pierres plantées de distance en distance. Sous les pieds s'étendait un
gazon élastique et odorant. De Lestampe au Bleymard, Stevenson n'avait
rencontré que des alouettes et un char traîné par des bœufs. Il avait
maintenant devant lui une vallée peu profonde et au delà la chaîne du
mont Lozère, dont les flancs sont en partie boisés et d'aspect assez
agréable, mais dont la ligne de faîte est d'une rigidité monotone.
L'œil n'aperçoit guère d'autre apparence de culture que des prairies
qui bordent autour du Bleymard le ruban de route allant de Mende à
Villefort, prairies plantées de hauts peupliers et où l'on entend
résonner les clochettes des troupeaux de bœufs.
UNE NUIT AU MILIEU DES PINS
Stevenson dîna au Bleymard, et, bien que la journée fût déjà avancée,
il entreprit la montée du mont Lozère par un sentier rocailleux tracée
par les bestiaux. A l'extrémité supérieure de la partie boisée qui
s'arrête à mi-côte sur cette pente battue des vents il se dirigea à
gauche, sous les pins, jusqu'à ce qu'il rencontrât un enfoncement
tapissé de gazon, à côté d'une source limpide, s'épanchant du creux
d'une roche. C'était un asile à souhait pour la nuit. Les arbres
n'étaient pas très élevés, mais leurs troncs rapprochés cachaient la
clairière de tous côtés. Il n'hésita pas à y installer son campement.
Quand il eut pris ses arrangements et donné à manger à _Modestine_, le
jour était à son déclin. Il se boucla les jambes jusqu'à la ceinture
dans le sac de peau de mouton, soupa de très bon appétit; puis, lorsque
le soleil eut disparu à l'horizon, il rabattit sa casquette sur ses
yeux et s'endormit.
La nuit sous un toit est lente et monotone; mais en plein air, elle
passe légèrement avec son cortège d'étoiles, la fraîcheur de la rosée
et les saines odeurs que la terre exhale, et chaque heure amène un
changement d'aspect dans la nature.
Ce qui semble une sorte de mort momentanée aux gens enclos de murs et
de rideaux, n'est qu'un assoupissement léger pour celui qui dort en
pleine campagne. Dans tout le cours de la nuit il entend pour ainsi
dire respirer la nature. La terre accomplit sa rotation pendant que
tout repose. Il est une heure émouvante que ne connaissent pas ceux qui
se claquemurent dans des maisons, alors qu'un souffle léger de réveil
se répand sur l'hémisphère endormi et met sur pied tous les animaux des
champs.
C'est alors que le coq chante pour la première fois, non pour annoncer
l'aurore, mais comme une sentinelle attentive, marquant que la nuit
hâte sa course. Les troupeaux s'éveillent dans les pâturages et les
gens sans asile, couchés n'importe où, entr'ouvrent les yeux pour
contempler la beauté de la nuit.
Par quel appel secret, par quel charme impulsif de la nature, tous ces
êtres dormants sont-ils ainsi réveillés à la même heure? Les étoiles
versent-elles d'en haut un fluide magique ou sentons-nous frémir sous
notre couche notre mère la terre avec laquelle nous sommes en contact?
Les bergers et les vieux paysans qui ont le plus cherché à scruter les
secrets de la nature ne peuvent former de conjecture sur les causes et
le but de cette nocturne résurrection. Ils déclarent qu'elle se produit
à deux heures du matin; ils n'en savent et ne cherchent pas à en savoir
davantage. C'est pourtant un phénomène très curieux. Notre sommeil
n'est interrompu que pour que nous puissions mieux sentir l'agrément
du repos. Nos yeux peuvent alors s'élever jusqu'aux étoiles. Et il y
a pour certains esprits une satisfaction particulière à se sentir en
communion avec les êtres qui vivent en liberté autour d'eux, d'échapper
aux bastilles de la civilisation et de ne se croire pour le moment
qu'un innocent animal, une simple brebis du troupeau de la Nature.
Stevenson s'éveilla à cette heure de la nuit au milieu des pins. Se
sentant altéré, il prit son gobelet à moitié plein d'eau à côté de lui
et le vida d'un trait. Complètement réveillé par cette boisson fraîche,
il s'assit sur son séant et fuma une cigarette. Les étoiles brillaient
sur un ciel pur comme des diamants et l'air n'était pas froid. La voie
lactée s'étendait au-dessus de sa tête comme une légère vapeur et
autour de lui les troncs des pins se dressaient immobiles. La blancheur
du bât lui faisait deviner _Modestine_ marchant en rond autant que la
longueur de son attache le lui permettait; elle broutait l'herbe sans
perdre de temps. Rien, que le léger bruit de la source, coulant parmi
les cailloux, ne troublait le silence de la nuit. Stevenson fumait
lentement observant la couleur de l'espace d'un gris rougeâtre à la
cime des pins et d'un bleu foncé et lumineux dans l'immensité étoilée.
Un vent très faible, plutôt un souffle frais qu'un courant d'air,
passait par moments dans la clairière, si bien que l'air était
renouvelé toute la nuit dans cette chambre à coucher improvisée. Notre
héros se rappela avec horreur la nuit passée à l'auberge de Chasseradès
et les cinq bonnets de nuit réunis dans la même pièce.
La pensée des exploits nocturnes des étudiants, de l'atmosphère viciée
des salles de théâtre et de l'espace étroit des alcôves lui inspira
un profond dégoût. Il s'était rarement senti plus en possession de
lui-même, plus indépendant de toute aide matérielle.
Le monde extérieur dont nous nous isolons en nous enfermant dans des
maisons, lui semblait après tout un séjour agréable. N'y a-t-il pas
chaque nuit un lit préparé pour l'homme dans les champs où Dieu tient
maison ouverte? Stevenson croyait avoir découvert une de ces vérités
révélées aux sauvages et ignorées des économistes. Il avait, tout au
moins, découvert un plaisir nouveau pour lui. Pourtant il s'aperçut que
quelque chose manquait à son bonheur dans ce nouvel Eden entouré de
pins sur les flancs du mont Lozère. Il était seul, Eve était absente.
Pendant qu'il se livrait à ces réflexions, des sons d'abord à peine
perceptibles montèrent vers lui du milieu du bois. Ces sons devinrent
de plus en plus distincts.
Quelque passant suivait la grande route dans la vallée en chantant
à pleine voix; ce chant était fruste, mais assez puissant pour se
répandre dans tout le vallon. Stevenson avait souvent entendu, dit-il,
des gens passant la nuit dans une rue déserte, il avait pendant
quelques minutes perçu de son lit le roulement d'une voiture sous
ses fenêtres. Il y a un roman dans les allées et venues de tous ces
passants nocturnes, nous cherchons du moins à nous le figurer. Ici
le roman avait deux faces. D'un côté ce brave passant excité par le
vin dont la chanson rompait le silence de la nuit, et de l'autre ce
voyageur bouclé dans son sac et fumant solitaire dans le bois de pins,
à quelque 13 ou 1,400 mètres d'altitude vers les étoiles.
Lorsque Stevenson rendormi se réveilla pour la seconde fois (dimanche
29 septembre): la plupart des constellations avaient disparu. Les
astres de première grandeur restaient seuls visibles. A l'horizon, du
côté de l'Est, il aperçut une légère brume lumineuse, comme la voie
lactée vue à son précédent réveil. Le jour allait paraître. Il alluma
sa lanterne et chaussa ses bottes et ses guêtres. Il donna du pain à
manger à _Modestine_, remplit sa gourde à la source et se prépara du
chocolat à l'eau avec sa lampe à alcool.
La clairière où il avait si commodément dormi était encore plongée dans
une demie obscurité: mais bientôt une large bande orangée, puis jaune
d'or, se montra sur le sommet des montagnes du Vivarais. Stevenson
éprouva un joyeux transport à contempler cet épanouissement progressif
du jour naissant. Il écouta le murmure de la source avec ravissement et
regarda autour de lui espérant apercevoir quelque chose de magnifique
et d'inattendu.
Les pins à la verdure sombre, la clairière creuse, l'ânesse broutant,
tout gardait son apparence ordinaire, mais tout était baigné par la
lumière qui anime les êtres et les choses d'un esprit de vie et de paix
dont il éprouvait avec délices l'influence étrange.
Il prit son chocolat bien chaud et arpenta la clairière en long et
en large. Pendant ce temps un courant de vent froid, prolongé comme
un grand soupir, s'éleva du côté de l'Est. Le branchage sombre des
arbres voisins s'agitait à son passage et on pouvait voir le long de la
colline les cimes élancées des pins se balancer au souffle du matin.
Dix minutes après le soleil dorait la montagne, la marbrant de taches
d'ombre et de lumière. Le jour avait complètement pris possession de
l'espace. Stevenson se hâta de charger ses bagages pour gravir la
montée qu'il avait à escalader.
Au moment de quitter son asile il fut pris d'une singulière fantaisie.
Il avait été hospitalièrement accueilli et ponctuellement servi dans
ce vert caravansérail. La chambre était bien aérée, l'eau excellente
et l'aube l'avait appelé au moment voulu; ajoutons pour mémoire, la
tapisserie, le plafond inimitable et la vue magnifique qu'on avait des
fenêtres. Il était redevable à quelqu'un de cette libérale réception et
il voulut, moitié par plaisanterie, laisser en s'en allant sur le gazon
en pièces de monnaie le prix de son coucher, avec l'espoir qu'elles ne
seraient ramassées que par quelque pauvre berger de la contrée.
LE PAYS DES CAMISARDS
SUR LE MONT LOZÈRE
En sortant du bois Stevenson ne trouva plus de trace de chemin. Un
alignement de pierres plantées, comme pour le mont du Goulet, le
guidait sur cette pente où ne pousse plus que du gazon. Le soleil
était chaud; il quitta sa jaquette ne gardant sur lui que son tricot.
_Modestine_ en belle humeur se mit pour la première fois à trotter
de son propre mouvement. A chaque pas de montée, la vue en arrière
s'étendait plus au loin dans le Nord du Gévaudan.
Quelques arbres, quelques maisons isolées apparaissaient sur la vaste
étendue de cette chaîne, qui s'élève au Nord, à l'Est et à l'Ouest,
dans un lointain vaporeux, dorée par le soleil du matin. Des vols de
petits oiseaux se levaient en gazouillant à l'approche du voyageur, se
posaient sur les pierres alignées, picoraient dans l'herbe ou volaient
en cercle dans les airs.
Depuis quelque temps un murmure sourd arrivait à l'oreille de
Stevenson, pareil au bruit d'une cascade lointaine. Ce bruit devint
bientôt un sifflement prononcé et en même temps il sentit des bouffées
d'air frais qui lui arrivaient du sommet de la montagne. Il comprit
bientôt que le vent du sud soufflait avec force sur l'autre versant de
la Lozère et qu'à mesure qu'il approchait de la crête il en ressentait
davantage les atteintes. Ce sommet si longtemps désiré, ce fut presque
sans s'en apercevoir qu'il l'atteignit. Un pas qui n'était pas plus
grand que tous ceux qu'il venait de faire le mit en présence d'une
nouvelle partie du monde. Au lieu de cet immense rempart gazonné qu'il
avait si longtemps escaladé, il avait au-dessus de sa tête le ciel à
peine noyé d'une brume transparente et à ses pieds une contrée couverte
d'un réseau de croupes baignant dans l'azur.
La chaîne de la Lozère court de l'Est à l'Ouest coupant le Gévaudan
en deux portions inégales. Son point culminant, le pic de _Finiels_
sur lequel Stevenson se trouvait, s'élève à 1702 mètres d'altitude.
Par un temps clair la vue s'étend de là sur tout le bas Languedoc
jusqu'à la Méditerranée. Derrière lui il laissait au Nord cette contrée
montagneuse qu'il venait de traverser, contrée déboisée, habitée par
une population d'intelligence lente. Mais devant lui, à demi voilé
par une vapeur transparente, s'étendait un nouveau Gévaudan, riche,
pittoresque et que des évènements dignes de mémoire ont illustré.
Au Monastier et dans les endroits qu'il venait de parcourir Stevenson
était, sans doute, dans les Cévennes, mais la contrée mouvementée et
couverte d'arbres qu'il avait à ses pieds, c'étaient les Cévennes des
Cévennes, pour parler comme les gens du pays. C'était la contrée des
Camisards, la patrie des Cavalier, des Roland, des Castanet, guerriers
étranges, inspirés par l'esprit prophétique qui infligèrent aux troupes
de Louis XIV de sanglants échecs.
Les piliers de pierre qui avaient dirigé Stevenson n'allaient pas
plus loin que le bord du plateau sur lequel il s'était arrêté pour
contempler le panorama qui s'offrait à sa vue, mais on pouvait
descendre par un sentier de chèvre en lacets jusqu'au bas d'une pente
vertigineuse au fond de laquelle commence le grand tapis de verdure de
Prat-Soubeyran où la réunion de plusieurs sources forme le ruisseau de
Rieumalet. Ce ruisseau descend en une succession de cascades écumantes,
entre des prairies et les arbres du frais vallon, jusqu'au Pont de
Montvert où il va se jeter dans le Tarn. Ses eaux sont si limpides et
forment à la chute des cascades des bassins d'un vert si cristallin
que Stevenson, qui les côtoyait en descendant vers ce bourg par une
route assez bonne, fut pris d'une folle envie de se dépouiller de ses
vêtements souillés de poussière et de baigner ses membres nus dans cet
air et cette eau si purs de la montagne. Après une descente opérée
rapidement, mais sans incidents dignes de remarque, Stevenson et sa
fidèle compagne _Modestine_ arrivèrent au Pont-de-Montvert, lieu de
tragique mémoire.
[Illustration: _Vue générale du Pont de Montvert. (Lozère)_]
LE PONT-DE-MONTVERT
Ce qui frappa d'abord les regards de Stevenson en arrivant au
Pont-de-Montvert ce fut le temple protestant bâti sur une plate-forme
dominant le bourg. Ce n'était que la nouveauté la plus en évidence
de toutes celles qu'il allait observer. Bien qu'il soit difficile de
caractériser exactement ce qui fait différer le Pont-de-Montvert du
Monastier, de Langogne ou du Bleymard, la différence est indéniable. La
place publique, les maisons, les allées et la rivière limpide qui le
traverse dénotent déjà le Midi.
Le dimanche dans les montagnes règne un calme absolu. Ici les rues et
les cafés et cabarets sont pleins d'animation et de bruit. A l'auberge,
Stevenson déjeuna en nombreuse compagnie et de nouveaux consommateurs
arrivaient sans cesse. De ce côté de la Lozère les paysages avaient
un autre aspect et les habitants paraissaient de race différente.
Ils étaient vifs, de figure expressive, le questionnaient et lui
répondaient avec à propos. Sa manière de voyager, loin de les choquer,
les intéressait par son originalité.
Au point de vue plastique, le changement n'était pas moins agréable.
Depuis le Monastier où Stevenson avait vu une jolie femme, une seule,
il n'avait rencontré que des figures sans attraits. Ici, sur trois
dames qui avaient mangé à table avec lui, deux étaient d'une beauté
au-dessus de l'ordinaire. Et Clarisse? Que dire de Clarisse? Elle
servait à table d'un air doux, grave, indifférent, avec de grands
yeux noyés de langueur; la bouche, le nez, les joues étaient d'une
pureté de lignes peu ordinaire. Quel dommage qu'une si belle personne
restât dans une auberge de campagne et n'eût pour admirateurs que des
paysans! Stevenson lui adressa ses compliments qu'elle reçut sans
baisser les yeux, comme une personne habituée aux hommages de tous.
L'humoriste ajoute malicieusement que si Clarisse savait lire l'Anglais
il se ferait scrupule de mentionner que sa taille ne répondait pas à
sa figure et qu'elle était faite comme un échalas, mais qu'elle se
formerait peut-être avec le temps.
Le Pont-de-Montvert est célèbre dans l'histoire des Camisards. C'est
là que la guerre débuta. La révocation de l'Edit de Nantes en 1685 fut
un des actes les plus impolitiques et les plus malheureux de Louis
XIV. Pour établir en France l'unité religieuse il ne recula pas devant
les mesures les plus violentes. Les hommes furent envoyés aux galères,
les femmes enfermées dans des couvents ou emprisonnées; mais ni les
sévices, ni les dragonnades, ni les incendies, ni même le gibet et la
roue ne purent ramener les dissidents à l'Eglise catholique. Ce fut
alors que dans tous ces esprits exaspérés se répandit cette espèce de
trouble prophétique constaté chez les hommes, les femmes et les tout
petits enfants.
Le principal agent des persécutions était l'abbé du Chayla,
inspecteur des missions et archiprêtre des Cévennes. Il habitait
à Saint-Germain-de-Calberte, mais se rendait de temps à autre au
Pont-de-Montvert où il possédait une maison avec une prison pour les
catéchumènes récalcitrants.
A ce moment, le séjour dans le pays était devenu intolérable pour
les protestants et il était rigoureusement défendu de s'expatrier.
Une famille de six personnes qui tentait de s'enfuir à Genève sous
la conduite d'un guide connaissant bien les sentiers de ces contrées
montagneuses, tomba entre les mains des gens de du Chayla fut
emprisonnée et mise aux ceps dans le cachot du Pont-de-Montvert. Les
parents des prisonniers implorèrent le secours des protestants à une
assemblée tenue au bois d'Altefage sur le Bougès. Le prophète Séguier
déclara que le temps de la soumission était passé, qu'il fallait
délivrer les captifs et purger le pays de tous les prêtres de Baal.
Les paysans, entraînés par les discours de leurs prédicants se
réunirent en armes au nombre de plus de cinquante (Louvreleuil dit
200) et entrèrent au Pont-de-Montvert à 10 heures du soir en chantant
des psaumes. Ils entourèrent la maison de l'archiprêtre et enfoncèrent
la porte, se servant d'une poutre en guise de bélier. Entrés au
rez-de-chaussée, ils délivrèrent les prisonniers et voulurent aussi
s'emparer de du Chayla et de ses gens réfugiés au premier étage;
ceux-ci tirèrent sur eux et en abattirent un. Alors les assaillants
furieux et craignant une sérieuse résistance mirent le feu à la maison
qui fut tout aussitôt en flammes. L'abbé chercha à s'échapper par une
fenêtre, mais en tombant il se cassa la cuisse. On le découvrit à la
lueur de l'incendie, auprès de la haie du jardin où il avait cherché
à se cacher en rampant. Il fut traîné sur la place du quai et frappé
de 52 blessures dont 5 à la tête, 11 au visage, 26 à la poitrine ou au
ventre et 10 au côté ou au dos. 24 des plaies étaient mortelles.
Je ne veux pas insister sur cette tragédie. J'en ai lu le récit dans
quatre historiens, un prêtre, deux pasteurs et un libre-penseur. A
mon avis aucun n'a gardé dans son œuvre une impartialité complète,
mais j'ai le regret de déclarer que le libre-penseur s'est montré
le plus passionné des quatre. Le Pont-de-Montvert possède un poète,
brave ouvrier devenu aveugle par suite d'un éclat de mine, qui a
composé un poème en vingt-cinq chants redisant l'histoire de cette
triste guerre[3]. Il serait hasardeux de prédire à ce poème les vingt
ou trente siècles de durée, de l'Iliade, œuvre d'un autre aveugle
immortel. On y sent pourtant vibrer le sentiment persistant que ces
luttes religieuses ont laissé dans l'âme du peuple. Le vers n'a pas
l'envolée des œuvres de génie, mais on y trouve le reflet de passions
que le temps n'a pas encore tout à fait éteintes. Guerres civiles,
guerres religieuses! ne remuons pas ces cendres brûlantes de crainte
d'en voir jaillir des étincelles.
[3] La _Guerre des Camisards_, mise en vers par Jean-Louis Guin.--En
vente chez l'auteur, au Pont-de-Montvert (Lozère).--Prix: 3 francs.
Séguier et ses montagnards chantèrent toute la nuit des cantiques de
victoire et de mort autour de ce cadavre affreusement mutilé. A l'aube,
ils se rendirent à Frugères dont le curé fut aussi tué d'un coup de
fusil. Celui de Saint-Maurice ne dut son salut qu'à la vitesse de
son cheval. A Saint-André-de-Lancize, curé et maître d'école furent
également tués et mutilés.
A la Devèze une famille de six personnes fut impitoyablement immolée
pour avoir refusé de livrer ses armes, et les meurtres étaient
accompagnés de pillage; mais les troupes royales étaient déjà sur
les traces des révoltés. Le Capitaine Poul les surprit à Font-Morte.
Séguier et deux de ses compagnons furent pris, jugés et condamnés.
Séguier fut brûlé vif au Pont-de-Montvert. Les deux autres furent, l'un
roué à la Devèze, et l'autre pendu à Saint-André de l'Ancize.
La maison de du Chayla dont on refit le toit détruit par l'incendie est
encore debout à côté du pont du Rieumalet ayant devant elle le jardin
en terrasse dans lequel il tomba en s'échappant par la fenêtre.
DANS LA VALLÉE DU TARN
Mais revenons à Stevenson et à son ânesse. Les voilà en chemin sur la
nouvelle route qui va du Pont-de-Montvert à Florac par la vallée du
Tarn. Cette route court à mi-côte entre le lit de la rivière et le
sommet de la falaise, s'enfonçant dans des combes à ce moment déjà
noyées dans l'ombre, puis doublant des promontoires éclairés par le
soleil à son déclin.
Le Tarn coule en grondant au fond de cette vallée profonde au sommet
de laquelle le frêne pousse parmi les rochers comme le lierre sur des
murs en ruines; mais sur les pentes inférieures, le long du vallon, le
châtaignier dresse partout sa tige robuste couronnée d'un majestueux
branchage. Ces arbres forment les uns comme des allées au bord de la
rivière, d'autres croissent sur les étroites terrasses qui s'élèvent
par degrés sur la pente et d'autres enfin poussent accrochés par
les racines aux flancs des précipices. Stevenson fait de ces arbres
magnifiques une intéressante description.
Il faut, dit-il, avoir contemplé d'une hauteur tous ces monticules de
verdure ou admiré un bouquet de châtaigniers séculaires groupés au haut
d'une colline pour avoir une idée de la puissance féconde de la nature.
J'ajouterai que le châtaignier est un arbre vraiment providentiel
pour les habitants des Cévennes. Il leur fournit libéralement son
tronc, comme bois de charpente et de menuiserie, ses branches et ses
racines comme chauffage, sa ramure pour la nourriture et la litière des
animaux domestiques. De plus une partie de la population se nourrit de
châtaignes fraîches ou séchées pendant presque la moitié de l'année.
Notre Anglais attardé par l'humeur traînarde de _Modestine_ et
la beauté du paysage ne fit pas beaucoup de chemin pendant cette
après-midi. Le soleil avait déjà quitté l'étroite vallée du Tarn.
Il fallut chercher une place pour camper la nuit. Cela n'était pas
facile. Les terrasses étaient très étroites et la pente si rapide que
l'on aurait roulé jusqu'à la rivière. Stevenson aperçut à trente pas
au-dessus de la route, une petite plate-forme à laquelle un tronc
d'arbre énorme formait une sorte d'abri et de parapet. Il y fit monter
_Modestine_ avec grand peine et la déchargea. Mais la place était trop
étroite pour deux et il fallut trouver un plateau encore plus haut
pour y attacher l'ânesse. Après lui avoir donné sa ration de pain et
d'avoine avec un supplément de feuilles fraîches de châtaignier, le
voyageur redescendit à son campement. Des chars passèrent sur la route.
Redoutant les visites et les regards indiscrets, il se tint caché
derrière son tronc protecteur tant que la nuit ne fut pas venue. Il
mangea à la hâte, l'œil au guet et à moitié couché, pour qu'on ne put
le voir. Ce camp était bien différent de celui de la nuit précédente
dans la paisible et fraîche clairière du bois de pins. L'air était
chaud et lourd. Le tremolo des grenouilles résonnait au bord de la
rivière avant même le coucher du soleil. Quand la nuit fut tout à fait
venue, de légers frémissements passaient dans les feuilles sèches,
des bruits d'insectes se faisaient entendre et parfois des formes
indistinctes semblaient se glisser entre les châtaigniers. Des milliers
de grosses fourmis couraient sur le sol; des chauves-souris passaient
rapidement et un essaim de moustiques bourdonnaient en l'air.
Stevenson resta longtemps sans pouvoir dormir et, juste au moment
où le sommeil s'emparait de lui, un bruit sous sa tête le réveilla
brusquement. C'était comme un grattage d'ongles venant de dessous le
havresac qui lui servait d'oreiller et qui se répéta trois fois avant
qu'il eût le temps de se relever et de retourner le havresac. Il ne vit
ni n'entendit plus rien que le chant des grenouilles et le clapotis
de la rivière. Le lendemain on lui dit que les châtaigneraies étaient
infestées de rats et tous les bruits qui l'avaient alarmé provenaient
probablement de ces rongeurs; mais à cette heure et dans ce lieu, le
trouble qu'il éprouva le tint longtemps privé de sommeil.