À la recherche d'un oursin.
Je touchai bientôt de mes mains cette perche intéressante, et j'éprouvai
en ce moment autant d'orgueil que si elle eût été le pôle nord, et que
j'en eusse fait la découverte. Quelle surprise en voyant les dimensions
de cette pièce de bois? Combien la distance m'avait trompé à son égard!
Vue du rivage, elle ne paraissait pas plus grosse que le manche d'une
houe, et la protubérance dont elle était couronnée semblait à peine
égaler une betterave, ou un navet de belle taille. Jugez de mon
étonnement quand je trouvai mon bâton un peu plus gros que ma cuisse, et
le navet ayant deux fois la grosseur de mon corps. Ce n'était ni plus ni
moins qu'un baril de la contenance de quarante à cinquante litres. Posé
à l'extrémité de la pièce de bois, qui le traversait dans sa longueur,
ce petit tonneau était peint en blanc; ce que je savais du reste, car je
l'avais vu souvent briller au soleil, tandis que la perche restait
brune. Celle-ci avait été sans doute peinte autrefois, mais lavée
souvent par l'eau de mer, qui dans les tempêtes s'élançait jusqu'en haut
du baril, la couleur en avait disparu peu à peu.
Je ne m'étais pas moins trompé quant à son élévation: du rivage elle me
paraissait être de la taille d'un homme ordinaire, tandis qu'en réalité
elle se dressait au-dessus de ma tête comme le mat d'un sloop, et devait
bien avoir sept ou huit mètres de hauteur.
L'étendue de mon îlot me surprenait également, je le croyais à peine de
quelques pieds carrés, là il avait au moins un demi-hectare. Presque
toute et surface en était couverte de galets, depuis la grosseur d'un
caillou jusqu'à celle d'une futaille; et çà et là on y voyait des
quartiers de roche engagés dans les interstices du rocher fondamental.
Toutes ces pierres, quel que fût leur volume, étaient revêtues d'une
substance noirâtre et gluante, et supportaient, en divers endroits, un
lit d'herbes marines de différentes espèces. Quelques-unes de ces algues
m'étaient familières pour les avoir vues sur la côte, où elles sont
déposées par le flux; et depuis quelque temps j'avais fait avec elles
plus intime connaissance, en aidant à les répandre dans les champs de
mon oncle, où elles fumaient les pommes de terre.
Après avoir satisfait ma curiosité à l'égard de la pièce de bois qui
servait de signal, et fait mes conjectures relativement au volume du
baril, je commençai l'exploration de mon île. Je voulais non seulement
reconnaître les lieux, mais encore trouver un coquillage, une curiosité
quelconque, afin d'avoir un souvenir de cette excursion, aussi agréable
qu'aventureuse.
Il était moins facile de parcourir cet écueil bouleversé que je ne
l'avais cru d'abord: les pierres, recouvertes, ainsi que je l'ai dit
plus haut, d'une espèce de glu marine, étaient aussi glissantes que si
elles avaient été savonnées; et dès les premiers pas je fis une chute
assez cruelle, sans parler des efforts qu'il fallait faire pour gravir
les fragments de rochers qui se trouvaient sur mon passage.
Je tournais le dos à l'endroit où j'avais laissé mon batelet, et je me
demandai si je ne ferais pas mieux de revenir sur mes pas; mais en face
de moi une sorte de presqu'île s'avançait dans la mer, et il me semblait
voir à son extrémité un amas de coquillages précieux qui redoublèrent
mon envie d'en posséder plusieurs.
J'avais déjà remarqué différentes coquilles dans le sable qui se
trouvait entre les quartiers de roche; les unes étaient vides, les
autres habitées; mais elles me semblaient trop communes; je les avais
toujours vues depuis que j'allais sur la grève, et je les retrouvais
dans les pommes de terre de mon oncle, où elles étaient apportées avec
le varech. Du reste, elles n'avaient rien de curieux, ce n'étaient que
des moules, des manches de couteau et des pétoncles. Il n'y avait pas
d'huîtres, sans cela j'en aurais avalé une ou deux douzaines, car
l'appétit commençait à se faire sentir. Les crabes et les homards
étaient abondants, mais je ne voulais pas les manger crus, et il m'était
impossible de les faire cuire. D'ailleurs ma faim était encore très
supportable.
Ce qui me faisait aller au bout de cette pointe rocailleuse, où
j'apercevais des coquillages, c'était le désir de me procurer un oursin.
J'avais toujours eu envie de posséder un bel échantillon de cette
singulière coquille; je n'avais jamais pu m'en procurer une seule.
Quelques-uns de ces _échinodermes_ s'apercevaient bien de temps en temps
près du village, mais ils n'y restaient pas; c'était dans le pays un
objet assez rare, par conséquent d'une valeur relative, et qu'on posait
sur la cheminée, dont il faisait l'ornement. Comme on visitait fort peu
le récif, qui était assez loin de la côte, j'avais l'espoir d'y trouver
cette coquille, et je regardais avec attention dans toutes les
crevasses, dans toutes les cavités où mon oeil pouvait atteindre.
À mesure que j'avançais, les formes brillantes qui m'avaient attiré
devenaient de plus en plus distinctes, et j'étais sûr de trouver parmi
elles quelque chose de précieux. Je n'en marchais pas plus vite, sachant
bien qu'elles ne s'éloigneraient pas, car c'étaient d'anciennes demeures
abandonnées depuis longtemps; j'avais donc la certitude qu'elles
resteraient à la même place, et je ne voulais pas négliger ce qui
pouvait être sur ma route. Précaution inutile; je ne vis rien qui fût à
ma convenance tant que je n'arrivai pas à l'endroit en question; mais
alors quelle découverte! C'était le plus bel oursin qu'on eût jamais
rencontré; il était rond comme une orange, et sa couleur était d'un
rouge foncé; mais je n'ai pas besoin de vous le décrire; quel est celui
d'entre vous qui ne connaît pas l'oursin[8]?
[8] L'oursin est un animal rayonné, c'est-à-dire qu'au lieu de
présenter deux parties symétriques (côté droit, côté gauche), il
offre un axe d'où rayonnent toutes les parties qui le composent. Sa
forme est plus ou moins globuleuse, et il est de grosseur moyenne.
Sa coquille présente des espèces de plaques, ou de mamelons,
disposés régulièrement, ainsi qu'une infinité de petits trous. Au
lieu d'être nue, comme chez les huîtres et les colimaçons, cette
coquille est recouverte d'une membrane vivante, pourvue de cils
vibratiles. Il en résulte que l'oursin est complétement ébouriffé;
aussi l'a-t-on nommé vulgairement châtaigne ou hérisson de mer, et
scientifiquement _échinide_, faisant partie du groupe des
_échinodermes_, c'est-à-dire ayant la peau hérissée d'épines. Pourvu
d'un certain nombre de pieds tubuleux, rétractiles, pouvant se fixer
comme des ventouses à l'endroit où il veut s'attacher, l'oursin a la
faculté de se mouvoir, mais assez difficilement; et nous croyons que
s'il existait des échinides sur la côte où demeurait notre petit
marin, ils devaient y rester, car ils sont d'une nature peu
ambulante. On les trouve sous les pierres, entre les rochers, parmi
les plantes marines dont ils paraissent se nourrir, et sur le sable,
où quelquefois ils s'enfoncent. Très communs dans les régions
chaudes, ils sont assez rares dans les mers tempérées. (_Note du
traducteur._)
J'eus bientôt ramassé ma coquille, dont j'admirai avec joie les courbes
charmantes et les écussons qui la rendaient si jolie. C'était la plus
curieuse de toutes celles que j'avais vues, et je me félicitais d'avoir
à conserver de ma promenade un souvenir aussi précieux.
Quand, après l'avoir bien examinée à l'extérieur, j'eus lorgné la cavité
qu'elle présentait, et qui avait servi de logette à l'oursin même,
logette blanche et propre qui m'amusa par ses mille petits trous rangés
en lignes, je me rappelai que j'avais vu d'autres coquilles, et je me
mis en devoir d'en ramasser. Il y en avait de quatre espèces, toutes les
quatre fort jolies et complétement nouvelles pour moi. J'en mis dans mes
poches tant qu'elles purent en contenir, et les mains pleines je revins
sur mes pas avec l'intention de me rembarquer.
Mais, ô stupeur! les coquilles m'échappèrent des mains, et peu s'en
fallut que je ne les suivisse dans leur chute. Ô mon bateau, mon bateau!
[Illustration: Ô mon bateau! mon bateau!]