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[Illustration: Cliché de MM. Abbeg et Hoffer.
VUE GÉNÉRALE DE FLORAC]
Voyage à Travers les Cévennes
AVEC UN ANE
[Illustration: _Frontispice de l'édition anglaise_]
CAHORS
IMPRIMERIE TYPOGRAPHIQUE A. COUESLANT
1901
=Pour Paraître Prochainement=
L'Anacreoun Cebenoù
ADAPTATION DES ODES ANACRÉONTIQUES
EN VERS LANGUEDOCIENS
AVEC TRADUCTION FRANÇAISE
Par A. MOULHARAC
[Illustration]
Robert-Louis Stevenson, né à Edimbourg (Ecosse) en 1850, mort aux
Iles Samoa en 1894, est un des écrivains anglais les plus originaux
de la seconde moitié du XIXe siècle. Poète, humoriste, romancier et
voyageur doué d'un talent d'observation peu commun, il a écrit un
nombre considérable d'ouvrages devenus populaires. _L'île au trésor_
et plusieurs autres de ses livres traduits dans notre langue l'ont
fait apprécier comme il le mérite par les lecteurs français. Nous
avons voulu par un résumé assez développé, où certaines parties sont
traduites presque littéralement, faire connaître dans les _Mémoires du
Club Cévenol_ le très intéressant voyage de Stevenson dans les Cévennes
avec un âne[1]. MM. Chatto et Windus, propriétaires-éditeurs des œuvres
de cet écrivain, ont bien voulu nous autoriser à publier ce travail qui
avait fait l'objet d'une conférence donnée au groupe de Paris le 10 mai
1899.
A. M.
[1] Le titre anglais de l'ouvrage est: _Travels with a donkey in the
Cevennes_, by Robert Louis Stevenson. London. Chatto and Windus.
Piccadilly.
VOYAGE
A TRAVERS LES CÉVENNES
AVEC UN ANE
PAR R.-L. STEVENSON
Stevenson n'était pas un voyageur du genre de ceux que promène l'Agence
Cook.
Portant toujours avec lui un album et un carnet pour prendre des
croquis et consigner ses impressions de la journée, c'étaient les
contrées les moins fréquentées qu'il prenait pour but de ses excursions.
Il était âgé de 28 ans en 1878 lorsque sa fantaisie le conduisit au
Monastier, chef-lieu de canton de la Haute-Loire, à 20 kilomètres du
Puy, au milieu des Montagnes du Velay. Voici sur cette petite ville de
2.000 habitants les remarques qu'on lit dans son «_Voyage à travers les
Cévennes avec un âne_,» voyage fort original où nous le suivrons pas à
pas.
Le Monastier, écrit-il, est remarquable par la fabrication des
dentelles, par l'ivrognerie, la licence de langage de ses habitants
et l'acharnement de leurs discussions politiques. Tous les partis qui
divisent la France y sont représentés. Pleins de haine et de mépris les
uns pour les autres, ils se dénigrent, se calomnient et ne s'adressent
la parole que pour s'injurier: c'est une vraie «Pologne de montagne.»
L'appréciation est sévère; il serait à désirer qu'elle ne fût pas
juste, tant pour ce canton que pour beaucoup d'autres.
Au milieu de cette Babel de partis divergents, Stevenson devint un
centre de ralliement. Chacun s'empressa de se montrer complaisant
et serviable envers l'étranger, non pas seulement parce que ces
montagnards ont des mœurs hospitalières, mais surtout parce qu'il
s'était attiré leur intérêt en leur faisant part de son projet de se
rendre à pied dans le Midi en traversant les Cévennes.
Ce projet leur paraissait tellement extraordinaire que, tout en prenant
l'Anglais en pitié, ils éprouvaient pour lui un sentiment respectueux.
Tout le monde s'offrait pour l'aider dans ses préparatifs et lui
faciliter l'achat de ce qui lui serait nécessaire.
Le mois de septembre était aux trois quarts écoulé avant que Stevenson
fût prêt à se mettre en route, et sur les montagnes qu'il voulait
traverser l'été de la Saint-Martin est inconnu. Il était résolu à
camper au besoin en plein air, car il trouvait très incommode de courir
dans la nuit à la recherche d'une habitation et les auberges de village
ne lui semblaient pas très sûres. Une tente pour un seul voyageur est
peu pratique. Un sac de campement, au contraire, est ce qu'il y a de
plus commode; on n'a qu'à se glisser dedans. Il peut servir de lit
pendant la nuit et de valise pendant le jour. Rien ne fait prévoir
que ce paquet va servir de couchette à la belle étoile, et c'est, dit
Stevenson, un point important, car si l'on se doute que vous campez
ainsi, les gens du voisinage se feront un malin plaisir de venir voir
ce phénomène et de troubler votre sommeil.--Notre Anglais se décida
donc pour un sac de campement et, après plusieurs voyages au Puy et
des débats animés entre le futur voyageur et ses conseillers Cévenols,
l'objet fut commandé, bâti et apporté triomphalement à domicile.
Ce sac avait environ six pieds carrés (1m 85) avec deux revers
triangulaires, l'un en haut pour servir d'oreiller la nuit, et l'autre
au fond comme fermeture. C'était une espèce de long rouleau vert, en
peau imperméable, garni à l'intérieur de laine bleue, commode comme
valise, sec et chaud comme couchette. Une seule personne s'y trouvait
au large et au besoin deux y auraient tenu. Stevenson s'y enfonçait
jusqu'au cou. Il se couvrait la tête d'un bonnet de fourrure qui se
rabattait sur ses oreilles et ne laissait découvert que le nez. En
cas de grande pluie, il se serait fait une sorte de tente avec son
waterproof.
On conçoit qu'il ne pouvait porter sur ses épaules un paquet si
encombrant. Il lui fallait une bête de somme.
Un cheval coûte cher d'achat et d'entretien. Le cavalier ne peut
l'abandonner d'un pas, c'est donc un compagnon qui complique les tracas
d'un voyage.
Un coursier à bon marché, petit, dur à la fatigue et d'humeur
tranquille, voilà ce que désirait notre Anglais. Un âne seul réunissait
toutes ces qualités.
Il y avait justement au Monastier un vieux bonhomme quelque peu dément,
appelé le père Adam, qui allait par les rues avec une carriole traînée
par une ânesse minuscule, pas beaucoup plus haute qu'un chien, à la
robe couleur de souris, l'œil doux et la mâchoire inférieure très
prononcée. Elle avait en elle quelque chose de gentil, de distingué,
une simplicité élégante qui plurent tout de suite à Stevenson quand
il la vit sur la place du marché. Pour montrer que la bête était
d'humeur paisible, plusieurs enfants furent mis sur son dos et la
firent trotter. Elle les envoya tous rouler à terre les quatre fers en
l'air, si bien qu'aucun gamin ne voulut plus se risquer pour continuer
l'essai. Les conseillers de Stevenson le poussaient à acheter l'ânesse;
bientôt tous les gens du marché s'en mêlèrent. A la fin l'affaire fut
conclue au prix de 65 francs, et un petit verre. Le sac de campement
avait coûté 80 francs et deux verres de bière. _Modestine_,--c'est le
nom que Stevenson donna à l'ânesse--_Modestine_ était le moins cher
des deux achats. Et c'était naturel, car elle n'était en quelque sorte
qu'un accessoire du lit, couchette automatique se mouvant sur ses
quatre pieds.
Le père Adam en prenant le verre d'eau-de-vie stipulé par le marché eut
l'air d'être très affecté de se séparer de sa bête. Souvent, disait-il,
il l'avait nourrie avec du pain blanc quand il mangeait lui-même du
pain bis. Mais cela était sans doute un effet de son imagination, car
il avait la réputation de maltraiter brutalement la bourrique. Pourtant
une larme coula sur sa joue ridée au moment où il s'en sépara.
Sur le conseil d'un sellier de l'endroit une selle en cuir avait été
fabriquée et munie d'anneaux pour y attacher le paquet du voyageur. Il
s'occupa avec soin de la composition de son trousseau. En fait d'armes
et d'ustensiles, il y mit un revolver, une petite lampe à alcool,
une casserole, une lanterne et quelques petites bougies, un couteau
de poche, et une grande gourde recouverte de cuir. La partie la plus
importante du bagage consistait en deux assortiments complets d'habits
chauds, outre les habits de velours à côtes que Stevenson portait sur
lui, un paletot, et un gilet de laine; il y avait en plus quelques
livres et une couverture de voyage qui, étant aussi en forme de sac,
servirait d'abri supplémentaire pour les nuits froides. Les provisions
de bouche se composaient de tablettes de chocolat et de boîtes de
saucisson de Bologne. Tous ces objets, à l'exception de ce que
Stevenson avait sur lui, furent arrimés dans le sac de peau de mouton.
Il y enferma aussi heureusement son havresac plutôt pour la commodité
du transport que dans la pensée qu'il pourrait en avoir besoin au cours
de son voyage.
Pour ses besoins immédiats, il se munit d'un gigot de mouton cuit,
d'une bouteille de Beaujolais, d'une boîte à lait, d'un fouet pour les
œufs et d'une bonne provision de pain bis et blanc pour lui et pour
l'ânesse, mais, au contraire du père Adam, il réservait le pain blanc
pour lui.
Tous les politiciens du Monastier avaient prédit à Stevenson les
aventures les plus étranges et une mort inévitable. Il était menacé du
froid, des loups, des voleurs et des mauvais plaisants auxquels la nuit
on est exposé. Pourtant, pas un de ces prophètes n'avait annoncé le
vrai danger qui l'attendait. Ce fut de son bagage seul que vinrent les
ennuis de son voyage.
Avant de parler de ses mésaventures, relatons en deux mots les leçons
de son expérience. Si un ballot est retenu avec de bons liens aux deux
bouts et posé tout de son long à travers le bât, et non plié en deux,
le voyageur n'a rien à craindre. Le bât ira mal certainement, tel est
le peu de perfection des choses de ce monde. Il ballottera et tendra à
tourner; mais on trouve des pierres partout le long de la route et un
homme a vite appris l'art d'équilibrer, à l'aide d'une pierre, un poids
qui penche trop d'un côté.
Le 22 septembre, jour de son départ, Stevenson s'était levé à 5 heures.
A 6 heures on commença à charger l'ânesse et dix minutes après les
bagages roulaient à terre. La selle ne pouvait rester fixée une seconde
sur le dos de _Modestine_.
L'Anglais la rapporta chez le sellier et eut avec lui une violente
discussion. La selle était jetée des bras de l'un dans ceux de l'autre
pendant qu'ils échangeaient les paroles les plus discourtoises.
Le harnais fut changé. On mit sur le dos de l'ânesse ce qu'on appelle
une _barde_ dans le pays et on la chargea des effets du voyageur. Le
sac roulé et plié en deux, un paletot, une forte tranche de pain bis et
un panier contenant le pain blanc, le gigot et les bouteilles furent
reliés ensemble par des cordes savamment serrées et nouées. Toute cette
charge encombrante pesait sur les épaules de l'ânesse sans que rien
pendit des deux côtés pour faire équilibre, avec un bât tout neuf,
s'adaptant mal au dos de la bête, avec des courroies toutes neuves que
la marche ferait relâcher; il fallait être aveugle pour ne pas prévoir
une catastrophe.
A ce système compliqué d'attaches, trop de gens avaient mis la main.
Pour ce genre d'ouvrage une seule personne expérimentée fait plus sans
effort qu'une demi-douzaine d'aides maladroits.
Stevenson le comprit plus tard, mais à ce moment, sans expérience, même
après la mésaventure de la selle, il franchit la porte de l'écurie avec
une assurance imperturbable, comme un bœuf allant à l'abattoir.
L'ANIER A L'HABIT VERT
Neuf heures sonnaient à l'horloge du Monastier lorsque, délivré enfin
des obstacles qui avaient retardé son départ, Stevenson descendit la
colline à travers les vaines pâtures.
Tant qu'il fut en vue des maisons, la crainte de quelque accident
ridicule l'empêcha de taquiner _Modestine_. Elle trottinait sur ses
quatre petits pieds avec une lenteur compassée. Par instants, elle
secouait les oreilles ou la queue; et elle paraissait si petite sous le
paquet qu'il en avait pitié. Ils passèrent la rivière sans difficulté.
Il n'y avait pas à en douter, elle était la docilité même. Une fois
sur l'autre rive, là où la route commence à monter, à travers des bois
de pins, Stevenson, non sans hésiter, frappa l'ânesse de son bâton;
_Modestine_ alla plus vite pendant trois ou quatre pas, puis reprit sa
première allure. Un second et un troisième coup de bâton produisirent
le même effet. Stevenson observe qu'en sa qualité d'Anglais il se
ferait un cas de conscience de porter brutalement la main sur un animal
femelle. Il cessa de frapper et la regarda longuement. Les jambes de
la pauvre bête tremblaient et sa respiration était haletante. Il était
évident qu'elle ne pouvait aller plus vite à une montée. «Dieu me
garde, pensa-t-il, de brutaliser cet animal sans défense. Qu'elle aille
à son pas habituel et suivons-la avec patience.»
Ce pas était d'une lenteur mortelle: pour ne pas le devancer chacun des
pieds du conducteur devait rester en place pendant des minutes. Après
un quart d'heure de piétinement il était à bout de patience et avait
des crampes dans les jambes. Et cependant il fallait qu'il marchât à
côté de _Modestine_, réglant son pas sur celui de la bête, car s'il
était en avant ou en arrière celle-ci s'arrêtait aussitôt et se mettait
à brouter. La pensée que cela durerait ainsi jusqu'à _Alais_ était un
crève-cœur pour Stevenson et lui promettait le plus assommant de tous
les voyages. Il essaya de se distraire en contemplant le paysage, en
fumant, mais il ne pouvait chasser de sa pensée la perspective d'une
route d'une longueur infinie, à travers monts et vallées, sur laquelle
deux êtres se meuvent insensiblement, d'un pas à la minute, comme dans
un cauchemar, désespérant d'atteindre au terme désiré.
A ce moment arriva derrière eux un paysan d'une quarantaine d'années,
de taille élevée et de mine morose et ironique vêtu de l'habit vert à
basques de ce pays. Il les rejoignit sans se presser et s'arrêta pour
examiner leur marche pitoyable.
--Votre âne, dit-il, est très vieux!
--Je ne le crois pas, répondit Stevenson.
--Alors vous venez de très loin.
--Nous venons de quitter le Monastier.
--Et vous marchez comme ça! cria-t-il en éclatant de rire. Stevenson le
regardait offusqué de cet accès de gaîté. Il ne faut pas avoir pitié de
ces bêtes, dit le paysan, et, coupant une badine dans le taillis, il se
mit à cingler _Modestine_ sur la croupe en poussant un cri. La coquine
dressa les oreilles et se mit à marcher d'un pas agile qu'elle garda
sans faiblir ni sans montrer aucun symptôme de fatigue, tant que le
paysan marcha à ses côtés. Sa respiration haletante, son tremblement de
tout à l'heure étaient, il faut bien le dire, une comédie.
Ce paysan avisé, avant de quitter Stevenson lui donna quelques conseils
peu humains, mais utiles et lui mettant en main la badine, l'assura que
la bête y serait plus sensible qu'au bâton. Enfin il lui enseigna le
cri magique des âniers: _Prout!_ En même temps il le regardait d'un air
narquois et se moquait de son inexpérience à conduire un âne, comme
Stevenson aurait pu se moquer de son orthographe ou de son habit vert;
mais pour le moment, le paysan avait le beau rôle. Stevenson, tout
fier de ce qu'il venait d'apprendre, se croyait désormais maître dans
l'art de conduire un âne, et réellement _Modestine_ fit des merveilles
pendant le reste de l'après-midi. L'Anglais put à son aise contempler
le pays qu'il traversait.
C'était un dimanche. La solitude régnait dans les champs ensoleillés.
Lorsque le voyageur traversa Saint-Martin de Frugères, l'église était
pleine; il y avait des gens sur les degrés extérieurs de la porte et
le chant des prêtres se faisait entendre dans l'intérieur faiblement
éclairé. Je suis, écrit notre héros, originaire d'un pays où le
dimanche est observé par excellence; toutes les pratiques dominicales,
comme un accent écossais, réveillent en moi des sentiments de joie
et de peine. Il n'y a que le voyageur parcourant le monde à la hâte,
qui puisse réellement jouir du calme et de la beauté d'une grande
fête religieuse. La vue d'un pays en repos lui fait du bien. Un
silence inaccoutumé régnant dans l'espace est quelque chose de plus
impressionnant que la musique; il inspire des sentiments gracieux comme
le murmure d'un ruisseau ou les tièdes rayons du soleil.
Stevenson est poète, on s'en aperçoit vite en le lisant.
C'est dans ces agréables dispositions qu'il descendit la colline
où Goudet est situé au fond d'une verte vallée. En face, sur un
escarpement rocheux, s'élève le vieux château de Beaufort et un cours
d'eau limpide comme du cristal forme entre les deux sites comme un
lac profond. En amont et en aval, ce mince cours d'eau serpente à
travers des cailloux, gardant en quelque sorte la fraîche beauté d'une
rivière près de sa source et cette rivière est la _Loire_. Goudet est
de tous côtés enclos de montagnes. Des chemins rocailleux, praticables
seulement pour les ânes le mettent en communication avec le reste de
la France. Les habitants de ce nid de verdure boivent, jurent où, du
seuil de leur porte, contemplent en hiver les montagnes couvertes de
neige dans un isolement qu'on croirait pareil à celui du Cyclope de
l'Odyssée. Mais il n'en est pas ainsi. Le facteur arrive jusqu'à Goudet
et la jeunesse émancipée peut, par le chemin de fer, se rendre au Puy
en une journée. Et à l'auberge, on voit le portrait gravé de Régis
Senac neveu de l'aubergiste, professeur d'escrime et champion des deux
Amériques, titre qu'il gagna avec un prix de 500 dollars à New-York en
1876.
Stevenson déjeuna à la hâte dans cette auberge et reprit immédiatement
son voyage. Mais hélas! Quand il fallut gravir les immenses collines
du côté opposé, «_Prout_» sembla avoir perdu sa vertu magique. Ce
cri poussé fort comme un rugissement, ou doucement roucoulé comme
par une colombe, ne pouvait plus amadouer ni intimider _Modestine_.
Elle s'obstina dans sa marche lente. Rien que les coups, ne pouvait
la faire avancer plus vite, et cela pendant une seconde. Il fallait
la frapper sans relâche. Aussitôt qu'elle ne sentait plus le bâton
elle reprenait son allure désespérante. Quelle situation pitoyable!
Stevenson voulait arriver avant le coucher du soleil au lac du
Bouchet où il se proposait de camper et pour cela il fallait frapper
continuellement cet animal entêté. Le bruit des coups le navrait. «A un
moment, dit-il, je la regardai et je lui trouvai quelque ressemblance
avec une dame que j'avais connue et qui m'avait anciennement comblé de
ses bontés. Ce souvenir me faisait davantage sentir l'horreur de ma
cruauté.»
Pour comble de malchance, on rencontra un âne qui se trouvait en
liberté. L'âne et l'ânesse se mirent simultanément à témoigner leur
joie en leur patois et Stevenson dut couper court à un commencement de
roman par un redoublement de bastonnade. Si l'âne rencontré avait eu
quelque courage, il aurait attaqué l'homme des pieds et des dents. Ce
fut pour celui-ci une sorte de consolation de le trouver tout à fait
indigne de l'affection de _Modestine_; mais l'incident ne laissa pas
que de l'attrister. La chaleur était accablante. Stevenson obligé de
fouailler continuellement la bourrique était inondé de sueur. A chaque
instant, le sac, le panier et le paletot s'en allaient à droite ou à
gauche. Il fallait arrêter _Modestine_, juste quand elle avait pris
un pas convenable, pour redresser et consolider la charge. Enfin au
village d'Ussel, bât et charge firent la culbute et traînèrent dans la
poussière sous le ventre de l'ânesse qui s'arrêta aussitôt paraissant
fort satisfaite. Un groupe composé d'un homme, d'une femme et de deux
enfants s'étant avancé riait de la catastrophe.
L'Anglais avait à peine remis les choses en place que tout basculait
du côté opposé. Jugez de sa détresse. Et personne ne s'offrait pour
lui prêter la main. L'homme, il est vrai, disait que le paquet aurait
dû être attaché autrement. Stevenson riposta que s'il n'avait rien
de mieux à dire il pouvait se taire, et l'autre bonasse, sourit de
la repartie. C'était navrant! Il fallait ne laisser que le sac de
campement sur le dos de _Modestine_ et que Stevenson se chargeât du
reste des bagages; une canne, une bouteille d'un litre, un paletot dont
les poches étaient lourdement chargées, deux livres de pain bis et
un panier plein de provisions et de flacons. Il ne manquait, certes,
pas d'énergie, car il chargea du mieux qu'il put ces objets sur ses
bras et dirigea _Modestine_ à travers le village. Selon son invariable
habitude, elle tenta d'entrer dans chaque cour, dans chaque maison
le long des rues et, n'ayant aucune main libre pour l'en détourner,
l'homme se trouvait dans le plus terrible embarras. Les gens qui le
voyaient passer se moquaient de lui et il se rappelait lui-même avoir
ri quelquefois des autres en pareille situation, mais il se promettait
bien d'être plus indulgent à l'avenir.
Au sortir du village, _Modestine_ eut la fantaisie de s'arrêter sur
le bord du chemin et s'obstina à ne pas repartir. Stevenson déposa à
terre ses paquets et la frappa sans ménagement à la tête. Elle fermait
les yeux résignée à chaque nouveau coup. Lui allait pleurer de rage,
mais il se ravisa, s'assit par terre pour considérer sa situation sous
l'influence calmante d'une cigarette et d'une lampée d'eau-de-vie.
Pendant cette pause _Modestine_ mangeait du pain bis d'un air contrit.
Stevenson comprit qu'il fallait sacrifier une partie de son chargement.
Il se débarrassa de la boîte au lait, du pain blanc, du gigot et du
fouet, bien que ce dernier objet lui tint au cœur. Il put ranger tout
le reste dans le panier et même attacher le paletot au-dessus. Avec un
bout de corde passé à l'épaule, il suspendit le panier à son côté et
bien que la corde lui meurtrît les chairs et que le paletot traînât
presque à terre, il se remit en marche le cœur soulagé.
Il avait maintenant un bras libre pour frapper _Modestine_ et il le
lui fit rudement sentir. Pour qu'on pût atteindre aux bords du lac du
Bouchet avant la nuit il fallait qu'elle trottinât vivement. Le soleil
s'était déjà couché au milieu de vapeurs rougeâtres, et bien qu'on
aperçut encore quelques bandes d'or au sommet des collines et des bois
de pins à l'est, tout était déjà gris et froid autour du voyageur. Un
réseau inextricable de petits sentiers croisait les champs dans toutes
les directions. C'était un vrai labyrinthe. Stevenson pouvait voir bien
haut le pic qui domine le lac, mais pas un des chemins qu'il avait
devant lui n'y aboutissait. La tombée de la nuit qui décolore tout, le
pays dénudé, stérile et rocailleux qu'il traversait le jetèrent dans
une sorte de découragement. Le bâton ne s'arrêtait pas et il fallait
frapper deux fois pour faire avancer _Modestine_ d'un pas. Le bruit de
cette bastonnade troublait seul le silence du chemin.
Soudain la charge roula encore à terre, toutes les attaches se défirent
comme par enchantement et les bagages s'éparpillèrent sur la route.
Le paquetage dut être entièrement refait d'après un meilleur système
et cela prit une demi-heure de temps. La nuit était tout à fait
venue lorsque Stevenson se trouva sur un espace gazonné et parsemé
de pierres. Rien n'indiquait la direction à prendre. Il commençait à
se désespérer lorsqu'il aperçut deux personnages venant à lui, l'un
derrière l'autre comme des vagabonds. D'abord un garçon mal fait et
discourtois, et après lui sa mère, en habits de dimanche, avec un
bonnet garni de beaux rubans, recouvert d'un chapeau neuf et qui, en
marchant la robe retroussée, proférait des paroles grossières et des
jurons.
Stevenson s'adressa à l'enfant et lui demanda son chemin. Celui-ci
indiqua vaguement l'Ouest et le Nord-Ouest en marmottant des paroles
inintelligibles et, sans ralentir un instant le pas, traversa la route
à angle droit. La mère le suivit sans même tourner la tête. Il eut beau
leur adresser appel sur appel, ils continuèrent à monter la colline
sans avoir l'air d'entendre. Abandonnant _Modestine_, il courut après
eux en continuant ses cris. Ils s'arrêtèrent à son approche, la mère
jurant toujours. C'était une femme assez belle qui avait l'air d'une
matrone respectable. Le fils lui répondit de nouveau brusquement et
d'une manière inintelligible, et il allait encore s'éloigner, mais
cette fois Stevenson saisit la mère qui était plus près de lui et,
s'excusant de sa violence, déclara qu'il ne les laisserait pas s'en
aller avant qu'ils ne lui eussent indiqué sa route. Au lieu de se
fâcher, ils devinrent plus traitables et lui dirent de les suivre.
Après quelques mots échangés ils continuèrent à gravir la colline
dans le crépuscule qui s'assombrissait de plus en plus. L'Anglais
revint vers _Modestine_, la poussa vivement et, après une rude montée
de 20 minutes, atteignit le bord du plateau. Le pays qu'il venait de
parcourir lui parut, de ce point, sauvage et triste. Les masses sombres
du Mézenc et des monts au delà de Saint-Julien se détachaient à l'Est,
sur un ciel clair et froid. Les collines et les vallées intermédiaires
étaient noyées dans un chaos d'ombre d'où émergeaient çà et là des
taches noires formées par des bouquets de bois et des espaces blancs
indiquant des cultures. On distinguait aussi les gorges où serpentent
la Loire, la Gazeille et la Laussonne.
A quelques pas de là il se trouva sur une grande route et fut tout
étonné d'apercevoir un village assez important dans ce voisinage.
On lui avait dit que les bords du lac n'étaient fréquentés que par
les truites. La route était encombrée par des troupeaux rentrant du
pâturage. Deux femmes revenant du marché voisin, à califourchon sur
leur monture et parées de leurs plus beaux atours, passèrent au grand
trot devant lui. Il s'informa auprès des petits bergers. Ceux-ci lui
dirent qu'il se trouvait au Bouchet Saint-Nicolas. C'était-là, à un
mille au-dessous du point désiré et sur le revers d'une crête élevée,
que des chemins mal connus et des paysans sans bonne foi l'avaient
mené. Son épaule meurtrie par le cordon du panier lui faisait grand mal
et son bras était tout endolori à force d'avoir frappé la bourrique. Il
renonça à aller camper au bord du lac et chercha une auberge.
L'AIGUILLON
L'auberge du Bouchet Saint-Nicolas était une des plus modestes que
Stevenson eut vues jusque-là; mais il en rencontra beaucoup de
pareilles dans son voyage. Voici comment notre Anglais décrit ces
auberges de nos montagnes:
Une maison à deux étages avec un banc à côté de la porte, une étable
attenant à la cuisine, si bien que _Modestine_ et lui mangeaient à
peine séparés par une cloison. L'ameublement est des plus sommaires,
parquet en terre battue et pour les voyageurs, une chambre à coucher
qui n'a d'autres meubles que des lits. Dans la cuisine on prépare le
repas, on mange et on couche. Celui qui veut se débarbouiller le fait
en public à un lavabo commun. La nourriture parfois est peu abondante:
poisson salé et omelette; vin très médiocre et eau-de-vie exécrable.
Quelquefois un porc familier, glissant sous la table et vous caressant
les jambes, vient agrémenter le repas de sa visite. Mais, neuf fois
sur dix, les gens de l'auberge se montrent aimables et attentionnés.
Aussitôt que vous avez franchi leur porte vous n'êtes plus un étranger
pour eux; et quoique ces paysans soient grossiers et bourrus hors de
chez eux, dans leur intérieur, ils traitent leurs hôtes assez poliment.
Ainsi, au Bouchet, Stevenson déboucha sa bouteille de Beaujolais et
invita l'aubergiste à en boire. Celui-ci voulut à peine y goûter,
«j'aime ce vin, dit-il, et je serais capable de ne pas vous en laisser
assez».
Dans ces petites auberges, le voyageur doit avoir un couteau à lui. Un
verre, une fourchette en fer et un morceau de pain, voilà tout ce qu'on
trouve en se mettant à table. L'aubergiste admira beaucoup le couteau
anglais de Stevenson. C'était un beau vieillard affable, mais tout à
fait ignorant; sa femme était d'humeur moins agréable, mais elle savait
lire et parlait d'un ton d'autorité, faisant sentir que c'était elle
qui gouvernait dans le ménage, ce que le mari acceptait de bonne grâce.
Stevenson fut accablé de questions sur son voyage et la femme lui
suggéra ce qu'il devait consigner dans la relation qu'il en ferait;
par exemple ce qu'on récolte dans telle ou telle contrée; s'il y a
des forêts; quelles sont les coutumes des gens et les conversations
qu'ils lui ont tenues. Stevenson approuvait ironiquement. Tu vois,
dit-elle à son mari, que je devine ce que le livre contiendra. Tous
deux écoutèrent avec le plus grand intérêt le récit des mésaventures du
voyageur.
--Demain matin, dit le mari, je vous ferai quelque chose de mieux que
votre canne. Les ânes ont la peau dure, vous pouvez les rouer de coups
de trique sans les faire avancer d'un pas. Cette promesse intrigua
Stevenson.
Il y avait deux lits dans la chambre à coucher. Quant il monta pour
prendre possession de l'un, il fut abasourdi de trouver un jeune homme,
sa femme et leur enfant prenant possession de l'autre. C'était la
première fois que pareille aventure lui arrivait et si, écrit-il, je
devais toujours me trouver aussi sot et embarrassé, je prie Dieu que ce
soit la dernière. Je n'insisterai pas sur l'embarras de notre Anglais,
ni sur l'originalité de la situation. Le coucher se passa d'ailleurs de
façon décente.
Le lendemain, lundi 23 septembre, Stevenson se leva le premier et se
hâta de faire sa toilette afin de laisser place libre à ses compagnons
de chambre. Il prit une tasse de lait et sortit pour voir les environs
du Bouchet. Il faisait terriblement froid par cette matinée grise. Des
nuages chargés de pluie rasaient le sol, poussés par un vent glacial
qui sifflait sur le plateau dénudé. On apercevait un seul point coloré,
bien loin derrière le mont Mézenc et les crêtes de l'est, où le ciel
était illuminé des teintes orangées de l'aube.
A cinq heures du matin, sur un plateau de plus de 1.200 mètres de
hauteur, Stevenson dut abriter ses mains dans ses poches et courir pour
se réchauffer. Les gens qui s'en allaient par groupes travailler aux
champs se retournaient en passant pour considérer cet étranger. Il les
avait vus rentrer du travail la veille, il les y voyait retourner le
lendemain. Ainsi allait la vie dans le minuscule village du Bouchet.
Lorsqu'il rentra à l'auberge pour déjeuner, l'hôtesse peignait sa
fillette dans la cuisine. Il lui fit compliment sur la belle chevelure
de l'enfant.
Non, dit la mère, elle n'est pas si belle qu'elle pourrait l'être;
ses cheveux sont trop fins.--Ainsi, à notre époque de démocratie
débordante, la majorité fait de ses défauts un type de beauté.
Où est votre mari? demanda Stevenson.
Il est en haut, répondit-elle, il vous fait un aiguillon.
Béni soit celui qui inventa l'aiguillon. Béni soit l'aubergiste du
Bouchet Saint-Nicolas qui m'en fit connaître l'usage, s'écrie notre
héros. Cette simple baguette armée d'une pointe de trois millimètres
fut un vrai sceptre mis entre ses mains. A partir de ce moment
_Modestine_ fut son esclave. Un coup d'aiguillon la détournait des
portes d'étables les plus tentantes. Un coup d'aiguillon lui faisait
prendre un petit trot et dévorer l'espace. La vitesse n'était pourtant
pas excessive, dix milles en 4 heures au plus. Mais quel admirable
changement depuis hier. Plus d'odieux coups de gourdin, plus de fatigue
au bras pour fustiger. Rien que quelques coups de pointe discrets et
sans brutalité. Parfois une goutte de sang coulait sur la croupe de
_Modestine_; qu'y faire? Stevenson en était désolé sans doute. Mais les
exploits de la journée précédente avaient banni la pitié de son cœur.
Puisqu'on ne pouvait rien obtenir par la douceur de ce petit animal
pervers, il fallait bien employer l'aiguillon pour le faire marcher.
Le temps était sombre et froid et jusqu'à Pradelles, Stevenson
ne rencontra sur la route qu'un groupe de femmes chevauchant à
califourchon et des courriers. Un jeune poulain qui paissait dans une
prairie avec une clochette au cou s'avança au galop jusqu'au bord de la
route, puis s'enfuit avec la même hâte et le tintement de la clochette
retentit longtemps à l'oreille de Stevenson.
Pradelles est situé sur une haute colline au-dessus de _l'Allier_, au
milieu des vertes prairies d'où lui est venu son nom. De tous côtés on
fauchait le regain et cette orageuse matinée de septembre était toute
parfumée de l'odeur de foin coupé. De l'autre côté de _l'Allier_ des
collines montaient par degrés jusqu'à l'horizon lointain; paysage
d'automne d'un brun terne, avec des espaces sombres de bois de pins
et des rubans de routes blanches traversant les collines sous un ciel
voilé de nuages cuivrés.
Tout cela engageait le voyageur à ne pas s'attarder en route, car
il était maintenant à la limite du _Velay_ et ce qu'il avait devant
lui faisait partie d'une autre région: le _Gévaudan_, pays sauvage,
montagneux, peu habité et déboisé, il n'y a pas très longtemps par
terreur des loups. Je laisse à Stevenson la responsabilité de cette
assertion plus que contestable. Le passage suivant est aussi presque
littéralement extrait de son récit:
Les loups hélas! de même que les brigands semblent fuir à mesure que
s'accroît l'affluence des voyageurs; on peut parcourir toute l'Europe
sans la moindre rencontre de ces deux espèces nuisibles. Mais ici,
plutôt que nulle part ailleurs il devrait être permis d'espérer, car
nous sommes dans la région de la légendaire «_bête du Gévaudan_, ce
_Napoléon Buonaparte_ des loups» (la qualification est bien anglaise).
Quelle carrière que celle de ce loup! Il parcourut pendant de longs
mois le _Gévaudan_ et le _Vivarais_ de 1764 à 1767 dévorant des femmes,
des enfants et des bergères renommées pour leur beauté; il poursuivit
des cavaliers armés. On le vit, en plein midi, courir sur le grand
chemin après une chaise de poste qui s'enfuyait au galop. Il fut
signalé comme un ennemi public et sa tête fut mise à prix pour 10.000
francs. Lorsqu'il fut tué et envoyé à Versailles, il se trouva que ce
n'était qu'un loup et non des plus grands.
Stevenson prit son repas à la hâte et, se dispensant de visiter
Notre-Dame de Pradelles, malgré les conseils de son hôtesse, il
descendait au bout de trois quarts d'heure la pente rapide qui mène à
Langogne sur l'Allier.
Des deux côtés de la route, les paysans labouraient pour les semailles.
Dans chaque champ un attelage de grands bœufs creusait de longs sillons
et ces bêtes pacifiques en tirant la charrue suivaient de leurs grands
yeux étonnés l'homme et l'ânesse qui passaient le long de la route.
C'était un tableau charmant d'activité rustique. A mesure que Stevenson
continuait à descendre, les montagnes du Gévaudan se dressaient en face
de lui jusque dans les nuages. Il avait franchi la Loire la veille;
maintenant il allait traverser l'Allier; tant ces deux rivières sont
rapprochées au commencement de leurs cours.
Juste sur le pont de Langogne la pluie qui menaçait depuis longtemps
se mit à tomber. Ce fut la bienvenue qu'il reçut en entrant dans le
Gévaudan.
Stevenson, arrêté par la pluie, dut coucher à Langogne le 23 septembre,
bien qu'il n'en dise rien dans son livre.
UN CAMPEMENT DANS LES TÉNÈBRES
Le lendemain 24 septembre, il était 2 heures de l'après-midi lorsqu'il
eut rédigé son journal de voyage et préparé son havresac qu'il s'était
décidé à porter sur son dos, ne voulant plus s'embarrasser d'un panier.
Il partait aussitôt pour le Cheylard-l'Evêque, localité située sur le
bord de la forêt de Mercoire. C'était, lui disait-on, à une heure et
demie de distance. Il pensa qu'avec son ânesse il ne mettrait pas plus
de quatre heures.
Tout le long de la montée, à partir de Langogne, la pluie et la grêle
se succédaient sans interruption. Le vent devint de plus en plus froid.
Le ciel était couvert de gros nuages venant du Nord, les uns bas et
chargés de pluie, les autres en masses moins sombres présageant la
neige. Le voyageur sortit bientôt de la vallée cultivée de l'Allier.
Plus d'attelages de bœufs au labour, plus de riants paysages. La lande
nue; des bruyères et des marécages; des espaces rocheux parsemés de
pins; des bois de bouleaux au feuillage jauni par l'automne, de loin
en loin quelque ferme isolée et de maigres cultures, voilà l'aspect
de la contrée. C'est une suite sans fin de montagnes et de vallées.
Les petits sentiers rocailleux que les bestiaux tracent en passant sur
le gazon se coupent et s'enchevêtrent, formant trois ou quatre lignes
qui vont se perdre dans une flaque d'eau, puis reparaissent quand le
terrain se relève, ou à la lisière d'un bois.
Aucune route directe ne conduisait au Cheylard et il n'était pas
facile de se diriger dans un pays si accidenté, à travers ces mille
sentiers si peu apparents. Il était 4 heures quand Stevenson arriva à
_Sagnerousse_. C'était un point de repère assuré. Deux heures après, le
vent s'étant calmé et la nuit venant rapidement, il sortit d'un bois de
pins où il s'était égaré et trouva, au lieu du village qu'il cherchait,
un enfoncement marécageux entouré de pentes escarpées et glissantes. Il
entendait depuis un moment des tintements de clochettes.
En émergeant du bois, il aperçut devant lui une douzaine de vaches
et un nombre peut-être plus grand de personnes qu'il pensa être des
enfants, bien qu'ils parussent à travers le brouillard d'une taille
exagérée. Ils exécutaient en silence une ronde, tantôt se tenant par
la main, tantôt se séparant et se faisant la révérence. Une danse
d'enfants n'inspire que des sentiments d'innocente gaîté; mais à la
tombée de la nuit, dans ce site sauvage, elle lui parut étrange et
fantastique.
Lui qui avait pourtant beaucoup étudié Herbert Spencer resta un
moment tout étonné. Mais il ne tarda pas à se reprendre et d'un coup
d'aiguillon fit repartir _Modestine_. Sur un chemin battu l'ânesse
avançait sans se faire prier, mais une fois sur le gazon ou dans les
broussailles elle perdait la tête et s'obstinait à tourner en rond; il
fallait que Stevenson déployât toute son adresse pour la faire avancer
en droite ligne dans un champ où nul chemin n'était tracé.
Pendant qu'il cherchait à se tirer de la fondrière, enfants et vaches
s'en allaient; il ne restait plus que deux fillettes à qui il demanda
son chemin. Les paysans, en général, sont, selon lui, peu disposés
à renseigner le voyageur. Un vieillard diabolique s'était barricadé
dans sa maison à son approche, il avait eu beau frapper à la porte à
tour de bras, le vieux avait fait la sourde oreille. Un autre qu'il
avait mal compris le vit prendre une fausse direction sans lui faire
un signe. Que lui importait que le voyageur errât toute la nuit sur la
montagne? Les deux fillettes auxquelles il s'adressa alors se moquèrent
impudemment de lui: l'une lui tira la langue et l'autre le renvoya
à ses vaches, et toutes les deux se mirent à rire en se poussant du
coude. La bête du Gévaudan avait dévoré une centaine d'enfants dans ces
parages. Elle commençait à lui inspirer de la sympathie.
N'obtenant rien des deux espiègles, Stevenson traversa la fondrière,
puis un autre bois et tomba sur un grand chemin. La nuit devenait de
plus en plus noire. _Modestine_, pressentant quelque mésaventure, hâta
spontanément le pas et, à partir de ce moment, ne lui donna plus de
tracas. Ce fut le premier signe d'intelligence qu'il remarqua en elle.
A la même heure une rafale du vent du Nord amena une forte averse.
Stevenson aperçut de l'autre côté du bois des fenêtres éclairées.
C'était le hameau de Fouzilhet bâti sur la colline près d'un bois de
bouleaux. Il trouva là un brave homme qui l'accompagna sous la pluie
pour le mettre sur le chemin du Cheylard et qui refusa énergiquement
toute rémunération. Notre héros, l'esprit plus tranquille, se voyait
déjà à table à côté d'un bon feu alors que de nouvelles et plus grandes
misères allaient l'atteindre. Subitement la nuit était arrivée telle
qu'il n'en avait jamais vu de plus obscure. Les rochers, la route
bien battue et les arbres étaient à peine perceptibles. Le ciel était
absolument noir et Stevenson ne pouvait même pas distinguer l'aiguillon
qu'il portait à la main.
Bientôt le chemin qu'il suivait se divisa, selon l'habitude du pays,
en trois ou quatre tracés dans une espèce de pâtis pierreux. Stevenson
dans cette conjoncture comptait sur l'instinct de _Modestine_. Mais que
peut-on attendre de l'instinct d'un âne? Au bout de quelques minutes
elle tournait dans les pierres absolument incapable de retrouver son
chemin. L'Anglais aurait campé n'importe où s'il eût eu les provisions
nécessaires, mais, vu le peu de longueur du trajet à faire ce jour-là,
il n'avait emporté ni vin, ni pain pour lui, mais seulement une ration
pour _Modestine_.
En outre, il était, ainsi que l'ânesse, trempé jusqu'aux os, ne
trouvant même d'autre eau que celle qu'il recevait sur le dos. Il se
détermina à revenir à Fouzilhet pour y chercher un guide. Mais ce
retour était bien difficile. Stevenson n'avait pour se guider que la
direction du vent.
Ne retrouvant plus la route il se jeta à travers champs, pataugeant
dans des flaques d'eau, tournant les murs que la bête ne pouvait
franchir, jusqu'à ce qu'il retrouvât les fenêtres éclairées. Elles ne
se présentaient pas du même côté. Il se trouvait, non à Fouzilhet,
mais à Fouzilhac, hameau peu éloigné du premier, dont les habitants
différaient entièrement par leurs mœurs inhospitalières.
La première maison à laquelle il frappa était habitée par une femme
qui refusa de lui ouvrir, prétextant qu'elle était seule et boiteuse.
Il heurta à une autre porte. Un homme, deux femmes et une petite fille
s'avancèrent avec une lanterne pour examiner le voyageur. L'homme
n'avait pas une mauvaise apparence, mais il souriait d'un air matois.
Il s'accota au montant de sa porte et le laissa exposer son cas.
Stevenson ne demandait qu'un guide pour le mener au Cheylard.--Il fait
trop noir, répondit l'homme. Stevenson eut beau prier, promettre une
récompense, insister jusqu'à se mettre en colère. Rien ne put vaincre
l'obstination de cet homme.--Il fait trop noir répétait-il, je ne
sortirai pas par une pareille nuit. Stevenson hors de lui se retira en
lui lançant ces mots: «Vous êtes un poltron.»
En voyant l'air embarrassé de ce paysan il pensa que le souvenir de
la _bête du Gévaudan_ était la cause de sa pusillanimité. Il battait
en retraite quand, à un éclat de rire de la gamine, il reconnut que
c'était justement une de celles de la ronde qui s'était déjà moquée de
lui. «Tous _bêtes du Gévaudan_,» grommela-t-il en s'éloignant. Toutes
les autres maisons du village étaient noires et silencieuses.
Après avoir en vain frappé à plusieurs portes, il revint à _Modestine_
en chargeant Fouzilhac de ses malédictions. Avec ou sans eau, il dut
se résigner à camper. Il chercha un abri sous les arbres, car le vent
était froid et violent et, dans ce pays tout boisé, il fut près d'une
heure à trouver l'endroit désiré.
Il rencontra enfin un bouquet d'arbres dont les branches entrelacées
formaient sur le bord du chemin une espèce de voûte toute noire dont
l'entrée simulait vaguement celle d'un donjon. Il chercha à tâtons une
tige solide et y attacha _Modestine_. La pauvre bête était effarée,
ruisselante de pluie et exténuée de fatigue. Alors il déchargea son
ballot, le plaça le long du mur sur le bord de la route et déboucla
les courroies du sac de campement. Il trouva bien la lanterne, mais
où étaient les bougies? En fouillant il rencontra la lampe à alcool.
Quelle chance! elle remplaçait la lanterne.
Le vent mugissait sans trêve dans les arbres secouant les branches et
faisant bruire les feuilles; cependant la place du campement était
noire comme un four, mais admirablement abritée. A la seconde allumette
la mèche s'enflamma. A cette lumière livide et mouvante, les ténèbres
semblaient tout autour devenir plus épaisses.
Stevenson attacha _Modestine_ de manière à lui ménager l'espace
nécessaire et lui donna à manger la moitié du pain bis, réservant
l'autre moitié pour le lendemain matin. Il réunit à portée de sa main
tout ce dont il pouvait avoir besoin, enleva ses chaussures et ses
guêtres détrempées et les enveloppa dans son waterproof. Il mit son
havresac comme oreiller au-dessous du revers du sac de campement, se
glissa dans ce sac et s'y boucla comme un enfant au maillot. Il ouvrit
une boîte de saucisson de Bologne et mangea avec cette conserve une
tablette de chocolat. Ce fut tout son dîner, dîner étrange, et il n'eut
pour l'arroser que de l'eau-de-vie, boisson également étrange pour le
repas. Mais il avait grand faim et la cigarette qu'il fuma après lui
parut délicieuse.
Ensuite il mit une pierre dans son chapeau de paille, rabattit la
fourrure de sa casquette sur son cou et ses yeux, posa son revolver à
côté de sa main et s'emmitoufla bien chaudement dans la peau de mouton.
Il se demanda d'abord s'il pourrait dormir. Son cœur battait plus vite
que d'habitude, comme sous l'impression d'un grand bien-être physique.
Mais une fois ses paupières fermées il ne les rouvrit plus. Le souffle
du vent à travers les arbres lui servait de berceuse. Tantôt c'était un
gémissement monotone et prolongé, tantôt des grondements furieux qui
secouaient les arbres et faisaient pleuvoir sur Stevenson de larges
gouttes des averses de la veille. Pendant bien des nuits, couché dans
son lit en Ecosse il avait écouté ce bruyant concert du vent dans les
bois, mais ici, soit que les arbres ou le sol fussent d'une autre
espèce, soit parce qu'il était en plein air, il constatait que le vent
chantait sur un ton différent au milieu de ces monts du Gévaudan.
Cependant le sommeil l'envahit peu à peu; la dernière sensation dont il
se rendit compte fut ce bruit du vent auquel ses oreilles d'étranger
n'étaient pas habituées.
Une première fois pendant la nuit, froissé par un caillou qui était
sous le sac, et une seconde fois dérangé par _Modestine_ qui, à bout de
patience, frappait du pied et grattait le sol sur la route, le dormeur
rouvrit les yeux et aperçut des étoiles et les festons du feuillage se
découpant sur le firmament. Lorsqu'il se réveilla pour la troisième
fois, la terre était éclairée par cette teinte bleu-clair qui annonçait
l'aurore du mercredi 25 septembre. Il eut devant les yeux les feuilles
secouées par le vent et le blanc ruban de la route. A côté de lui
_Modestine_, attachée à un bouleau, se tenait presque au milieu de la
route, dans une attitude de patience angélique.
Il constata avec surprise que sa nuit s'était passée facilement et
non sans agréments, même par un temps de tempête. Sans la pierre qui
l'avait gêné, sans l'obligation de camper par une nuit si noire, il
n'aurait éprouvé d'autre désagrément que de rencontrer sous son pied
la lanterne ou le second volume des _Pasteurs du Désert_ qui faisaient
partie des objets contenus dans le sac de campement. Il n'avait pas
ressenti le moindre froid et s'éveillait l'esprit content et le corps
dispos.
Alors il se secoua, se chaussa, donna à _Modestine_ le pain réservé
la veille et parcourut les environs, cherchant à se reconnaître.
Notre original voyageur déclare qu'il a couru toute sa vie après
une aventure, comme les anciens chevaliers errants: Or, s'éveiller
par hasard un matin au coin d'un bois du Gévaudan, sans boussole,
aussi ignorant du pays environnant qu'un homme jeté subitement dans
une île déserte, c'était presque la réalisation de ses rêves. Il se
trouvait sur la lisière d'un petit bois de bouleaux mêlés de hêtres;
derrière s'étendait un autre bois de pins; en face s'ouvrait un
petit vallon herbeux. Tout autour se dressaient des cimes dénudées
à peu près de même hauteur. Le vent courbait les arbres et balayait
des tourbillons de feuilles jaunies. Le ciel était traversé de
nuages qui disparaissaient rapides sous le souffle de la tempête. La
température était glaciale. Stevenson mangea du chocolat, but une
gorgée d'eau-de-vie et fuma une cigarette; ses doigts commençaient à
s'engourdir.