Monsieur le Chancelier de l’Hospital qui estoit pourveu de cette force

d’esprit autant qu’aucun autre de ceux qui l’ont precedé ou suivy, la

décrivoit encore plus brievement, quoy qu’en termes beaucoup plus

hardis, desquels même il avoit composé sa devise, [277]_si fractus

illabatur orbis impavidum ferient ruinæ_. Arriere doncques de ce

Ministere tant d’esprits foibles & effeminez, tant d’ames coüardes &

pusillanimes, qui s’épouvantent des premieres difficultez, qui fuyent à

la moindre resistance, & qui perdent l’esprit lors qu’on leur parle de

quelque grande resolution. Je veux un esprit d’Epictete, de Socrates,

d’Epicure, de Seneque, de Brutus, de Caton, & pour me servir d’exemples

plus familiers, du Pere Paul, du Cardinal d’Ossat, du President Janin,

de V. Eminence, de Ferrier, & de quelques autres de pareille marque. Je

veux qu’il ait les bonnes maximes de Philosophie dans la teste non pas

sur les levres; qu’il connoisse la nature en son tout & non pas en

quelque partie; qu’il vive dans le monde comme s’il en estoit dehors, &

au dessous du Ciel comme s’il estoit au dessus, afin qu’il ne puisse pas

seulement comme les Gaulois apprehender la ruine de cette grande

machine, je veux qu’il s’imagine de bonne heure que la Cour est le lieu

du monde où il se dit & fait plus de sottises, où les amitiés sont plus

capricieuses & interessées, les hommes plus masquez, les maistres moins

affectionnez à leurs serviteurs, & la fortune plus folle & aveugle; afin

qu’il s’accoustume aussi de bonne heure à ne se point scandaliser de

toutes ces extravagances. Je veux enfin qu’il puisse regarder

[278]_oculo irretorto_ ceux qui seront plus riches, & moins dignes de

l’estre que luy, qu’il se picque d’une pauvreté genereuse, d’une

obstination au bien, d’une liberté Philosophique mais pourtant civile,

qu’il ne soit au monde que par accident, à la Cour que par emprunt, & au

service d’un Maistre que pour s’en acquiter honnestement. Or quiconque

aura cette premiere, universelle, & generale disposition, qui conduit

l’homme à une apathie, franchise, & bonté naturelle, il aura par même

moyen la fidelité, [279]_optimum enim quemque fidelissimum puto_, disoit

fort bien Pline en parlant à l’Empereur Trajan; & cette fidelité ne sera

pas commune, bridée de certaines circonstances, & assujettie à diverses

considerations de nos interests particuliers, des personnes, de la fin

des affaires, & de mille autres, mais une fidelité telle que doit avoir

un galand homme, pour servir celuy à qui il la promettra envers tous &

contre tous, sans exception de lieu, de temps, ny de personnes. C’est

ainsi que C. Blosius servoit son amy Tiberius Gracchus, (_Valer. Max.

lib. 4. cap. 7._) & le Pere du Chancelier de l’Hospital son maistre

Charles de Bourbon, duquel se trouvant Medecin & Confident lors de sa

disgrace & persecution, il ne l’abandonna jamais, le suivant en habit

déguisé, participant à toutes ses infortunes, le secondant en tous ses

desseins contre le Roy, contre l’Empereur & contre Rome, les Cardinaux &

le Pape même. Action que son fils ce grand Chancelier de France a

tellement estimée, qu’il l’a bien voulu placer comme la plus remarquable

de sa famille, en teste de son Testament. Il faut doncques qu’un

affectionné Ministre soit premierement & principalement garny de

fidelité, & que lors qu’il sera besoin de la témoigner, il dise

librement,

[280]_Huic ego nec rerum metas nec tempora pono,

Obsequium sine fine dedi._

[277] Si le monde se bouleversoit, ses ruïnes me fraperoient, sans que

j’en fusse épouventé.

[278] D’un œuil droit & non de travers.

[279] Car j’estime que le plus homme de bien est aussi le plus

fidelle.

[280] Je ne mets point icy de bornes, & n’y limite point de temps,

j’ay témoigné une obeïssance sans fin.

Il faut aussi qu’il soit dégagé d’ambition, d’avarice, de convoitise &

de tout autre desir, que de bien servir son Maistre dans l’estat d’une

fortune mediocre, honneste, & capable de le delivrer luy & ses plus

proches parens, d’envie & de necessité. Car s’il commence une fois à

aller au plus à se vouloir avancer dans les charges & dignitez, il ne se

pourra pas faire qu’il ne prefere son bien propre à celuy de son

Maistre, & qu’il ne se serve premier que luy; & cela estant, c’est

ouvrir la porte à l’infidelité, perfidie & trahison, il n’y aura plus de

secret qu’il ne découvre, plus de conseil qu’il n’évente, plus de

resolution qu’il ne declare, plus d’ennemy qu’il ne courtise, bref

[281]_Publica privatis postponet commoda rebus._

[281] Il preferera son profit particulier au bien public.

S’il desire la grandeur de son Maistre ce ne sera que pour avancer la

sienne, à laquelle s’il ne peut parvenir en le servant avec fidelité, il

ne fera point de doute de le deservir, de le vendre & livrer à ses

ennemis pour satisfaire à son ambition, ou à son avarice demesurée,

[282]_Namque ubi avaritia est habitant ferme omnia ibidem

Flagitia, impietas, perjuria, furta, rapinæ,

Fraudes atque doli, insidiæque & proditiones._

(Paling. in Sagit.)

[282] Car là où est l’avarice, tous les autres vices y habitent aussi,

l’impieté, le parjure, le vol, la rapine, les fraudes & tromperies,

les embusches & les trahisons.

C’est ce que pratiqua autrefois Stilico, quand pour s’acquerir l’amitié

d’Alaric Roy des Gots, & s’appuyer de son secours pour se saisir de

l’Empire d’Orient, il fit une paix honteuse avec luy & obligea

l’Empereur de luy payer tribut sous le nom de pension; & Pierre des

Vignes Chancelier de Frederic II, fut à bon droit privé de la veuë, pour

avoir noüé une intelligence trop secrete avec le Pape Alexandre III,

ennemy capital de son Maistre. Ce fut encore pour la même cause que le

Cardinal Balue demeura XII ans resserré dans la Tour des Loches sous le

Regne de Louys XI, & que le Cardinal du Prat décheut de sa faveur, & fut

long-temps en prison pendant celuy de François I. Cette même force &

disposition d’esprit defend aussi à nostre Ministre d’estre trop credule

ou superstitieux, & bigot: Car bien que [283]_credulitas error sit magis

quam culpa, & quidem in optimi cujusque mentem facillimè obrepat_, (Cic.

l. 1. ep. 23.) c’est toutefois le propre d’un homme judicieux & bien

sensé, de ne rien croire [284]_nisi quod in oculos incurret_; (Senec. de

Ira.) au moins Palingenius est d’avis qu’il faut ainsi faire, crainte

d’estre trompé, parce que

[285]_Qui facilis credit facilis quoque fallitur idem._

[283] La credulité soit plutost une erreur qu’une faute, & qu’elle

s’empare facilement des meilleurs naturels.

[284] Que ce qu’il void de ses yeux.

[285] Qui croit facilement se laisse aussi facilement tromper.

Et comme nous avons dit cy-dessus, qu’il y avoit quatre ou cinq moyens

d’attraper ou tromper les trop credules & superstitieux, aussi faut-il

que celuy qui se mesle de les pratiquer, ne soit pas si sot que de s’y

laisser prendre par d’autres qui s’en voudroient servir contre luy-même.

Joint qu’à un Ministre qui aura l’esprit assez bas pour le ravaler &

soumettre à la creance de tant de fables, impostures, faux miracles,

tromperies, & charlataneries qui se font ordinairement, ne pourra pas

donner grande esperance de bien reüssir en beaucoup d’affaires où il

faut gaillardement enjamber par dessus toutes ces folies. Les souplesses

d’Estat, les artifices des Courtisans, les menées & pratiques de

quelques avisez Politiques, trompent aisément un homme plongé dans des

devotions excessives & superstitieuses. La prediction d’un devin, le

croassement d’un corbeau, la rencontre d’un maure, un faux bruit,

quelque vau de ville, tromperie, ou superstition, luy feront perdre

l’escrime, l’étonneront, & le reduiront à prendre quelque party honteux

& deshonneste; A quoy s’il est tant soit peu porté de sa nature, la

superstition sœur germaine de cette grande credulité, l’y plongera tout

à fait, & luy ostera si peu de jugement qui luy pouvoit rester.

[286]_Occentus soricis auditus Fabio Maximo dictaturam, C. Flaminio

magisterium equitum deponendi causam præbuit._ (Val. Max. l. 1. cap.

10.) Elle luy ravira le repos du corps, & la fermeté, constance, &

resolution de l’esprit; [287]_superstitione enim qui est imbutus

quiescere nunquam potest_: (Cicero de fin. l. 1.) elle l’assujettira à

mille terreurs paniques, & luy fera craindre & redouter,

[288]_Nihilo metuenda magis, quàm

Quæ pueri in tenebris pavitant, finguntque futura._

[286] Le chant d’une souris fut cause que Fabius Maximus se démit de

la Dictature, & Caius Flaminius de la charge de Colonel de la

Cavalerie.

[287] Car quiconque est imbu de superstition, il luy est impossible de

reposer.

[288] Des choses qui ne sont non plus à craindre que celles dont les

enfans ont peur dans les tenebres, & qu’ils s’imaginent devoir

arriver.

Elle luy fera commettre plus de pechez qu’il n’en est defendu aux dix

commandemens, & se frottant les yeux avec de l’eau benite, ou touchant

la chape d’un Prestre, il pensera effacer toutes les mauvaises actions

de sa vie: [289]_sic errore quodam mentis famulatur impietati_;

(Paschas. de virtut.) elle luy fera trouver des scrupules où il n’y en a

point, & auparavant que de conclure une affaire, il en voudra parler

cent fois à un confesseur. Il luy revelera le conseil de son Prince, le

soumettra à sa censure, l’examinera suivant toutes les regles des

Casuistes, & à la fin [290]_ea quæ Dei sunt audacter excludet, ut sua

tantùm admittat_; bref elle le rendra sot, impertinent, stupide,

méchant, incapable de rien voir, de rien faire, de rien juger ou

examiner à propos, & capable seulement de causer la perte & la ruine

totale de quiconque se servira de luy, & la sienne propre, puis que

[291]_superstitione quisquis illaqueatus est, non potest effugere

proximas miserias, ipsa sibi superstitio supplicium est, dum quæ non

sunt mala hæc fingit esse talia, & quæ sunt mediocria mala, hæc maxima

facit ac lethalia_. Il ne faut point tant de mysteres & de ceremonies

pour estre homme de bien, Lycurgue fut estimé tel quoy qu’il eust

retranché beaucoup de choses superflues & inutiles à la Religion. Le

vieux Caton passoit pour le plus vertueux de Rome, encore qu’il se fust

mocqué de celuy qui prenoit pour mauvais augure que les souris eussent

rongé ses chausses, & qu’il luy eust dit, [292]_non esse illud monstrum

quod arrosæ sint à soricibus caligæ, sed verè monstrum habendum fuisse

si sorices à caligis roderentur_. (D. August. de Doct. Christian.)

Luculle ne fut estimé impie pour avoir combatu Triganes un jour que le

Calendrier Romain marquoit pour malheureux; ny Claudius pour avoir

méprisé les auspices des poulets; non plus que Lucius Æmilius Paulus

pour avoir le premier commencé d’abatre & ruiner les Temples d’Isis & de

Serapis. D’où l’on peut conjecturer que la superstition est le vray

caractere d’une ame foible, rampante, effeminée, populaire, & de

laquelle tout esprit fort, tout homme resolu, tout bon Ministre doit

dire, comme faisoit Varron de quelque autre chose qui ne valoit pas

mieux,

[293]_Apage in directum à domo nostra istam insanitatem._

(in Eumenidib.)

[289] Et ainsi par l’erreur de l’entendement on se rend esclave de

l’impieté.

[290] Il rejettera hardiment les choses qui sont de Dieu pour admettre

les sienes propres.

[291] Quiconque est enlassé dans la superstition, il ne peut pas

éviter les miseres qui luy panchent sur la teste; sa superstition

luy est un supplice, lors qu’il s’imagine mauvaises des choses qui

ne le sont pas; & qu’il fait grands & mortels les maux qui ne sont

que mediocres.

[292] Que ce n’estoit pas un prodige que les souris eussent rongé des

chausses, mais que c’en seroit veritablement un si des chausses

rongeoient des souris.

[293] Chassons de nostre maison cette folie.

La seconde vertu qui doit servir de base & de fondement aux merites & à

la bonne renommée de nostre Conseiller, c’est la Justice; de laquelle si

nous voulions expliquer toutes les parties, il la faudroit comparer à

une grosse tige qui produit trois branches, dont l’une monte à Dieu,

l’autre s’étend vers soy-même, & la tierce vers le prochain; & chacune

desdites branches produit encore divers petits rameaux que je

n’expliqueray point en particulier, m’estant assez de prendre les choses

en gros, & non en détail. C’est pourquoy je mettray le principal

fondement de cette justice à estre homme de bien, à vivre suivant les

loix de Dieu & de la Nature, noblement, philosophiquement, avec une

integrité sans fard, une vertu sans art, une religion sans crainte, sans

scrupule, & une ferme resolution de bien faire, sans autre respect &

consideration, que de ce qu’il faut ainsi vivre, pour vivre en homme de

bien & d’honneur,

[294]_Oderunt peccare boni virtutis amore._

[294] Les gens de bien haïssent le vice pour l’amour de la vertu.

Mais d’autant que cette justice naturelle, universelle, noble &

philosophique, est quelquefois hors d’usage & incommode dans la pratique

du monde, où [295]_veri juris germanæque justitiæ solidam & expressam

effigiem nullam tenemus, umbris & imaginibus utimur_. Il faudra bien

souvent se servir de l’artificielle, particuliere, politique, faite &

rapportée au besoin & à la necessité des Polices & Estats, puis qu’elle

est assez lâche & assez molle pour s’accommoder comme la regle Lesbienne

à la foiblesse humaine & populaire, & aux divers temps, personnes,

affaires & accidens: Toutes lesquelles considerations nous obligent bien

souvent à plusieurs choses que la justice naturelle rejetteroit &

condamneroit absolument. Mais quoy, il faut vivre comme les autres, &

parmy tant de corruptions, celuy qui en a le moins doit passer pour le

meilleur, [296]_beatus qui minimis urgetur_; entre tant de vices on en

peut bien quelquefois legitimer un; & parmy tant de bonnes actions en

déguiser quelqu’une. C’est doncques une maxime, que comme entre les

lances celles-là sont estimées les meilleures, qui sont les plus

souples, aussi entre les Ministres, on doit priser davantage ceux qui

sçavent le mieux plier, & s’accommoder aux diverses occurrences, pour

venir à bout de leurs desseins, imitant ainsi le Dieu Vertumnus qui

disoit dans Properce:

[297]_Opportuna mea est cunctis natura figuris,

In quamcunque voles verte decorus ero._

[295] Nous n’avons aucune solide & expresse effigie du vray droit, &

de la veritable justice, nous nous servons seulement de leurs

ombres.

[296] Bienheureux est celuy qui est travaillé des plus petites.

[297] Ma nature est propre à prendre toutes sortes de figures, donnez

moy celle que vous voudrez, je seray beau sous chacune.

Qu’il se souvienne seulement d’observer toujours ces deux preceptes, le

premier de conjoindre & assembler autant qu’il luy sera possible

l’utilité & l’honnesteté, l’envisageant toujours & la costoyant le plus

prés qu’il luy sera possible: l’autre de ne servir jamais d’instrument à

la passion de son Maistre, & de ne rien proposer ny conclure, qu’il ne

juge luy-même estre necessaire pour la conservation de l’Estat, le bien

du peuple, ou le salut du Prince, demeurant à couvert pour ce qui sera

du reste sous ce bon avis de Plutarque, _Que bien souvent pour faire la

justice il ne faut pas tout ce qui est juste_. (Livre de la curiosité.)

Enfin la troisiéme & derniere partie qui doit composer & perfectionner

nostre Ministre, est la Prudence, Vertu si necessaire à un homme de

cette qualité, qu’il ne peut en aucune façon s’en passer, veu que comme

nous enseigne Aristote, [298]_prudentia & scientia civilis iidem sunt

animi habitus_, (l. 6. Eth. c. 8.) & qu’au reste elle est si puissante

qu’elle seule domine & gouverne les trois temps de nostre vie, [299]_dum

præsentia ordinat, futura prævidet, præterita recordatur_: si

universelle qu’elle comprend sous soy toutes les autres vertus,

circonstances, & observations que nous pouvons faire icy de la science,

modestie, experience, conduitte, retenuë, discretion, & particulierement

de ce que les Italiens appellent _Segretezza_ par un terme qui leur est

propre. Juvenal (_Sat. X._) ayant fort bien dit que

[300]_Nullum numen abest si sit prudentia_:

[298] La prudence & la science civile sont les mêmes habitudes d’un

esprit.

[299] Lors qu’elle ordonne pour le present, prevoit l’avenir & se

souvient du passé.

[300] La fortune ne manque jamais là où il y a de la prudence.

Neanmoins comme plusieurs choses sont requises pour former l’or, qui est

le Roy des Metaux, la preparation de la matiere, la disposition de la

Terre, la chaleur du Soleil, la longueur du temps; aussi pour former

cette Prudence, la Reyne des vertus politiques, l’or des Royaumes, le

thresor des Estats, il faut de grandes aides, & des avantages

tres-heureux; la force de l’esprit, la solidité du jugement, la pointe

de la raison, la docilité pour apprendre, l’instruction receuë des

grands personnages, l’estude des sciences, la connoissance de

l’histoire, l’heureuse memoire des choses passées, sont les dispositions

pour y parvenir: la saine consultation, la connoissance & consideration

des circonstances, la prevoyance des effets, la precaution contre les

empeschemens, la prompte expedition, sont les belles actions qu’elle

produit; & enfin le repos des peuples, le salut des Estats, le bien

commun des hommes, sont les fruits divins que l’on en recueille. Mais

encore n’est-ce rien dire, si nous n’ajoustons quels sont les lignes,

par lesquels on peut juger du progrez que quelqu’un aura fait en

l’acquisition de ce thresor, & s’il est veritablement assez sage &

prudent pour seconder un Prince en l’administration de son Estat. Or

entre plusieurs que l’on en peut donner, je proposeray ceux-cy comme les

plus ordinaires & communs, sçavoir tenir secret ce qu’il n’est à propos

de dire, & parler par necessité plutost que par ambition, ne croire trop

promptement ny à toutes sortes de personnes, estre plus prompt à donner

ce qui est à soy qu’à demander ce qui appartient à autruy, examiner bien

les choses auparavant que d’en juger, ne médire de personne, excuser les

fautes, & defendre la renommée d’un chacun, ne mépriser personne, non

pas même les moindres: Honorer les hommes selon leurs merites &

qualitez, donner plus de loüange à ses compagnons qu’à soy-même, servir

& entretenir ses amis, demeurer ferme & constant parmy leurs adversitez,

ne changer de dessein & de resolution sans quelque grand sujet,

deliberer à loisir & executer gayement & avec diligence, ne

s’émerveiller de ce qui est extraordinaire, ny se mocquer de personne,

mais sur tout épargner les pauvres & ses amys, n’envier la loüange à

ceux qui la meritent, non pas même à ses ennemis, ne parler sans

sçavoir, ne donner conseil qu’à ceux qui le demandent, ne faire

l’entendu en ce qui n’est pas de sa profession, & ne parler de ce qui en

est qu’avec modestie & sans jactance & affectation, comme faisoit Piso,

duquel Vell. Paterc. a dit, [301]_quæ agenda sunt agit sine ulla

ostentatione agendi_; avoir plus d’effets que de paroles, plus de

patience que de violence, desirer plutost le bien que le mal à ses

ennemis, plutost perdre que plaider, n’estre cause d’aucun trouble ny

remuement, finalement aymer Dieu, servir son prochain, & ne souhaitter

la mort ny la craindre. Or ce qui m’a fait recueillir tous ces signes si

particulierement, c’est parce que le choix d’un Ministre est de si

grande importance, que les Princes ont grand interest de ne s’y pas

tromper, & encore qu’il ne faille pas esperer de les pouvoir tous

rencontrer en un homme, on ne peut toutefois manquer de preferer celuy

qui en aura le plus. Et quand le Prince l’aura trouvé, ce sera à faire à

luy de le bien maintenir & choier comme un precieux thresor, parce que

si la naissance ne luy a donné des couronnes, les couronnes toutefois ne

se peuvent passer de luy: si la fortune ne l’a fait Roy, sa suffisance

le rend l’oracle des Roys, & tout ce qu’il dira des loix, ses simples

paroles passeront pour raisons, ses actions pour exemples, & toute sa

vie pour miracle.

[301] Il fait ce qu’il faut faire sans aucune ostentation de ses

actions.

Aprés avoir expliqué ce qui est du devoir du Ministre envers le Prince,

il nous reste à considerer, comme en passant neanmoins, ce que le Prince

doit contribuer de son costé, pour bien traitter avec son Ministre, &

parce qu’en matiere de regles & preceptes, j’ay toujours estimé avec

Horace, que les plus courts sont les meilleurs,

[302]_Quicquid præcipies esto brevis_;

[302] Sois succinct dans tous les preceptes que tu donneras.

Je reduiray tous ceux qui me semblent les plus necessaires en cette

occasion à trois principaux, dont le premier sera de le traitter en amy,

non pas en serviteur, de parler & conferer avec luy à cœur ouvert, de ne

luy rien celer de tout ce qu’il sçaura, de luy ouvrir une entiere

confidence, & de traitter avec luy comme il feroit avec soy-même, sans

avoir honte de luy declarer sa foiblesse, ignorance, imbecillité ou tel

autre defaut qu’il pourra avoir; Ny aussi son dépit, ses fascheries,

coleres, mécontentemens, & semblables passions, qui le pourront

tourmenter. Et si je n’ay assez d’autorité pour établir cette maxime,

qu’on defere au moins quelque chose à l’avis de Seneque, [303]_Cogita_,

dit-il, _an tibi in amicitiam aliquis recipiendus sit, quum placuerit id

fieri, toto illum pectore admitte, tam audacter cum illo loquere quàm

tecum_. C’est ce qu’il avoit encore dit auparavant en beaucoup moins de

paroles, [304]_tu omnia cum amico delibera, sed de illo prius_. Que si

l’autorité d’un si grand homme a besoin d’estre appuyée & soustenue par

quelques raisons, T. Live nous en fournira une tres-puissante & valable,

[305]_vult sibi quisque credi, & habita fides ipsam fidem obligat_: les

experimentez Chymistes tiennent que pour faire de l’or on ne se doit

servir que de l’or même,

[306]_Nec aliunde quæras auri primordia, in auro

Semina sunt auri, quamvis abstrusa recedant

Longius, & multo nobis quærenda labore._

(Augurel.)

[303] Pense s’il te faut recevoir quelcun en ton amitié, & quand tu

l’auras voulu faire, admets l’y de tout ton cœur, & luy parle aussi

hardiment qu’à toi-même.

[304] Delibere de toutes choses avec ton amy; mais delibere

premierement d’en avoir un tel qu’il faut.

[305] Un chacun veut qu’on se fie à luy, & la confiance que nous avons

en quelcun l’oblige à se confier en nous & à nous estre fidelle.

[306] Ne cherche point ailleurs l’origine de l’or; l’or contient les

semences de l’or, quoi qu’elles nous soient fort cachées, ce qui

fait que nous sommes obligés à travailler beaucoup pour les

chercher.

Les Lapidaires épreuvent tous les jours, qu’il se faut servir du diamant

pour en tailler & preparer un autre; les Oiseleurs que pour faire bonne

chasse il se faut servir de ces oiseaux que Varro appelle, [307]_illices

& traditores generis sui_: Les Philosophes moraux, que l’amour ne se

peut acquerir que par une amitié & affection reciproque.

[307] Traitres de ceux de leur espece, & servant à les faire prendre.

_Veux-tu mon fils que t’apprenne en peu d’heure

Le beau secret du breuvage amoureux;

Aime les tiens, tu seras aimé d’eux;

Il n’y a point de recepte meilleure._

Comment doncques un Prince pourra-t-il trouver de la confidence en

quelque amy, s’il ne luy en communique auparavant de son costé, s’il ne

luy monstre ce qui sera de son devoir en s’acquittant du sien propre:

[308]_Si vis me flere_, disoit Horace, _dolendum est prius tibi_.

[309]_Cur te habebo ut Consulem, si me non habeas ut Senatorem_,

repliquoit un autre? Il faut tout ou rien, & jouïr d’une entiere

confidence, ou n’en avoir point; declarer aujourd’huy une affaire, en

taire demain une autre, en entamer quelqu’une, & ne la pas achever,

garder toujours quelque [310]_retentum_, & ne pas tout dire, sont des

marques de défiance, d’inquietude & d’irresolution, qui font perdre au

Ministre la visée pour ce qui est du conseil, & l’affection pour ce qui

concerne le service.

[308] Si tu veux que je pleure, il faut que tu t’affliges auparavant.

[309] Pourquoy te traiteray-je comme un Consul, si tu ne me traites

pas comme un Senateur.

[310] Chose de retenu.

La seconde chose que le Prince doit observer envers son Ministre, est

qu’il le tienne comme amy, & non pas comme flateur, qu’il luy permette

de parler & d’opiner librement, d’expliquer & fortifier son opinion,

sans le contraindre ou luy sçavoir mauvais gré de ne point condescendre

à la sienne, [311]_meliora enim vulnera diligentis, quàm oscula

blandientis_, & puis que comme disoit un brave Conseiller à son Maistre,

[312]_non potes me simul amico & adulatore uti_. Si un Prince veut estre

flatté, il a assez de Gentilshommes & Courtisans qui ne cherchent que

l’occasion de le faire, sans y employer celuy qui doit estre sa bouche

de verité. Et celuy-là ne peut jamais bien reüssir, [313]_cujus aures

ita formatæ sunt, ut aspera quæ utilia, & nihil nisi jucundum non

læsurum accipiant_. (Tacit. 3. hist.)

[311] Car les blessures d’un amy sont meilleures que les baisers d’un

flateur.

[312] Tu ne peux pas te servir de moy comme amy & flateur tout

ensemble.

[313] Dont les oreilles sont formées, à trouver rudes les choses qui

sont utiles, & à n’écouter rien que de plaisant, & qui ne peut

blesser.

Considerations politiques sur les coups d'estat · 第 11 / 12 段