Sur la crête du Goulet, il n'y avait d'autres traces de chemin que des

pierres plantées de distance en distance. Sous les pieds s'étendait un

gazon élastique et odorant. De Lestampe au Bleymard, Stevenson n'avait

rencontré que des alouettes et un char traîné par des bœufs. Il avait

maintenant devant lui une vallée peu profonde et au delà la chaîne du

mont Lozère, dont les flancs sont en partie boisés et d'aspect assez

agréable, mais dont la ligne de faîte est d'une rigidité monotone.

L'œil n'aperçoit guère d'autre apparence de culture que des prairies

qui bordent autour du Bleymard le ruban de route allant de Mende à

Villefort, prairies plantées de hauts peupliers et où l'on entend

résonner les clochettes des troupeaux de bœufs.

UNE NUIT AU MILIEU DES PINS

Stevenson dîna au Bleymard, et, bien que la journée fût déjà avancée,

il entreprit la montée du mont Lozère par un sentier rocailleux tracée

par les bestiaux. A l'extrémité supérieure de la partie boisée qui

s'arrête à mi-côte sur cette pente battue des vents il se dirigea à

gauche, sous les pins, jusqu'à ce qu'il rencontrât un enfoncement

tapissé de gazon, à côté d'une source limpide, s'épanchant du creux

d'une roche. C'était un asile à souhait pour la nuit. Les arbres

n'étaient pas très élevés, mais leurs troncs rapprochés cachaient la

clairière de tous côtés. Il n'hésita pas à y installer son campement.

Quand il eut pris ses arrangements et donné à manger à _Modestine_, le

jour était à son déclin. Il se boucla les jambes jusqu'à la ceinture

dans le sac de peau de mouton, soupa de très bon appétit; puis, lorsque

le soleil eut disparu à l'horizon, il rabattit sa casquette sur ses

yeux et s'endormit.

La nuit sous un toit est lente et monotone; mais en plein air, elle

passe légèrement avec son cortège d'étoiles, la fraîcheur de la rosée

et les saines odeurs que la terre exhale, et chaque heure amène un

changement d'aspect dans la nature.

Ce qui semble une sorte de mort momentanée aux gens enclos de murs et

de rideaux, n'est qu'un assoupissement léger pour celui qui dort en

pleine campagne. Dans tout le cours de la nuit il entend pour ainsi

dire respirer la nature. La terre accomplit sa rotation pendant que

tout repose. Il est une heure émouvante que ne connaissent pas ceux qui

se claquemurent dans des maisons, alors qu'un souffle léger de réveil

se répand sur l'hémisphère endormi et met sur pied tous les animaux des

champs.

C'est alors que le coq chante pour la première fois, non pour annoncer

l'aurore, mais comme une sentinelle attentive, marquant que la nuit

hâte sa course. Les troupeaux s'éveillent dans les pâturages et les

gens sans asile, couchés n'importe où, entr'ouvrent les yeux pour

contempler la beauté de la nuit.

Par quel appel secret, par quel charme impulsif de la nature, tous ces

êtres dormants sont-ils ainsi réveillés à la même heure? Les étoiles

versent-elles d'en haut un fluide magique ou sentons-nous frémir sous

notre couche notre mère la terre avec laquelle nous sommes en contact?

Les bergers et les vieux paysans qui ont le plus cherché à scruter les

secrets de la nature ne peuvent former de conjecture sur les causes et

le but de cette nocturne résurrection. Ils déclarent qu'elle se produit

à deux heures du matin; ils n'en savent et ne cherchent pas à en savoir

davantage. C'est pourtant un phénomène très curieux. Notre sommeil

n'est interrompu que pour que nous puissions mieux sentir l'agrément

du repos. Nos yeux peuvent alors s'élever jusqu'aux étoiles. Et il y

a pour certains esprits une satisfaction particulière à se sentir en

communion avec les êtres qui vivent en liberté autour d'eux, d'échapper

aux bastilles de la civilisation et de ne se croire pour le moment

qu'un innocent animal, une simple brebis du troupeau de la Nature.

Stevenson s'éveilla à cette heure de la nuit au milieu des pins. Se

sentant altéré, il prit son gobelet à moitié plein d'eau à côté de lui

et le vida d'un trait. Complètement réveillé par cette boisson fraîche,

il s'assit sur son séant et fuma une cigarette. Les étoiles brillaient

sur un ciel pur comme des diamants et l'air n'était pas froid. La voie

lactée s'étendait au-dessus de sa tête comme une légère vapeur et

autour de lui les troncs des pins se dressaient immobiles. La blancheur

du bât lui faisait deviner _Modestine_ marchant en rond autant que la

longueur de son attache le lui permettait; elle broutait l'herbe sans

perdre de temps. Rien, que le léger bruit de la source, coulant parmi

les cailloux, ne troublait le silence de la nuit. Stevenson fumait

lentement observant la couleur de l'espace d'un gris rougeâtre à la

cime des pins et d'un bleu foncé et lumineux dans l'immensité étoilée.

Un vent très faible, plutôt un souffle frais qu'un courant d'air,

passait par moments dans la clairière, si bien que l'air était

renouvelé toute la nuit dans cette chambre à coucher improvisée. Notre

héros se rappela avec horreur la nuit passée à l'auberge de Chasseradès

et les cinq bonnets de nuit réunis dans la même pièce.

La pensée des exploits nocturnes des étudiants, de l'atmosphère viciée

des salles de théâtre et de l'espace étroit des alcôves lui inspira

un profond dégoût. Il s'était rarement senti plus en possession de

lui-même, plus indépendant de toute aide matérielle.

Le monde extérieur dont nous nous isolons en nous enfermant dans des

maisons, lui semblait après tout un séjour agréable. N'y a-t-il pas

chaque nuit un lit préparé pour l'homme dans les champs où Dieu tient

maison ouverte? Stevenson croyait avoir découvert une de ces vérités

révélées aux sauvages et ignorées des économistes. Il avait, tout au

moins, découvert un plaisir nouveau pour lui. Pourtant il s'aperçut que

quelque chose manquait à son bonheur dans ce nouvel Eden entouré de

pins sur les flancs du mont Lozère. Il était seul, Eve était absente.

Pendant qu'il se livrait à ces réflexions, des sons d'abord à peine

perceptibles montèrent vers lui du milieu du bois. Ces sons devinrent

de plus en plus distincts.

Quelque passant suivait la grande route dans la vallée en chantant

à pleine voix; ce chant était fruste, mais assez puissant pour se

répandre dans tout le vallon. Stevenson avait souvent entendu, dit-il,

des gens passant la nuit dans une rue déserte, il avait pendant

quelques minutes perçu de son lit le roulement d'une voiture sous

ses fenêtres. Il y a un roman dans les allées et venues de tous ces

passants nocturnes, nous cherchons du moins à nous le figurer. Ici

le roman avait deux faces. D'un côté ce brave passant excité par le

vin dont la chanson rompait le silence de la nuit, et de l'autre ce

voyageur bouclé dans son sac et fumant solitaire dans le bois de pins,

à quelque 13 ou 1,400 mètres d'altitude vers les étoiles.

Lorsque Stevenson rendormi se réveilla pour la seconde fois (dimanche

29 septembre): la plupart des constellations avaient disparu. Les

astres de première grandeur restaient seuls visibles. A l'horizon, du

côté de l'Est, il aperçut une légère brume lumineuse, comme la voie

lactée vue à son précédent réveil. Le jour allait paraître. Il alluma

sa lanterne et chaussa ses bottes et ses guêtres. Il donna du pain à

manger à _Modestine_, remplit sa gourde à la source et se prépara du

chocolat à l'eau avec sa lampe à alcool.

La clairière où il avait si commodément dormi était encore plongée dans

une demie obscurité: mais bientôt une large bande orangée, puis jaune

d'or, se montra sur le sommet des montagnes du Vivarais. Stevenson

éprouva un joyeux transport à contempler cet épanouissement progressif

du jour naissant. Il écouta le murmure de la source avec ravissement et

regarda autour de lui espérant apercevoir quelque chose de magnifique

et d'inattendu.

Les pins à la verdure sombre, la clairière creuse, l'ânesse broutant,

tout gardait son apparence ordinaire, mais tout était baigné par la

lumière qui anime les êtres et les choses d'un esprit de vie et de paix

dont il éprouvait avec délices l'influence étrange.

Il prit son chocolat bien chaud et arpenta la clairière en long et

en large. Pendant ce temps un courant de vent froid, prolongé comme

un grand soupir, s'éleva du côté de l'Est. Le branchage sombre des

arbres voisins s'agitait à son passage et on pouvait voir le long de la

colline les cimes élancées des pins se balancer au souffle du matin.

Dix minutes après le soleil dorait la montagne, la marbrant de taches

d'ombre et de lumière. Le jour avait complètement pris possession de

l'espace. Stevenson se hâta de charger ses bagages pour gravir la

montée qu'il avait à escalader.

Au moment de quitter son asile il fut pris d'une singulière fantaisie.

Il avait été hospitalièrement accueilli et ponctuellement servi dans

ce vert caravansérail. La chambre était bien aérée, l'eau excellente

et l'aube l'avait appelé au moment voulu; ajoutons pour mémoire, la

tapisserie, le plafond inimitable et la vue magnifique qu'on avait des

fenêtres. Il était redevable à quelqu'un de cette libérale réception et

il voulut, moitié par plaisanterie, laisser en s'en allant sur le gazon

en pièces de monnaie le prix de son coucher, avec l'espoir qu'elles ne

seraient ramassées que par quelque pauvre berger de la contrée.

LE PAYS DES CAMISARDS

SUR LE MONT LOZÈRE

En sortant du bois Stevenson ne trouva plus de trace de chemin. Un

alignement de pierres plantées, comme pour le mont du Goulet, le

guidait sur cette pente où ne pousse plus que du gazon. Le soleil

était chaud; il quitta sa jaquette ne gardant sur lui que son tricot.

_Modestine_ en belle humeur se mit pour la première fois à trotter

de son propre mouvement. A chaque pas de montée, la vue en arrière

s'étendait plus au loin dans le Nord du Gévaudan.

Quelques arbres, quelques maisons isolées apparaissaient sur la vaste

étendue de cette chaîne, qui s'élève au Nord, à l'Est et à l'Ouest,

dans un lointain vaporeux, dorée par le soleil du matin. Des vols de

petits oiseaux se levaient en gazouillant à l'approche du voyageur, se

posaient sur les pierres alignées, picoraient dans l'herbe ou volaient

en cercle dans les airs.

Depuis quelque temps un murmure sourd arrivait à l'oreille de

Stevenson, pareil au bruit d'une cascade lointaine. Ce bruit devint

bientôt un sifflement prononcé et en même temps il sentit des bouffées

d'air frais qui lui arrivaient du sommet de la montagne. Il comprit

bientôt que le vent du sud soufflait avec force sur l'autre versant de

la Lozère et qu'à mesure qu'il approchait de la crête il en ressentait

davantage les atteintes. Ce sommet si longtemps désiré, ce fut presque

sans s'en apercevoir qu'il l'atteignit. Un pas qui n'était pas plus

grand que tous ceux qu'il venait de faire le mit en présence d'une

nouvelle partie du monde. Au lieu de cet immense rempart gazonné qu'il

avait si longtemps escaladé, il avait au-dessus de sa tête le ciel à

peine noyé d'une brume transparente et à ses pieds une contrée couverte

d'un réseau de croupes baignant dans l'azur.

La chaîne de la Lozère court de l'Est à l'Ouest coupant le Gévaudan

en deux portions inégales. Son point culminant, le pic de _Finiels_

sur lequel Stevenson se trouvait, s'élève à 1702 mètres d'altitude.

Par un temps clair la vue s'étend de là sur tout le bas Languedoc

jusqu'à la Méditerranée. Derrière lui il laissait au Nord cette contrée

montagneuse qu'il venait de traverser, contrée déboisée, habitée par

une population d'intelligence lente. Mais devant lui, à demi voilé

par une vapeur transparente, s'étendait un nouveau Gévaudan, riche,

pittoresque et que des évènements dignes de mémoire ont illustré.

Au Monastier et dans les endroits qu'il venait de parcourir Stevenson

était, sans doute, dans les Cévennes, mais la contrée mouvementée et

couverte d'arbres qu'il avait à ses pieds, c'étaient les Cévennes des

Cévennes, pour parler comme les gens du pays. C'était la contrée des

Camisards, la patrie des Cavalier, des Roland, des Castanet, guerriers

étranges, inspirés par l'esprit prophétique qui infligèrent aux troupes

de Louis XIV de sanglants échecs.

Les piliers de pierre qui avaient dirigé Stevenson n'allaient pas

plus loin que le bord du plateau sur lequel il s'était arrêté pour

contempler le panorama qui s'offrait à sa vue, mais on pouvait

descendre par un sentier de chèvre en lacets jusqu'au bas d'une pente

vertigineuse au fond de laquelle commence le grand tapis de verdure de

Prat-Soubeyran où la réunion de plusieurs sources forme le ruisseau de

Rieumalet. Ce ruisseau descend en une succession de cascades écumantes,

entre des prairies et les arbres du frais vallon, jusqu'au Pont de

Montvert où il va se jeter dans le Tarn. Ses eaux sont si limpides et

forment à la chute des cascades des bassins d'un vert si cristallin

que Stevenson, qui les côtoyait en descendant vers ce bourg par une

route assez bonne, fut pris d'une folle envie de se dépouiller de ses

vêtements souillés de poussière et de baigner ses membres nus dans cet

air et cette eau si purs de la montagne. Après une descente opérée

rapidement, mais sans incidents dignes de remarque, Stevenson et sa

fidèle compagne _Modestine_ arrivèrent au Pont-de-Montvert, lieu de

tragique mémoire.

[Illustration: _Vue générale du Pont de Montvert. (Lozère)_]

LE PONT-DE-MONTVERT

Ce qui frappa d'abord les regards de Stevenson en arrivant au

Pont-de-Montvert ce fut le temple protestant bâti sur une plate-forme

dominant le bourg. Ce n'était que la nouveauté la plus en évidence

de toutes celles qu'il allait observer. Bien qu'il soit difficile de

caractériser exactement ce qui fait différer le Pont-de-Montvert du

Monastier, de Langogne ou du Bleymard, la différence est indéniable. La

place publique, les maisons, les allées et la rivière limpide qui le

traverse dénotent déjà le Midi.

Le dimanche dans les montagnes règne un calme absolu. Ici les rues et

les cafés et cabarets sont pleins d'animation et de bruit. A l'auberge,

Stevenson déjeuna en nombreuse compagnie et de nouveaux consommateurs

arrivaient sans cesse. De ce côté de la Lozère les paysages avaient

un autre aspect et les habitants paraissaient de race différente.

Ils étaient vifs, de figure expressive, le questionnaient et lui

répondaient avec à propos. Sa manière de voyager, loin de les choquer,

les intéressait par son originalité.

Au point de vue plastique, le changement n'était pas moins agréable.

Depuis le Monastier où Stevenson avait vu une jolie femme, une seule,

il n'avait rencontré que des figures sans attraits. Ici, sur trois

dames qui avaient mangé à table avec lui, deux étaient d'une beauté

au-dessus de l'ordinaire. Et Clarisse? Que dire de Clarisse? Elle

servait à table d'un air doux, grave, indifférent, avec de grands

yeux noyés de langueur; la bouche, le nez, les joues étaient d'une

pureté de lignes peu ordinaire. Quel dommage qu'une si belle personne

restât dans une auberge de campagne et n'eût pour admirateurs que des

paysans! Stevenson lui adressa ses compliments qu'elle reçut sans

baisser les yeux, comme une personne habituée aux hommages de tous.

L'humoriste ajoute malicieusement que si Clarisse savait lire l'Anglais

il se ferait scrupule de mentionner que sa taille ne répondait pas à

sa figure et qu'elle était faite comme un échalas, mais qu'elle se

formerait peut-être avec le temps.

Le Pont-de-Montvert est célèbre dans l'histoire des Camisards. C'est

là que la guerre débuta. La révocation de l'Edit de Nantes en 1685 fut

un des actes les plus impolitiques et les plus malheureux de Louis

XIV. Pour établir en France l'unité religieuse il ne recula pas devant

les mesures les plus violentes. Les hommes furent envoyés aux galères,

les femmes enfermées dans des couvents ou emprisonnées; mais ni les

sévices, ni les dragonnades, ni les incendies, ni même le gibet et la

roue ne purent ramener les dissidents à l'Eglise catholique. Ce fut

alors que dans tous ces esprits exaspérés se répandit cette espèce de

trouble prophétique constaté chez les hommes, les femmes et les tout

petits enfants.

Le principal agent des persécutions était l'abbé du Chayla,

inspecteur des missions et archiprêtre des Cévennes. Il habitait

à Saint-Germain-de-Calberte, mais se rendait de temps à autre au

Pont-de-Montvert où il possédait une maison avec une prison pour les

catéchumènes récalcitrants.

A ce moment, le séjour dans le pays était devenu intolérable pour

les protestants et il était rigoureusement défendu de s'expatrier.

Une famille de six personnes qui tentait de s'enfuir à Genève sous

la conduite d'un guide connaissant bien les sentiers de ces contrées

montagneuses, tomba entre les mains des gens de du Chayla fut

emprisonnée et mise aux ceps dans le cachot du Pont-de-Montvert. Les

parents des prisonniers implorèrent le secours des protestants à une

assemblée tenue au bois d'Altefage sur le Bougès. Le prophète Séguier

déclara que le temps de la soumission était passé, qu'il fallait

délivrer les captifs et purger le pays de tous les prêtres de Baal.

Les paysans, entraînés par les discours de leurs prédicants se

réunirent en armes au nombre de plus de cinquante (Louvreleuil dit

200) et entrèrent au Pont-de-Montvert à 10 heures du soir en chantant

des psaumes. Ils entourèrent la maison de l'archiprêtre et enfoncèrent

la porte, se servant d'une poutre en guise de bélier. Entrés au

rez-de-chaussée, ils délivrèrent les prisonniers et voulurent aussi

s'emparer de du Chayla et de ses gens réfugiés au premier étage;

ceux-ci tirèrent sur eux et en abattirent un. Alors les assaillants

furieux et craignant une sérieuse résistance mirent le feu à la maison

qui fut tout aussitôt en flammes. L'abbé chercha à s'échapper par une

fenêtre, mais en tombant il se cassa la cuisse. On le découvrit à la

lueur de l'incendie, auprès de la haie du jardin où il avait cherché

à se cacher en rampant. Il fut traîné sur la place du quai et frappé

de 52 blessures dont 5 à la tête, 11 au visage, 26 à la poitrine ou au

ventre et 10 au côté ou au dos. 24 des plaies étaient mortelles.

Je ne veux pas insister sur cette tragédie. J'en ai lu le récit dans

quatre historiens, un prêtre, deux pasteurs et un libre-penseur. A

mon avis aucun n'a gardé dans son œuvre une impartialité complète,

mais j'ai le regret de déclarer que le libre-penseur s'est montré

le plus passionné des quatre. Le Pont-de-Montvert possède un poète,

brave ouvrier devenu aveugle par suite d'un éclat de mine, qui a

composé un poème en vingt-cinq chants redisant l'histoire de cette

triste guerre[3]. Il serait hasardeux de prédire à ce poème les vingt

ou trente siècles de durée, de l'Iliade, œuvre d'un autre aveugle

immortel. On y sent pourtant vibrer le sentiment persistant que ces

luttes religieuses ont laissé dans l'âme du peuple. Le vers n'a pas

l'envolée des œuvres de génie, mais on y trouve le reflet de passions

que le temps n'a pas encore tout à fait éteintes. Guerres civiles,

guerres religieuses! ne remuons pas ces cendres brûlantes de crainte

d'en voir jaillir des étincelles.

[3] La _Guerre des Camisards_, mise en vers par Jean-Louis Guin.--En

vente chez l'auteur, au Pont-de-Montvert (Lozère).--Prix: 3 francs.

Séguier et ses montagnards chantèrent toute la nuit des cantiques de

victoire et de mort autour de ce cadavre affreusement mutilé. A l'aube,

ils se rendirent à Frugères dont le curé fut aussi tué d'un coup de

fusil. Celui de Saint-Maurice ne dut son salut qu'à la vitesse de

son cheval. A Saint-André-de-Lancize, curé et maître d'école furent

également tués et mutilés.

A la Devèze une famille de six personnes fut impitoyablement immolée

pour avoir refusé de livrer ses armes, et les meurtres étaient

accompagnés de pillage; mais les troupes royales étaient déjà sur

les traces des révoltés. Le Capitaine Poul les surprit à Font-Morte.

Séguier et deux de ses compagnons furent pris, jugés et condamnés.

Séguier fut brûlé vif au Pont-de-Montvert. Les deux autres furent, l'un

roué à la Devèze, et l'autre pendu à Saint-André de l'Ancize.

La maison de du Chayla dont on refit le toit détruit par l'incendie est

encore debout à côté du pont du Rieumalet ayant devant elle le jardin

en terrasse dans lequel il tomba en s'échappant par la fenêtre.

DANS LA VALLÉE DU TARN

Mais revenons à Stevenson et à son ânesse. Les voilà en chemin sur la

nouvelle route qui va du Pont-de-Montvert à Florac par la vallée du

Tarn. Cette route court à mi-côte entre le lit de la rivière et le

sommet de la falaise, s'enfonçant dans des combes à ce moment déjà

noyées dans l'ombre, puis doublant des promontoires éclairés par le

soleil à son déclin.

Le Tarn coule en grondant au fond de cette vallée profonde au sommet

de laquelle le frêne pousse parmi les rochers comme le lierre sur des

murs en ruines; mais sur les pentes inférieures, le long du vallon, le

châtaignier dresse partout sa tige robuste couronnée d'un majestueux

branchage. Ces arbres forment les uns comme des allées au bord de la

rivière, d'autres croissent sur les étroites terrasses qui s'élèvent

par degrés sur la pente et d'autres enfin poussent accrochés par

les racines aux flancs des précipices. Stevenson fait de ces arbres

magnifiques une intéressante description.

Il faut, dit-il, avoir contemplé d'une hauteur tous ces monticules de

verdure ou admiré un bouquet de châtaigniers séculaires groupés au haut

d'une colline pour avoir une idée de la puissance féconde de la nature.

J'ajouterai que le châtaignier est un arbre vraiment providentiel

pour les habitants des Cévennes. Il leur fournit libéralement son

tronc, comme bois de charpente et de menuiserie, ses branches et ses

racines comme chauffage, sa ramure pour la nourriture et la litière des

animaux domestiques. De plus une partie de la population se nourrit de

châtaignes fraîches ou séchées pendant presque la moitié de l'année.

Notre Anglais attardé par l'humeur traînarde de _Modestine_ et

la beauté du paysage ne fit pas beaucoup de chemin pendant cette

après-midi. Le soleil avait déjà quitté l'étroite vallée du Tarn.

Il fallut chercher une place pour camper la nuit. Cela n'était pas

facile. Les terrasses étaient très étroites et la pente si rapide que

l'on aurait roulé jusqu'à la rivière. Stevenson aperçut à trente pas

au-dessus de la route, une petite plate-forme à laquelle un tronc

d'arbre énorme formait une sorte d'abri et de parapet. Il y fit monter

_Modestine_ avec grand peine et la déchargea. Mais la place était trop

étroite pour deux et il fallut trouver un plateau encore plus haut

pour y attacher l'ânesse. Après lui avoir donné sa ration de pain et

d'avoine avec un supplément de feuilles fraîches de châtaignier, le

voyageur redescendit à son campement. Des chars passèrent sur la route.

Redoutant les visites et les regards indiscrets, il se tint caché

derrière son tronc protecteur tant que la nuit ne fut pas venue. Il

mangea à la hâte, l'œil au guet et à moitié couché, pour qu'on ne put

le voir. Ce camp était bien différent de celui de la nuit précédente

dans la paisible et fraîche clairière du bois de pins. L'air était

chaud et lourd. Le tremolo des grenouilles résonnait au bord de la

rivière avant même le coucher du soleil. Quand la nuit fut tout à fait

venue, de légers frémissements passaient dans les feuilles sèches,

des bruits d'insectes se faisaient entendre et parfois des formes

indistinctes semblaient se glisser entre les châtaigniers. Des milliers

de grosses fourmis couraient sur le sol; des chauves-souris passaient

rapidement et un essaim de moustiques bourdonnaient en l'air.

Stevenson resta longtemps sans pouvoir dormir et, juste au moment

où le sommeil s'emparait de lui, un bruit sous sa tête le réveilla

brusquement. C'était comme un grattage d'ongles venant de dessous le

havresac qui lui servait d'oreiller et qui se répéta trois fois avant

qu'il eût le temps de se relever et de retourner le havresac. Il ne vit

ni n'entendit plus rien que le chant des grenouilles et le clapotis

de la rivière. Le lendemain on lui dit que les châtaigneraies étaient

infestées de rats et tous les bruits qui l'avaient alarmé provenaient

probablement de ces rongeurs; mais à cette heure et dans ce lieu, le

trouble qu'il éprouva le tint longtemps privé de sommeil.

Voyage à travers les Cévennes avec un âne · 第 3 / 5 段