le jour était venu; le soleil se levait et couvrait d'une traînée
d'or les cimes nuageuses des montagnes situées à l'est. Il se mit
gaîment en route et au bout de quelques minutes, à un tournant de
chemin il se retrouva en face de Fouzilhet. Pour comble de chance il
rencontra encore le vieillard complaisant qui, la veille, l'avait
accompagné quelques pas pour lui montrer son chemin. Le brave homme
courut vers lui avec des exclamations de surprise. Stevenson lui
raconta ses mésaventures. Le refus de l'homme de Fouzilhac le mit dans
l'indignation: «Cette fois, du moins, dit-il, je ne veux pas que vous
vous égariez», et malgré ses jambes à demi percluses il l'accompagna
pendant plus d'un quart d'heure jusqu'à ce qu'on fut presque en vue du
Cheylard, embryon de village après lequel Stevenson avait si longtemps
soupiré.
LE CHEYLARD ET LUC
Notre Anglais trouva dans ce village une auberge dans le genre de celle
du Bouchet, tenue également par de bonnes gens qui l'accueillirent
de leur mieux. Il commença par avaler une pinte de lait, se prépara
du chocolat qu'il prit sur la table poussiéreuse qui se levait et
s'abaissait à l'aide de charnières au coin d'un vaste foyer.
C'est sur cette table qu'il écrivit son journal pendant que ses bottes
et ses guêtres séchaient devant un feu si ardent qu'il lui brûlait
les jambes. Après s'être encore fait servir une omelette, Stevenson
rechargea _Modestine_ pour se remettre en route. L'aubergiste, ancien
muletier, l'aida avec une adresse remarquable.--«Cette bête est
«mal chargée, dit-il, et cela la fatigue beaucoup: voyez!» Ses pieds
de devant et sa croupe étaient en effet écorchés. Stevenson ne s'en
préoccupa point. A quoi serait bonne une ânesse si elle ne pouvait
porter un sac de nuit et quelques accessoires? Il voyait le moment où
il serait peut-être obligé de porter cette bête sur ses épaules, comme
dans la fable.
_Modestine_ n'était pas la seule préoccupation de Stevenson. Il
réfléchissait sur les difficultés qui se multipliaient devant ses
pas. Du Cheylard à Luc le vent soufflait si fort qu'il fut obligé de
soutenir continuellement de la main la charge de l'ânesse. En outre, le
pays qu'il traversait, froid, nu, désolé, sans arbres, sans une plante,
était bien fait pour augmenter sa mélancolie. La route et quelques
clôtures étaient les seuls accidents de ce plateau monotone. Une ligne
de piliers de pierre s'espaçait sur la route pour servir de direction
en temps de neige.
Luc et le Cheylard ne méritent guère l'attention du voyageur, mais
Stevenson ne voyageait pas, dit-il, pour aller quelque part, il ne
recherchait que la sensation du déplacement. La grande affaire pour
lui était de se mouvoir, de se sentir de plus près aux prises avec les
nécessités et les embarras de la vie, de s'arracher au lit moelleux du
milieu civilisé et de pénétrer jusqu'à la couche de granit et de silex
que la civilisation a recouverte, à mesure que nous avançons dans la
vie et que les affaires nous absorbent davantage.
Lutter contre le vent pour maintenir une charge sur un âne, cela
n'exige pas de grands efforts intellectuels, mais cela occupe et calme
l'esprit. Et lorsque le présent attire notre attention, nous ne pensons
pas à nous tourmenter de l'avenir.
Stevenson était revenu sur les bords de l'Allier. On ne pourrait
imaginer de plus triste paysage à cette saison de l'année. C'était
un entassement de collines, les unes boisées, les autres nues, avec
quelques bouquets d'arbres à leur sommet. Les ruines du château de Luc
se dressaient en face du voyageur, dominées par une statue colossale de
la Vierge, statue qui pèse, dit-on, cinquante quintaux. C'est dans ces
gorges ravinées que coule l'Allier grossi par un affluent descendant
d'une large vallée du Vivarais.
Luc se compose d'une double rangée de maisons bâties sur le flanc de
la montagne et n'a de remarquable que les ruines du vieux castel et la
statue dont il a été question. Mais il y avait une auberge spacieuse
et propre. La cuisine, avec ses deux lits-armoires garnis de rideaux à
carreaux, sa vaste cheminée surmontée d'une longue étagère garnie de
lanternes, de statuettes de saints en plâtre colorié, avec ses bahuts
et ses deux pendules, était vraiment le modèle des cuisines anciennes,
une cuisine de mélodrame.
L'hôtesse, une femme d'un certain âge, encore belle, mais silencieuse
et vêtue et coiffée de noir ne déparait pas cette salle d'une autre
époque. La chambre à coucher, commune aussi, était remarquable avec ses
longues tables et ses bancs où pouvaient s'asseoir cinquante personnes
et ses trois lits-armoires sur les côtés. Dans un de ces lits, garni de
paille, Stevenson, mal couvert et claquant des dents, passa une longue
nuit, regrettant sa chaude peau de mouton et la voûte de feuillage
d'une forêt.
NOTRE-DAME DES NEIGES
FRÈRE APOLLINAIRE
En partant de Luc, le matin du 26 septembre, Stevenson changea le
système de chargement de _Modestine_. Le sac ne fut plus doublé:
il forma un rouleau long de six pieds placé en travers du bât et
rabattu de chaque côté. C'était plus pittoresque. La charge était plus
équilibrée, partant moins susceptible de culbuter et fatiguait moins la
bête.
Le voyageur remonta le cours de l'Allier. La vallée qui sépare le
Gévaudan (Lozère) du Vivarais (Ardèche), vallée dénudée, sauf quelques
espaces boisés, renferme des prairies, des cultures et des pâturages:
mais les vraies gorges de l'Allier s'ouvrent plus loin, aux confins de
la Haute-Loire et de la Lozère.
Arrivé à la Bastide, l'Anglais, sur les indications qu'on lui donna,
quitta la rivière et prit une route qui se dirigeait à l'Est dans les
montagnes de l'Ardèche. Il voulait visiter l'Abbaye de Notre-Dame des
Neiges qui se trouve dans les environs.
Du point où il était, il avait devant lui, au sud-est, de profondes
vallées et une succession de crêtes en étage qui allaient se perdre
dans un lointain bleuâtre. Il était heureux de trouver enfin un paysage
gai et coloré après les mornes contrées qu'il venait de traverser. Mais
c'était une terre promise dans laquelle il était encore loin d'entrer.
Le froid et la solitude continuaient à régner sur les hauteurs qu'il
parcourait. Une croix plantée sur chaque mamelon faisait présager le
voisinage d'un asile pieux et bientôt une blanche statue de la Vierge
placée au coin d'une plantation récente indiqua au voyageur _Notre-Dame
des Neiges_.
Quelques pas plus loin il entendit le tintement d'une cloche et sans
savoir pourquoi, son cœur en fut troublé. En approchant du Monastère il
fut pris d'un sentiment de vague terreur, nouveau pour lui. C'était,
dit-il, le résultat de son éducation protestante. Soudain, à un
tournant du chemin, la peur le prit, si bien qu'il n'osait avancer.
Là, sur un bout de route nouvellement tracée au milieu des pins, parut
comme un revenant du Moyen-Age, un frère traînant une brouettée
de mottes. C'était à n'en pas douter un des ermites du Monastère
représentés sur les gravures du livre de _Marco Sadeler_ qui l'avaient
tant fait rêver dans son enfance. Il était vêtu de blanc, comme un
spectre et son capuchon rejeté en arrière laissait voir un crâne rasé
d'un jaune d'ivoire.
Stevenson, n'osant lui parler, ôta son chapeau et lui fit une grande
révérence. Le frère rendit le salut et lui demanda s'il se rendait au
monastère. «Vous êtes Anglais, dit-il, peut-être Irlandais?»--Non, dit
Stevenson je suis Ecossais.» Il n'avait jamais vu d'Ecossais et en le
regardant sa bonne grosse figure en fut toute réjouie. On n'admettait
pas tout le monde à _N.-D. des Neiges_. Peut-être cependant lui
donnerait-on à manger. Puis, quand il apprit que Stevenson n'était pas
un colporteur, mais un homme de lettres paysagiste, il se ravisa et lui
conseilla d'aller voir le père Prieur et de lui adresser sa requête.
[Illustration: ABBAYE DE NOTRE-DAME DES NEIGES.]
Au fait, dit-il, je vais vous accompagner. Puis-je dire que vous êtes
géographe?--Pas précisément.--Auteur alors. Mais au moins êtes-vous
chrétien?--A peu près.--Cette réponse ne le satisfit qu'à demi. Ce
robuste religieux avait construit lui-même, dans l'espace d'un an, la
route qu'ils suivaient. Bientôt des bâtiments blancs se dressèrent
devant eux au-delà d'un bois. La cloche tinta; ils allaient arriver.
Le frère Apollinaire, c'était ainsi qu'il s'appelait, dit à Stevenson:
Je ne puis parler qu'à l'extérieur de l'Abbaye, mais adressez-vous au
frère portier et tout ira bien. Alors il prit les devants et disparut
dans l'intérieur.
Stevenson, non sans appréhension, poussa en avant _Modestine_, mais la
bête avait sans doute aussi des préjugés à l'égard des Monastères,
car c'était la première fois qu'en voyant une porte elle n'entrait
pas sans vergogne.--L'Anglais sonna, et, après avoir parlementé avec
frère Michel l'hospitalier et deux ou trois autres frères à robe brune,
il put pénétrer dans la place. Il pensa que c'était le sac porté par
_Modestine_ qui, en excitant la curiosité des autres frères, comme il
avait déjà fasciné frère Apollinaire, lui en avait facilité l'accès.
Assurés que ce n'était pas un colporteur, les religieux chargés de la
réception des étrangers l'avaient admis sans difficulté. _Modestine_
fut conduite aux écuries par des frères servants et le voyageur et son
sac furent reçus dans la salle destinée aux pèlerins.
LES RELIGIEUX
Le père Michel, homme d'environ 35 ans, de bonnes manières et de figure
fraîche et souriante, conduisit Stevenson à l'Office et lui servit
un verre de liqueur en attendant le dîner. Il fut un moment laissé
seul dans le jardin, espèce de cour dans laquelle étaient des allées
sablées, des plates-bandes de dahlias, et au milieu, une fontaine avec
la statue de la Vierge. Les bâtiments qui formaient les quatre côtés
de ce jardin n'avaient d'autre ornementation architecturale qu'un
clocheton et deux pignons couverts d'ardoise. Des frères vêtus les uns
de blanc, les autres de brun, se promenaient silencieusement dans les
allées; d'autres priaient prosternés à terre.
Le monastère est dominé d'un côté par un sommet nu, de l'autre par un
bois. Il est battu par le vent, et la neige y règne du mois d'octobre
au mois de mai. Les bâtiments eux-mêmes respirent le froid et la
tristesse, et déjà en septembre, avant le dîner, Stevenson était pris
de frissons tant à l'intérieur que dans la cour.
Après un dîner confortable, notre voyageur fut conduit dans une
cellule faisant partie du bâtiment affecté aux retraitants. Cette
cellule était propre, blanchie à la chaux et meublée sommairement
d'un crucifix, d'un buste du pape, d'une imitation de Jésus-Christ et
de quelques autres livres de piété. Un règlement suspendu au-dessus
de la table indiquait à _MM. les retraitants_ les offices auxquels
ils doivent assister, l'heure de réciter le chapelet ou de faire la
méditation, celle du lever et du coucher, etc...
Stevenson avait à peine passé sa cellule en revue que le frère Ambroise
revint lui annoncer qu'un pensionnaire anglais désirait lui parler et
introduisit un Irlandais de cinquante ans environ qui n'était encore
que diacre. Il était resté sept ans dans un couvent en Belgique et
cinq à _N.-D. des Neiges_, sans avoir lu un seul journal anglais.
D'un caractère sociable, à la fois curieux et naïf, il fut enchanté
de guider son compatriote dans le monastère. Il lui montra sa chambre
où il passait son temps à dire son bréviaire, à lire la bible et les
romans de Walter Scott.
De là il le mena dans le cloître, à la salle capitulaire, au vestiaire,
à la bibliothèque, où se trouvaient les œuvres de Veuillot, de
Chateaubriand, les Odes et Ballades, voire Molière, sans parler des
Pères de l'Eglise et de quantités d'ouvrages historiques. On se rendit
ensuite dans les ateliers où les frères font, l'un du pain, un autre
des roues de char, un autre de la photographie.
Pendant qu'un religieux classe une collection de curiosités, un autre
élève des lapins; car une fois les devoirs religieux et les travaux
communs accomplis, chaque trappiste a une occupation de son choix.
Chacun doit chanter au chœur, s'il a de la voix et l'oreille juste, et
aider à faire les foins, s'il a des bras robustes; mais aux heures dont
il peut disposer il peut travailler comme il lui plaît pourvu qu'il
travaille. Tel s'occupe de littérature; le frère Apollinaire construit
des routes et l'Abbé s'adonne à la reliure.
Dans leurs pérégrinations, Stevenson et son guide rencontraient
des pères ou des frères qui passaient sans paraître les voir. Si
l'Irlandais avait une permission à leur demander, elle était accordée
ou refusée sur un simple signe de la tête ou de la main.
Les religieux faisaient encore à cette époque deux repas par jour, mais
pendant le temps de leur grand jeûne qui dure de la fin de septembre à
Pâques, ils ne mangent qu'une fois toutes les 24 heures, à deux heures
de l'après-midi, 12 heures après leur lever. Ces repas si espacés sont
d'une grande frugalité. Un carafon de vin est attribué aux religieux,
mais beaucoup n'y touchent pas. Les excès de nourriture sont nuisibles,
mais, par contre, ce régime des trappistes semblerait défectueux au
premier abord, et Stevenson fut étonné de la fraîcheur de leur teint et
de leur bonne humeur. Ces gens-là lui paraissaient les plus heureux et
les mieux portants du monde.
Vivant sous un climat très rigoureux et travaillant sans trêve, ils
arrivent rarement à un âge très avancé, mais les longues souffrances
leur sont épargnées. Tous les religieux avec lesquels notre voyageur
entra en conversation lui plurent par leur enjouement et leur douceur.
Ils s'intéressaient à tout et particulièrement aux voyages et au sac de
campement de leur hôte. Les frères affectés au service des étrangers
ont l'autorisation de parler, mais pour ceux qui sont astreints à un
rigoureux silence Stevenson s'étonne qu'ils puissent supporter un si
triste et si solennel isolement.
Et cependant il trouve, en dehors de l'esprit de mortification une
certaine sagesse dans la règle qui exclut les femmes de ce cloître
et qui impose le vœu du silence. Il avait fréquenté des phalanstères
laïques, tous d'une durée éphémère. La femme par les passions qu'elle
fait naître est le principal dissolvant de ces associations; le second
c'est la langue.
Un autre point qui fait de la règle des trappistes un modèle de
sagesse, c'est que de deux heures du matin à huit heures du soir,
moment du coucher, la cloche sonne, heure par heure, et parfois à
chaque quart d'heure, tellement la journée est divisée en une variété
infinie d'occupations. Le frère qui soigne les lapins, par exemple,
court de ses clapiers à la chapelle, à la salle du chapitre, au
réfectoire tout le long du jour; à chaque heure il y a un office à
chanter, un devoir à remplir. Il se lève bien avant le jour, à deux
heures du matin, et il reste sur pied changeant cent fois d'occupations
jusqu'à huit heures du soir où il va enfin se livrer au sommeil.
Dans combien de maisons le son de cette cloche du monastère, qui règle
si exactement toutes les occupations de la journée, n'apporterait-elle
pas le calme de l'âme et une salutaire activité du corps?
Pour être admis dans l'ordre il faut se soumettre à un long noviciat
et donner les preuves les plus convaincantes d'une vocation ferme et
d'une santé robuste. Pourtant peu de novices se découragent dans ces
épreuves. Stevenson vit dans l'atelier de photographie le portrait d'un
novice en costume de simple soldat. Ce jeune homme appelé par la loi
militaire pendant son noviciat, avait fait l'exercice et monté la garde
en garnison en Algérie jusqu'au jour de sa libération.
Celui-là certainement avait pu voir le pour et le contre de deux genres
de vie bien différents, cependant, quand il eut obtenu son congé il
revint finir son noviciat et prononça ses vœux[2].
[2] _Voici une curieuse appréciation de l'ordre des trappistes par
Schopenhauer_:
«C'est chez le peuple le plus gai, le plus vif, le plus sensuel,
le plus léger,--est-il besoin de nommer la France?--que cet ordre,
seul entre tous, s'est maintenu intact à travers toutes les
révolutions et il faut attribuer sa durée au sérieux profond que
l'on ne peut méconnaître dans l'esprit qui l'anime et qui exclut
toute considération secondaire. La décadence de la religion ne l'a
pas atteint, car ses racines tiennent aux profondeurs de l'âme
humaine bien plus encore qu'à quelque dogme positif.» (_La Vie,
l'Amour et la Mort p. 275, 276._)
Lorsque le trappiste tombe sérieusement malade, il ne quitte pas
ses habits, il gît couché sur son lit de mort, tel qu'il a prié et
travaillé pendant sa frugale et silencieuse existence et quand la mort
libératrice arrive, avant même qu'on l'ait porté, revêtu de sa robe,
pour faire sa dernière station à la chapelle, au milieu des chants de
la communauté, du haut du clocheton d'ardoise la cloche tinte en sons
joyeux, comme pour un mariage, annonçant qu'une autre âme s'est envolée
vers la patrie céleste.
Le soir, Stevenson conduit par le bon Irlandais prit place dans la
tribune pour entendre les _complies_ et le _Salve Regina_ qui terminent
la journée des religieux Cisterciens. Les murs blancs de la chapelle,
les moines encapuchonnés dans le chœur, les cierges allumés, les chants
mâles, suivis d'un profond silence et le spectacle de toutes ces têtes
inclinées pour la prière, puis la cloche sonnant la fin de l'office
et l'heure du repos: tout cela impressionna fortement l'étranger. Il
rentra fatigué dans sa cellule et s'endormit au bruit du vent qui
grondait dans le bois de pins environnant. Il fut éveillé dans la nuit
noire, à 2 heures du matin, par la cloche qui sonnait le lever. Tous
les frères se hâtaient de se rendre à la chapelle. Ceux qui sont morts
pour le monde commençaient déjà à cette heure où tout repose encore, le
cercle monotone de leurs travaux quotidiens. Stevenson qui n'était pas
comme eux las des vanités de cette vie, se félicita de n'être pas mort
au monde.
LES PENSIONNAIRES
Il y a à _Notre-Dame des Neiges_ un bâtiment destiné aux retraitants
et aux visiteurs. Ce bâtiment qui se trouve près de l'entrée de
l'Abbaye est composé d'une petite salle à manger au rez-de-chaussée et
d'une rangée de cellules s'ouvrant sur un corridor au premier étage.
C'est dans l'une de ces cellules que Stevenson avait été logé. Les
retraitants paient environ 3 francs par jour de pension. Les visiteurs
accidentels donnent ce qu'ils veulent; mais les religieux font
difficulté pour accepter les sommes dépassant cent sous.
Stevenson avait dîné seul à cause de l'heure tardive de son arrivée.
A souper il eut pour commensaux deux retraitants. L'un était un curé
de campagne des environs de Mende, arrivé le matin même à pied pour
se livrer pendant 4 jours au recueillement et à la prière. C'était
un homme vigoureux, le visage haut en couleur et sillonné de rides,
avec de grandes jambes et retroussant les pans de sa soutane qui
embarrassaient sa marche. L'autre était un homme gros et court à
figure grisonnante de 45 à 50 ans, vêtu d'un veston et d'un gilet
de laine, portant à la boutonnière le ruban de la Légion d'Honneur.
C'était un vieux soldat arrivé au grade de commandant. Il avait gardé
quelque chose de la brusquerie militaire. Aussitôt qu'il avait obtenu
sa retraite, il était venu à _Notre-Dame des Neiges_ comme pensionnaire
et avait décidé d'y entrer comme novice après en avoir pendant quelque
temps étudié la discipline. Déjà ses manières sentaient moins la
caserne. Il était à moitié soldat, à moitié trappiste. Sorti du tumulte
des camps il avait mis le pied dans cette région voisine de la tombe où
les frères dorment la nuit vêtus de la robe qui leur servira de suaire
et, pareils à des fantômes, ne communiquent que par signes.
Pendant le repas on vint à parler politique. Stevenson se faisait,
dit-il, une règle en France de prêcher la modération et la tolérance,
rappelant les malheurs de la Pologne. Le prêtre et le commandant
l'assuraient qu'ils étaient dans les mêmes sentiments; mais le hasard
l'ayant amené à louer Gambetta, le commandant devint rouge de colère,
frappa du poing sur la table, et le défia de justifier son opinion.
A ce moment le curé lui lança un regard sévère; l'autre comprit le
ridicule de sa sortie et la discussion cessa aussitôt.
Le lendemain matin, vendredi 27 septembre, après le café, les deux
retraitants découvrirent que Stevenson était hérétique à propos d'une
question qui lui fut posée inopinément. Le frère Apollinaire, le frère
Michel et le bon diacre Irlandais en apprenant le vice dont il était
entaché, sous le rapport de l'orthodoxie, s'étaient montrés pleins de
tolérance et lui avaient dit en lui frappant doucement sur l'épaule.
«Vous deviendrez catholique et vous irez au ciel.»
Mais ici il avait affaire à des orthodoxes d'une autre espèce, aigres,
raides et à l'esprit aussi étroit que l'Ecossais le plus entêté.
Stevenson eut à subir un terrible assaut de controverse; il riposta
d'abord avec calme, cela ne fit qu'exciter ses contradicteurs; il
tenta des diversions qui compliquèrent la dispute au lieu d'y mettre
fin. Dieu l'avait conduit à _Notre-Dame des Neiges_ pour le salut de
son âme, lui dirent-ils; il devait sans plus tarder aller trouver le
prieur et lui soumettre son cas. Fatigué de ces objurgations, l'Anglais
prétexta qu'il avait froid aux pieds et s'en fut explorer les alentours
de l'Abbaye. A dîner la tentative de conversion recommença plus
pressante; le curé se permit quelques appréciations sarcastiques sur ce
qu'il appelait la secte écossaise. Stevenson à la fin perdit patience
et bien que le prêtre fût âgé et eût droit à ses égards, il ne put
s'empêcher de lui reprocher ce mot de _secte_, comme une impolitesse.
Celui-ci fut tout désappointé. «Je n'avais, dit-il, d'autre objet que
le salut de votre âme».
Ainsi finit ce débat; mais Stevenson n'en garda aucune rancune. Honnête
homme, écrit-il, c'était un curé de campagne plein de zèle et de foi.
Puisse-t-il longtemps parcourir les monts du Gévaudan avec sa soutane
retroussée pour aller réconforter ses paroissiens à leur lit de mort!
Il braverait sans hésiter les tourmentes de neige pour répondre à
l'appel du devoir.
A TRAVERS LE GOULET
Le vent très fort dans la matinée s'était calmé vers midi, le ciel
était sans nuages. Stevenson rechargea _Modestine_, prit congé de son
nouvel ami l'Irlandais et de frère Apollinaire et se remit en route.
Il remonta le cours de l'Allier jusqu'à la forêt de Mercoire où cette
rivière prend sa source et suivant la route qui gravit une montagne
et traverse un plateau dénudé, il arriva à Chasseradès au coucher du
soleil.
Ce soir-là, dans la cuisine de l'auberge, il soupa avec des employés
occupés à un tracé de chemin de fer, gens intelligents et affables,
avec lesquels il disserta fort avant dans la nuit sur l'avenir de la
France en buvant du vin chaud. Il y avait quatre lits dans l'unique
pièce du premier étage et ils étaient six. Stevenson eut un de ces
lits, les autres s'arrangèrent comme ils purent. Le lendemain samedi
28 septembre, au point du jour, le voyageur eut en ouvrant les yeux le
spectacle de cinq bonnets de nuit émergeant des lits qui l'entouraient.
Le temps était calme et promettait une belle journée. Il se leva et
partit sans retard.
La route qu'il suivait quitta bientôt le plateau pour descendre dans
la vallée du Chassezac, cours d'eau qui arrose de vertes prairies
bordées de falaises. Elle franchit la rivière et s'élève sur des pentes
échelonnées jusqu'à la montagne du Goulet qu'elle traverse.
A Lestampe, Stevenson trouva un troupeau de moutons qui encombrait
le chemin et, par ses bêlements et l'accompagnement des sonnailles,
formait un étrange concert. Plus haut, deux hommes émondaient un arbre
et l'un chantait la bourrée. Puis ce furent les chants du coq et un
air de flûte venant d'un hameau lointain. Ces sons familiers firent
présager au voyageur des contrées moins sauvages.
Il lui sembla qu'à l'autre versant de la montagne qu'il franchissait il
descendrait comme dans un jardin; et, en effet, il n'eut plus à subir
les jours de pluie et de vent qui avaient rendu maussade la première
partie de son voyage. Pourtant avant d'arriver au sommet de la montagne
il y eut encore un sérieux conflit entre lui et _Modestine_. La route
faisait de si longs zigzags qu'il voulut prendre un raccourci. La
bête, trouvant la montée trop raide, se retourna, recula, se cabra et
protesta si bruyamment que tous les environs en retentirent. Jouant
de l'aiguillon d'une main et de l'autre soutenant la charge, l'homme
parvint à hisser la bête au haut du raidillon avec des peines infinies.