CHAPITRE IX.

Sur l'écueil.

J'atteignis enfin les rochers, non sans peine, car j'avais le courant

contre moi; ce n'était pas seulement la brise, mais encore la marée

montante qui avait entraîné mon bateau. Cependant j'arrivai au but;

l'effort qui me porta sur l'écueil était le dernier que j'aurais pu

faire, et je demeurai complétement épuisé sur le roc, où j'avais rampé

en sortant des flots.

Toutefois je ne restai pas dans l'inaction plus qu'il n'était

nécessaire; la marée ne badine pas; et dès que j'eus repris haleine, je

fus bientôt sur pied.

Chose étrange! mes regards se tournèrent du côté ou mon canot s'était

perdu; je ne saurais dire pourquoi; peut-être avais-je une vague

espérance de voir mon pauvre batelet surgir de l'eau, et se diriger vers

l'écueil; mais je n'aperçus que les rames, qui flottaient dans le

lointain, et qui dans tous les cas n'auraient pu me rendre aucun

service.

Je jetai les yeux vers la côte; mais c'est à peine si je distinguais les

maisons du village. Comme pour ajouter à l'horreur de ma situation, le

temps s'était couvert, et le ciel m'était caché par des nuées grises que

le vent chassait avec violence.

Je ne pouvais pas même crier pour demander du secours; à quoi bon? ma

voix que le bruit des vagues aurait étouffée, ne se serait pas entendue,

quand même il aurait fait beau; je le comprenais si bien que je restai

silencieux.

Et pas un navire, pas un bateau sur la baie! C'était le dimanche,

personne n'allait à la pêche; les seules embarcations qui fussent dehors

conduisaient leurs passagers à un phare célèbre, situé à quelques milles

du village, et qui servait de but de promenade à ceux qui voulaient

faire une partie de plaisir. Il était probable qu'Henry Blou s'y

trouvait avec les autres.

Pas une voile aux quatre points de l'horizon; la mer était déserte, et

je me sentais aussi abandonné que si j'avais été au fond d'un cercueil.

Je me rappelle encore l'effroi que j'éprouvai de cette solitude; et je

me souviens de m'être affaissé sur moi-même, en pleurant avec désespoir.

Les goëlands et les mouettes, probablement irrités de ma présence qui

avait troublé leur repas, arrivaient en foule et planaient au-dessus de

ma tête, en m'assourdissant de leurs cris odieux.

L'un ou l'autre s'abattait sur moi jusqu'à m'effleurer les mains, et ne

s'éloignait que pour revenir l'instant d'après en criant d'une façon qui

redoublait mon agonie. Je commençais à craindre que ces oiseaux sauvages

n'en vinssent à m'attaquer; mais je suppose que j'éveillais plutôt leur

curiosité que leur appétit vorace.

J'avais beau réfléchir; je ne voyais pas autre chose à faire que de

m'asseoir ou de rester debout, si je l'aimais mieux, en attendant qu'on

vînt à mon secours.

Mais quand y viendrait-on? Ce serait le plus grand des hasards si

quelqu'un tournait les yeux dans la direction du récif. À l'oeil nu

personne ne pouvait m'y découvrir. Deux bateliers, Henry Blou et un

autre, avaient bien un télescope, mais ce n'était que rarement qu'ils en

faisaient usage; et en supposant qu'ils s'en servissent, il était fort

douteux qu'ils prissent l'écueil pour point de mire. Aucun bateau ne

venait jamais de ce côté, et les navires qui se dirigeaient vers le port

ou qui en sortaient, passaient au large pour éviter le récif. J'avais

bien peu de chances d'être aperçu du rivage; peut-être moins encore de

voir passer un bateau assez près de moi pour que je pusse m'y faire

entendre.

C'est avec une tristesse indicible que j'allai m'asseoir sur un quartier

de roche, en attendant le sort qui m'était réservé.

Toutefois je ne pensais pas rester sur cet écueil assez longtemps pour y

mourir de faim. J'espérais qu'Henry, ne voyant pas revenir le canot,

finirait par se mettre à ma recherche. À vrai dire, il ne rentrerait que

le soir, et ne s'apercevrait de l'absence de son bateau qu'à la nuit

close. Mais il saurait bien qui l'avait pris; j'étais le seul du village

qui eût le privilége de s'en servir; dans son inquiétude Henry Blou

irait jusqu'à la ferme, et ne me trouvant pas chez mon oncle, il était

probable qu'il devinerait mon aventure, et saurait me retrouver.

Cette pensée me rendit toute ma confiance, et dès qu'elle se fut emparée

de mon esprit, je fus beaucoup moins troublé du péril de ma situation

que du dommage dont mon imprudence avait été la cause. Je pâlissais rien

que d'y songer: comment regarder en face mon ami Blou? Comment réparer

la perte que j'avais faite! La chose était sérieuse; je ne possédais pas

un farthing, et mon oncle payerait-il le canot? J'avais bien peur que

non. Il fallait pourtant qu'on dédommageât le batelier de cette perte

considérable; comment faire? Si mon oncle, pensais-je, voulait seulement

me permettre de travailler pour Henry, je m'acquitterais de cette façon;

mon ami Blou me retiendrait tant par semaine jusqu'à ce que le bateau

fût payé, en supposant qu'il eût quelque chose à me faire faire.

Je me mis à calculer approximativement ce que devait coûter un canot

pareil à celui que j'avais perdu, et combien il me faudrait de temps

pour me libérer de ma dette. Quant au reste, je ne pensais pas que ma

vie fût en péril. Je m'attendais, il est vrai, à souffrir de la faim et

du froid, à être plus ou moins mouillé, car je savais qu'à une certaine

heure, la mer couvrait l'écueil; et il était certain que je passerais la

nuit dans l'eau.

Mais quelle serait sa profondeur?

En aurais-je jusqu'aux genoux?

Je cherchai un indice qui pût me faire découvrir quelle était la hauteur

des marées ordinaires. Je savais que le rocher disparaissait

entièrement; on voyait du rivage les flots rouler sur lui; mais j'étais

persuadé avec beaucoup d'autres, que la mer le recouvrait seulement d'un

ou deux décimètres.

Je ne vis rien tout d'abord qui pût me renseigner sur ce que je voulais

savoir; à la fin cependant mes yeux rencontrèrent le poteau qui

supportait le signal; et je me dirigeai vers lui, bien certain d'y

trouver ce que je cherchais; on y voyait une ligne circulaire, peinte en

blanc, qui était sans doute une ligne d'eau; jugez de ma terreur quand

je découvris que cette ligne était à deux mètres au-dessus du roc.

Rendu à demi fou par cette découverte, je m'approchai du poteau, et

levai les yeux; hélas! je ne m'étais pas trompé; la ligne blanche était

bien loin au-dessus de ma tête; c'était tout ce que je pouvais faire, en

me mettant sur la pointe des pieds, que d'y atteindre du bout des

doigts.

Un frisson d'horreur parcourut tous mes membres; le péril était trop

clairement démontré: avant qu'on pût venir à mon secours, la marée

couvrirait tout l'écueil; je serais balayé du récif, et englouti par les

flots.

A fond de cale · 第 19 / 79 题