CHAPITRE VII.

À la recherche d'un oursin.

Je touchai bientôt de mes mains cette perche intéressante, et j'éprouvai

en ce moment autant d'orgueil que si elle eût été le pôle nord, et que

j'en eusse fait la découverte. Quelle surprise en voyant les dimensions

de cette pièce de bois? Combien la distance m'avait trompé à son égard!

Vue du rivage, elle ne paraissait pas plus grosse que le manche d'une

houe, et la protubérance dont elle était couronnée semblait à peine

égaler une betterave, ou un navet de belle taille. Jugez de mon

étonnement quand je trouvai mon bâton un peu plus gros que ma cuisse, et

le navet ayant deux fois la grosseur de mon corps. Ce n'était ni plus ni

moins qu'un baril de la contenance de quarante à cinquante litres. Posé

à l'extrémité de la pièce de bois, qui le traversait dans sa longueur,

ce petit tonneau était peint en blanc; ce que je savais du reste, car je

l'avais vu souvent briller au soleil, tandis que la perche restait

brune. Celle-ci avait été sans doute peinte autrefois, mais lavée

souvent par l'eau de mer, qui dans les tempêtes s'élançait jusqu'en haut

du baril, la couleur en avait disparu peu à peu.

Je ne m'étais pas moins trompé quant à son élévation: du rivage elle me

paraissait être de la taille d'un homme ordinaire, tandis qu'en réalité

elle se dressait au-dessus de ma tête comme le mat d'un sloop, et devait

bien avoir sept ou huit mètres de hauteur.

L'étendue de mon îlot me surprenait également, je le croyais à peine de

quelques pieds carrés, là il avait au moins un demi-hectare. Presque

toute et surface en était couverte de galets, depuis la grosseur d'un

caillou jusqu'à celle d'une futaille; et çà et là on y voyait des

quartiers de roche engagés dans les interstices du rocher fondamental.

Toutes ces pierres, quel que fût leur volume, étaient revêtues d'une

substance noirâtre et gluante, et supportaient, en divers endroits, un

lit d'herbes marines de différentes espèces. Quelques-unes de ces algues

m'étaient familières pour les avoir vues sur la côte, où elles sont

déposées par le flux; et depuis quelque temps j'avais fait avec elles

plus intime connaissance, en aidant à les répandre dans les champs de

mon oncle, où elles fumaient les pommes de terre.

Après avoir satisfait ma curiosité à l'égard de la pièce de bois qui

servait de signal, et fait mes conjectures relativement au volume du

baril, je commençai l'exploration de mon île. Je voulais non seulement

reconnaître les lieux, mais encore trouver un coquillage, une curiosité

quelconque, afin d'avoir un souvenir de cette excursion, aussi agréable

qu'aventureuse.

Il était moins facile de parcourir cet écueil bouleversé que je ne

l'avais cru d'abord: les pierres, recouvertes, ainsi que je l'ai dit

plus haut, d'une espèce de glu marine, étaient aussi glissantes que si

elles avaient été savonnées; et dès les premiers pas je fis une chute

assez cruelle, sans parler des efforts qu'il fallait faire pour gravir

les fragments de rochers qui se trouvaient sur mon passage.

Je tournais le dos à l'endroit où j'avais laissé mon batelet, et je me

demandai si je ne ferais pas mieux de revenir sur mes pas; mais en face

de moi une sorte de presqu'île s'avançait dans la mer, et il me semblait

voir à son extrémité un amas de coquillages précieux qui redoublèrent

mon envie d'en posséder plusieurs.

J'avais déjà remarqué différentes coquilles dans le sable qui se

trouvait entre les quartiers de roche; les unes étaient vides, les

autres habitées; mais elles me semblaient trop communes; je les avais

toujours vues depuis que j'allais sur la grève, et je les retrouvais

dans les pommes de terre de mon oncle, où elles étaient apportées avec

le varech. Du reste, elles n'avaient rien de curieux, ce n'étaient que

des moules, des manches de couteau et des pétoncles. Il n'y avait pas

d'huîtres, sans cela j'en aurais avalé une ou deux douzaines, car

l'appétit commençait à se faire sentir. Les crabes et les homards

étaient abondants, mais je ne voulais pas les manger crus, et il m'était

impossible de les faire cuire. D'ailleurs ma faim était encore très

supportable.

Ce qui me faisait aller au bout de cette pointe rocailleuse, où

j'apercevais des coquillages, c'était le désir de me procurer un oursin.

J'avais toujours eu envie de posséder un bel échantillon de cette

singulière coquille; je n'avais jamais pu m'en procurer une seule.

Quelques-uns de ces _échinodermes_ s'apercevaient bien de temps en temps

près du village, mais ils n'y restaient pas; c'était dans le pays un

objet assez rare, par conséquent d'une valeur relative, et qu'on posait

sur la cheminée, dont il faisait l'ornement. Comme on visitait fort peu

le récif, qui était assez loin de la côte, j'avais l'espoir d'y trouver

cette coquille, et je regardais avec attention dans toutes les

crevasses, dans toutes les cavités où mon oeil pouvait atteindre.

À mesure que j'avançais, les formes brillantes qui m'avaient attiré

devenaient de plus en plus distinctes, et j'étais sûr de trouver parmi

elles quelque chose de précieux. Je n'en marchais pas plus vite, sachant

bien qu'elles ne s'éloigneraient pas, car c'étaient d'anciennes demeures

abandonnées depuis longtemps; j'avais donc la certitude qu'elles

resteraient à la même place, et je ne voulais pas négliger ce qui

pouvait être sur ma route. Précaution inutile; je ne vis rien qui fût à

ma convenance tant que je n'arrivai pas à l'endroit en question; mais

alors quelle découverte! C'était le plus bel oursin qu'on eût jamais

rencontré; il était rond comme une orange, et sa couleur était d'un

rouge foncé; mais je n'ai pas besoin de vous le décrire; quel est celui

d'entre vous qui ne connaît pas l'oursin[8]?

[8] L'oursin est un animal rayonné, c'est-à-dire qu'au lieu de

présenter deux parties symétriques (côté droit, côté gauche), il

offre un axe d'où rayonnent toutes les parties qui le composent. Sa

forme est plus ou moins globuleuse, et il est de grosseur moyenne.

Sa coquille présente des espèces de plaques, ou de mamelons,

disposés régulièrement, ainsi qu'une infinité de petits trous. Au

lieu d'être nue, comme chez les huîtres et les colimaçons, cette

coquille est recouverte d'une membrane vivante, pourvue de cils

vibratiles. Il en résulte que l'oursin est complétement ébouriffé;

aussi l'a-t-on nommé vulgairement châtaigne ou hérisson de mer, et

scientifiquement _échinide_, faisant partie du groupe des

_échinodermes_, c'est-à-dire ayant la peau hérissée d'épines. Pourvu

d'un certain nombre de pieds tubuleux, rétractiles, pouvant se fixer

comme des ventouses à l'endroit où il veut s'attacher, l'oursin a la

faculté de se mouvoir, mais assez difficilement; et nous croyons que

s'il existait des échinides sur la côte où demeurait notre petit

marin, ils devaient y rester, car ils sont d'une nature peu

ambulante. On les trouve sous les pierres, entre les rochers, parmi

les plantes marines dont ils paraissent se nourrir, et sur le sable,

où quelquefois ils s'enfoncent. Très communs dans les régions

chaudes, ils sont assez rares dans les mers tempérées. (_Note du

traducteur._)

J'eus bientôt ramassé ma coquille, dont j'admirai avec joie les courbes

charmantes et les écussons qui la rendaient si jolie. C'était la plus

curieuse de toutes celles que j'avais vues, et je me félicitais d'avoir

à conserver de ma promenade un souvenir aussi précieux.

Quand, après l'avoir bien examinée à l'extérieur, j'eus lorgné la cavité

qu'elle présentait, et qui avait servi de logette à l'oursin même,

logette blanche et propre qui m'amusa par ses mille petits trous rangés

en lignes, je me rappelai que j'avais vu d'autres coquilles, et je me

mis en devoir d'en ramasser. Il y en avait de quatre espèces, toutes les

quatre fort jolies et complétement nouvelles pour moi. J'en mis dans mes

poches tant qu'elles purent en contenir, et les mains pleines je revins

sur mes pas avec l'intention de me rembarquer.

Mais, ô stupeur! les coquilles m'échappèrent des mains, et peu s'en

fallut que je ne les suivisse dans leur chute. Ô mon bateau, mon bateau!

[Illustration: Ô mon bateau! mon bateau!]

A fond de cale · 第 17 / 79 题