviendrais-je si elles étaient entraînées par le courant, ou dispersées

par les vagues?

Cette cruelle appréhension venait augmenter mes angoisses et me causait

de cruelles tortures. Je jetais vers la baie des regards avides, pensant

que peut-être un bateau venait à mon secours; mais, là comme ailleurs,

je ne rencontrais qu'une amère déception.

J'avais conservé ma première attitude, et me pressais contre le poteau,

que je serrais dans mes bras comme j'aurais fait d'un ami. À vrai dire,

c'était le seul qui me restât; sans lui je n'aurais pas pu élever mon

tas de pierres; et en supposant que j'eusse réussi dans cette

entreprise, il m'aurait été impossible de me maintenir sur mon étroite

plate-forme, si je n'avais pas eu le poteau pour soutien.

À peine osais-je faire un mouvement; j'avais peur qu'en bougeant l'un de

mes pieds, la secousse ne fût assez forte pour faire écrouler mes

pierres, que je n'aurais pas pu rétablir. L'eau qui entourait la base

était maintenant plus haute que moi, et j'y aurais été forcément à la

nage.

Bien que tout mon corps fut immobile, je tournais souvent la tête pour

interroger l'espace, tantôt à droite, tantôt à gauche, fouillant du

regard tous les points de l'horizon, et recommençant toujours, sans rien

voir qui répondît à mon attente. Puis, mes yeux rencontraient les flots,

que j'avais oubliés, en cherchant dans le lointain, et se fixaient sur

les vagues énormes qui, revenues de leur course vagabonde, se brisaient

contre l'écueil en roulant vers la plage. Elles paraissaient furieuses,

et grondaient en passant comme pour se plaindre de ma témérité. Qui

étais-je, moi, faible enfant, pour m'établir ainsi dans leur propre

domaine.

Leur voix rugit plus fort; il me sembla qu'elles me parlaient, je fus

saisi de vertige, et dans ma défaillance, je crus que j'allais

disparaître au fond de l'abîme.

Les vagues s'élevaient toujours; elles atteignirent les derniers galets,

couvrirent mes pieds, montèrent plus haut, toujours plus haut, me

frappèrent les genoux.... Ô mon Dieu! quand cesseront-elles de monter?

Pas encore. Elles m'arrivèrent à la ceinture, elles me baignèrent les

épaules, leur écume me fouetta le visage, m'entra dans la bouche, dans

les yeux, dans les oreilles; je fus à demi étouffé, à demi noyé. Ô père

miséricordieux!

La marée avait maintenant toute sa hauteur, et menaçait à chaque minute

de m'engloutir; mais, avec la ténacité que l'instinct de la vie donne au

moment suprême, je me cramponnai plus que jamais au poteau, et peut-être

aurais-je pu m'y maintenir jusqu'au matin, sans un accident qui vint

aggraver le péril.

Le jour avait disparu, et, comme si la nuit eût donné le signal de ma

destruction, le vent redoubla, les nuages se heurtèrent avec fureur, la

pluie tomba par torrents, les vagues se soulevèrent avec une nouvelle

puissance et faillirent m'entraîner.

Mon effroi était à son comble; je ne pouvais plus tenir contre les

lames.

À demi entraîné par les flots, j'avais perdu pied tout à fait. Je voulus

reprendre ma place sur le tas de pierres, ce qui était indispensable.

Afin d'y parvenir, je me soulevai à l'aide de mes bras, et je cherchais

du bout de mon soulier à me replacer sur le cairn, lorsqu'une vague

détacha mes jambes du poteau. Quand elle eut passé, après m'avoir

soutenu horizontalement, je cherchai de nouveau ma pile; j'en touchai

les galets; mais au moment où j'y posais les pieds, je la sentis crouler

sous moi comme si elle avait fondu tout à coup; et, ne pouvant plus me

soutenir, je suivis dans les flots mon support dont les débris s'y

étaient éparpillés.

A fond de cale · 第 21 / 79 题