Perte du petit canot.
Vous jugez de ma surprise, ou plutôt de mon alarme.
«Qu'est-ce que c'était? demandez-vous; est-ce que l'esquif avait
disparu? Non; mais pour moi cela n'en valait guère mieux, il s'était
éloigné.
La crique où je l'avais mis était vide; en jetant les yeux sur la mer,
je vis mon canot voguant à l'aventure et déjà loin du rocher. Ce n'était
pas étonnant, j'avais oublié de l'amarrer; dans ma précipitation, je
n'avais pas pris le cordage qui devait me servir à le fixer au bord de
l'écueil; la brise, en fraîchissant, l'avait poussé hors de la crique,
et bientôt en pleine mer.
Vous comprenez ma position: comment ravoir mon canot, et sans lui
comment revenir à la côte? Je ne pouvais pas franchir à la nage les
trois milles qui me séparaient de la grève. Personne ne viendrait à mon
secours. Il était impossible que l'on pût me voir du rivage, ou que l'on
connût ma position. Le petit canot, lui-même, ne serait pas aperçu; je
savais maintenant combien le volume des objets est diminué par la
distance: le récif que je croyais s'élever à peine à trente centimètres
au-dessus de l'eau, y était à plus d'un mètre; et mon batelet devait
être invisible à tous les flâneurs qui se promenaient sur la grève, à
moins qu'on ne fût armé d'un télescope; mais quelle improbabilité!
Plus j'y réfléchissais, plus j'étais malheureux; plus je comprenais le
péril où m'avait placé ma négligence. Que faire, quel parti prendre? je
n'avais pas d'autre alternative que de rester où j'étais. Si je pouvais
néanmoins regagner mon canot à la nage? Il n'était pas encore assez loin
pour que je ne pusse pas l'atteindre; mais il s'éloignait toujours, et
je n'avais pas une minute à perdre, si je voulais mettre ce projet à
exécution.
Je me dépouillai de mes habits en toute hâte, et les jetai derrière moi,
ainsi que mes souliers, mes bas et ma chemise, afin d'avoir toute la
liberté de mes mouvements.
Une fois à la mer je me dirigeai vers mon bateau, sans me détourner de
la ligne droite; hélas! j'eus beau redoubler de vigueur, je ne voyais
pas diminuer la distance qui me séparait de l'embarcation. Je finis par
comprendre qu'il me serait impossible de la gagner de vitesse, et que
mes efforts étaient complétement inutiles. J'eus un instant de
désespoir; si je ne pouvais ressaisir mon canot, il me faudrait revenir
à l'écueil ou tomber au fond de la mer, puisqu'il m'aurait été aussi
difficile d'atteindre le rivage que de traverser l'Atlantique. J'étais
assez bon nageur pour ne pas m'inquiéter d'avoir un mille à franchir;
mais le triple était au-dessus de mes forces; et puis le vent ne
poussait pas le canot droit à la côte, et dans la direction que j'avais
prise pour le suivre, il y avait au moins dix milles entre la terre et
moi.
Découragé dans mon entreprise, il ne me restait plus qu'à me retourner
vers l'écueil, et j'allais m'y décider, lorsqu'il me sembla que le
batelet virait de bord, décrivait une ligne oblique, et revenait un peu
de mon côté, par suite d'une bouffée de vent qui soufflait d'un autre
point.
Je continuai ma route, et quelques minutes après j'eus la satisfaction
de poser les mains sur le bordage du bateau, ce qui me permit de
reprendre haleine et de me reposer un instant.
Dès que j'eus recouvré un peu de force j'essayai d'entrer dans le canot;
malheureusement j'étais trop lourd, en dépit de ma petite taille, et le
frêle esquif chavira en me faisant faire un plongeon. Bientôt revenu à
la surface de l'eau, je ressaisis mon batelet et je fis un effort pour
me hisser sur la quille, où je voulais me mettre à cheval. Cette
tentative ne fut pas plus heureuse; en me cramponnant au canot pour
faire mon escalade, je perdis l'équilibre, et tirai tellement à moi, que
l'esquif chavira de nouveau et se retrouva la face en l'air. J'en fus
d'abord satisfait; pourtant ma joie ne devait pas être de longue durée;
la barque en se retournant avait puisé beaucoup d'eau: il est vrai que
ce lest imprévu me donna le moyen d'entrer sain et sauf dans l'esquif,
devenu assez lourd pour rester sur sa quille; mais à peine y étais-je
entré que je sentis le canot s'enfoncer peu à peu sous le poids que
j'ajoutais à celui du liquide; j'aurais dû me replonger dans la mer,
afin d'empêcher le bateau de couler à fond; mais j'avais presque perdu
la tête; je restai dans la barque, l'eau me montait jusqu'aux genoux, je
pensai à vider le bateau; mais le poêlon qui me servait d'écope, avait
disparu en même temps que les rames, qui flottaient à une assez grande
distance.
Dans mon désespoir je mis à rejeter l'eau avec mes mains, c'était bien
inutile: à peine avais-je puisé cinq ou six fois que le bateau coula
tout à fait; je n'eus que le temps de sauter à la mer, et de m'éloigner
pour échapper au tourbillon que le canot produisit en sombrant.
Je jetai un regard sur l'endroit où il avait disparu, et je me dirigeai
vers le récif qui était mon seul refuge.