Escalade.
Ma vie n'était pas seulement en danger, la mort était presque certaine;
l'espérance que j'avais eue d'être sauvé était détruite; la marée serait
de retour avant le soir, dans quelques heures elle submergerait l'îlot,
tout serait fini pour moi. On ne s'apercevrait de mon absence qu'après
la fin du jour, et il serait trop tard: la marée n'attend pas.
Un profond désespoir s'était emparé de mon âme, qu'il paralysait
complétement. Je ne pouvais plus penser, je ne distinguais plus rien de
ce qui m'environnait. Mes yeux étaient attachés sur la mer, et je
regardais machinalement les vagues. De temps à autre la conscience se
réveillait à demi, je tournais la tête, je cherchais à découvrir quelque
voile se dirigeant de mon côté; mais rien n'interrompait la monotonie
des flots, si ce n'est parfois un goëland qui revenait planer autour du
récif, comme s'il avait été surpris de me voir à pareille place, et
qu'il se fût demandé si je n'allais pas bientôt partir.
Tout à coup mes yeux rencontrèrent le poteau dont l'examen avait causé
ma stupeur, et cette fois en le voyant j'eus un rayon d'espoir. Je
pouvais encore me sauver en grimpant à son sommet, et en m'installant
sur la futaille jusqu'à la marée descendante. La mer n'arrivait pas à la
moitié de ce poteau, et je n'aurais plus rien à craindre dès que je
serais perché sur la barrique.
Toute la question était d'y arriver; la chose me paraissait facile. Je
grimpais bien à un arbre, pourquoi n'aurais-je pas escaladé le support
de mon tonneau? Je passerais sur ma futaille une assez mauvaise nuit;
mais je serais à l'abri de tout péril, et le lendemain matin, je me
trouverais encore de ce monde, où je rirais de ma frayeur.
Ranimé par cette espérance, je m'approchai du poteau avec l'intention
d'y grimper; ce n'est pas que je voulusse m'établir à mon poste; il
serait bien temps de le faire quand l'îlot serait inondé; mais je
voulais être sûr de pouvoir accomplir mon escalade, au moment où il n'y
aurait plus moyen de la différer.
C'était beaucoup moins facile que je ne l'avais cru d'abord, surtout
pour commencer; la partie inférieure du poteau était enduite, jusqu'à
deux mètres au moins, de cette espèce de glu marine dont les rochers
étaient couverts, et cet enduit le rendait aussi glissant que les mâts
de cocagne que j'avais vus à la fête de notre village.
Il me fallut échouer plusieurs fois avant de réussir à dépasser la ligne
blanche; le reste fut plus aisé, et je ne tardai pas à être au bout du
poteau. Arrivé là, je me félicitai d'être parvenu à mon but, et
j'étendis la main pour saisir le bord de la futaille. Quelle amère
déception!
J'avais le bras trop court pour atteindre l'extrémité du tonneau; le
bout de mes doigts n'arrivait qu'au ventre de la barrique, où je n'avais
aucune prise, et il m'était impossible de gravir jusqu'au faîte.
Je ne pouvais pas davantage garder ma position; mes forces ne tardèrent
pas à s'épuiser, et l'instant d'après j'avais glissé malgré moi jusqu'en
bas du poteau.
Mes nouvelles tentatives ne furent pas plus heureuses; j'avais beau
étendre les bras, étirer les jambes, faire mille et un efforts pour me
hisser plus haut, je n'arrivais toujours qu'au milieu de la futaille; et
comme le poteau n'offrait pas la moindre saillie, je me retrouvais sur
le rocher plus vite que je ne voulais.
Malgré cela, je ne cédai point au désespoir; l'approche du péril tenait
au contraire mon esprit en éveil; et conservant tout mon sang-froid, je
me mis à chercher ce qu'il y avait de mieux à faire.
Si j'avais eu seulement un couteau, j'aurais pu entailler la pièce de
bois, et poser les pieds sur les crans que j'y aurais faits; mais je
n'avais pas même un canif, et à moins de ronger le poteau avec mes
dents, il fallait renoncer à l'entamer. Vous voyez que ma position était
critique.
J'en étais là, quand une idée lumineuse me traversa l'esprit. Pourquoi
ne ferais-je pas un tas de pierres à côté du poteau? Je pourrais
l'élever jusqu'à la ligne blanche, monter dessus et m'y trouver sain et
sauf. Quelques fragments de roche avaient été placés autour du signal
pour en consolider la base; il ne me restait plus qu'à poser des galets
sur cette première assise pour me bâtir un cairn[9], dont la plate-forme
me servirait de refuge.
[9] Cairn, tas de pierres que les peuples du Nord élèvent sur la tombe
de leurs chefs.
Ravi de ce nouvel expédient, je ne perdis pas une seconde, et je me mis
en devoir d'exécuter mon projet. Les pierres détachées étaient
nombreuses autour de moi, et je pensais qu'en moins d'un quart d'heure
j'aurais terminé mon édifice. Mais à peine à la besogne, je m'aperçus de
la difficulté de mon entreprise, et je vis qu'elle me demanderait plus
de temps que je ne l'avais supposé. Les pierres étaient glissantes,
elles m'échappaient des mains; les unes étaient trop lourdes, les
autres, que je croyais libres, étaient à demi enterrées dans le sable
d'où je ne pouvais les arracher.
Je n'en travaillai pas moins avec ardeur, appelant à mon aide toute
l'énergie dont j'étais susceptible. Avec le temps j'étais bien sûr de
réussir; mais aurais-je celui de terminer mon entreprise? c'était là
toute la question.
La marée montait lentement, mais avec certitude. Le flot s'avançait
d'une manière incessante: je le voyais venir, léchant l'écueil,
l'inondant de plus en plus, et il ne devait s'arrêter qu'après avoir
passé au-dessus de ma tête.
En vain j'essayai d'aller plus vite; je pouvais à peine me soutenir,
j'étais tombé vingt fois; mes genoux, écorchés par les pierres, étaient
sanglants, mais je ne songeais pas à mes blessures; il s'agissait de
perdre ou de conserver la vie, et dans cette lutte avec la mort,
j'oubliais la douleur.
Ma pile s'élevait à la hauteur de mon front avant que la marée eût
couvert la surface de l'écueil; mais ce n'était pas assez; il fallait,
pour qu'elle atteignît la ligne d'étiage, qu'elle eût encore plus de
cinquante centimètres, et je poursuivis mon travail avec une ferveur que
rien ne décourageait.
Malheureusement plus la besogne avançait, plus elle était difficile,
j'avais employé toutes les pierres qui se trouvaient près du poteau; il
fallait aller beaucoup plus loin pour s'en procurer d'autres; cela me
prenait du temps, occasionnait de nouvelles chutes, qui me retardaient
encore; puis j'avais bien plus de peine à me décharger de mes pierres, à
présent que ma pyramide était aussi haute que moi; la pose de chacune
d'elles exigeait plusieurs minutes, et quand j'avais réussi à mettre mon
galet à sa place, il arrivait souvent qu'il perdait l'équilibre, et
roulait jusqu'en bas, en menaçant de m'écraser.
Après deux heures de travail, j'arrivai au terme de mon ouvrage; non pas
que je l'eusse fini; mais la marée venait l'interrompre; la marée, qui
après avoir atteint le niveau du récif, en avait immédiatement couvert
toute la surface.
Il était cependant impossible de renoncer à ma dernière chance de salut;
j'avais de l'eau jusqu'aux genoux, il me fallait plonger pour détacher
les pierres que je portais à ma pile. L'écume salée me fouettait le
visage, de grandes lames s'élevaient au-dessus de ma tête, et
m'enveloppaient tout entier; mais je travaillais toujours.
La mer devint si profonde et si violente que je perdis pied sur le roc,
et c'est moitié à gué, moitié à la nage, que je transportai mon dernier
galet; dès qu'il fut à sa place, je me hissai bien vite sur la pile que
je venais d'ériger, et me serrant contre le poteau que j'embrassai avec
force, je regardai, en tremblant, la marée qui continuait à grandir.