CHAPITRE VIII.

Perte du petit canot.

Vous jugez de ma surprise, ou plutôt de mon alarme.

«Qu'est-ce que c'était? demandez-vous; est-ce que l'esquif avait

disparu? Non; mais pour moi cela n'en valait guère mieux, il s'était

éloigné.

La crique où je l'avais mis était vide; en jetant les yeux sur la mer,

je vis mon canot voguant à l'aventure et déjà loin du rocher. Ce n'était

pas étonnant, j'avais oublié de l'amarrer; dans ma précipitation, je

n'avais pas pris le cordage qui devait me servir à le fixer au bord de

l'écueil; la brise, en fraîchissant, l'avait poussé hors de la crique,

et bientôt en pleine mer.

Vous comprenez ma position: comment ravoir mon canot, et sans lui

comment revenir à la côte? Je ne pouvais pas franchir à la nage les

trois milles qui me séparaient de la grève. Personne ne viendrait à mon

secours. Il était impossible que l'on pût me voir du rivage, ou que l'on

connût ma position. Le petit canot, lui-même, ne serait pas aperçu; je

savais maintenant combien le volume des objets est diminué par la

distance: le récif que je croyais s'élever à peine à trente centimètres

au-dessus de l'eau, y était à plus d'un mètre; et mon batelet devait

être invisible à tous les flâneurs qui se promenaient sur la grève, à

moins qu'on ne fût armé d'un télescope; mais quelle improbabilité!

Plus j'y réfléchissais, plus j'étais malheureux; plus je comprenais le

péril où m'avait placé ma négligence. Que faire, quel parti prendre? je

n'avais pas d'autre alternative que de rester où j'étais. Si je pouvais

néanmoins regagner mon canot à la nage? Il n'était pas encore assez loin

pour que je ne pusse pas l'atteindre; mais il s'éloignait toujours, et

je n'avais pas une minute à perdre, si je voulais mettre ce projet à

exécution.

Je me dépouillai de mes habits en toute hâte, et les jetai derrière moi,

ainsi que mes souliers, mes bas et ma chemise, afin d'avoir toute la

liberté de mes mouvements.

Une fois à la mer je me dirigeai vers mon bateau, sans me détourner de

la ligne droite; hélas! j'eus beau redoubler de vigueur, je ne voyais

pas diminuer la distance qui me séparait de l'embarcation. Je finis par

comprendre qu'il me serait impossible de la gagner de vitesse, et que

mes efforts étaient complétement inutiles. J'eus un instant de

désespoir; si je ne pouvais ressaisir mon canot, il me faudrait revenir

à l'écueil ou tomber au fond de la mer, puisqu'il m'aurait été aussi

difficile d'atteindre le rivage que de traverser l'Atlantique. J'étais

assez bon nageur pour ne pas m'inquiéter d'avoir un mille à franchir;

mais le triple était au-dessus de mes forces; et puis le vent ne

poussait pas le canot droit à la côte, et dans la direction que j'avais

prise pour le suivre, il y avait au moins dix milles entre la terre et

moi.

Découragé dans mon entreprise, il ne me restait plus qu'à me retourner

vers l'écueil, et j'allais m'y décider, lorsqu'il me sembla que le

batelet virait de bord, décrivait une ligne oblique, et revenait un peu

de mon côté, par suite d'une bouffée de vent qui soufflait d'un autre

point.

Je continuai ma route, et quelques minutes après j'eus la satisfaction

de poser les mains sur le bordage du bateau, ce qui me permit de

reprendre haleine et de me reposer un instant.

Dès que j'eus recouvré un peu de force j'essayai d'entrer dans le canot;

malheureusement j'étais trop lourd, en dépit de ma petite taille, et le

frêle esquif chavira en me faisant faire un plongeon. Bientôt revenu à

la surface de l'eau, je ressaisis mon batelet et je fis un effort pour

me hisser sur la quille, où je voulais me mettre à cheval. Cette

tentative ne fut pas plus heureuse; en me cramponnant au canot pour

faire mon escalade, je perdis l'équilibre, et tirai tellement à moi, que

l'esquif chavira de nouveau et se retrouva la face en l'air. J'en fus

d'abord satisfait; pourtant ma joie ne devait pas être de longue durée;

la barque en se retournant avait puisé beaucoup d'eau: il est vrai que

ce lest imprévu me donna le moyen d'entrer sain et sauf dans l'esquif,

devenu assez lourd pour rester sur sa quille; mais à peine y étais-je

entré que je sentis le canot s'enfoncer peu à peu sous le poids que

j'ajoutais à celui du liquide; j'aurais dû me replonger dans la mer,

afin d'empêcher le bateau de couler à fond; mais j'avais presque perdu

la tête; je restai dans la barque, l'eau me montait jusqu'aux genoux, je

pensai à vider le bateau; mais le poêlon qui me servait d'écope, avait

disparu en même temps que les rames, qui flottaient à une assez grande

distance.

Dans mon désespoir je mis à rejeter l'eau avec mes mains, c'était bien

inutile: à peine avais-je puisé cinq ou six fois que le bateau coula

tout à fait; je n'eus que le temps de sauter à la mer, et de m'éloigner

pour échapper au tourbillon que le canot produisit en sombrant.

Je jetai un regard sur l'endroit où il avait disparu, et je me dirigeai

vers le récif qui était mon seul refuge.

A fond de cale · 第 18 / 79 题