Finalement comme ceux qui demeurent quelque temps au Soleil sont

échauffez par sa chaleur; aussi faut-il que celuy qu’un Prince ou

Souverain approche de sa personne, ressente les effets de son pouvoir, &

de l’amitié qu’il luy porte par la recompense deüe à ses services; &

quoy que la plus honorable & glorieuse qu’il luy puisse donner, soit de

les agréer, & de s’en declarer satisfait, [314]_beneficium siquidem est

reddere bonitatis verba_, (Senec.) & suivant même l’opinion commune,

[315]_Principibus placuisse viris non ultima laus est._

[314] Veu que c’est un bienfait, ou une recompense, que de parler en

bons termes des services qu’on a reçus.

[315] On ne remporte pas peu de loüange d’avoir plu aux Princes.

Il faut neanmoins passer outre, & pratiquer à son occasion cette belle

vertu de la liberalité, en luy subministrant les choses necessaires pour

vivre honnestement dans un estat mediocre, & autant éloigné de

l’ambition que de la necessité. Philippes II disoit à Ruy Gomes son

Confident serviteur, _faites mes affaires & je feray les vostres_: Il

faut que tous les Princes en disent autant à leurs Ministres, s’ils en

veulent estre servis avec affection & fidelité, [316]_liberalitas enim

commune quoddam vinculum est, quo beneficus & beneficio devinctus

astringuntur_. Et j’estime qu’il seroit encore meilleur de les mettre

promptement en repos de ce costé-là, afin que n’ayant plus à la teste

cet horrible monstre de pauvreté, ils apportent un esprit entierement

libre & dégagé de toutes passions au maniement des affaires, qui seroit

le premier fruit de cette liberalité, comme le second d’acquerir

beaucoup d’honneur & de recommandation à celuy qui l’auroit pratiquée,

d’autant que, selon la remarque d’Aristote, entre tous les Princes

vertueux, [317]_ii fere diliguntur maximè, qui fama & laude valent

liberalitatis_; & le dernier de rendre les personnes entierement liées

au service de ceux qui leur font du bien, veu que, suivant le dire d’un

Ancien, qui a le premier inventé les bienfaits, il a voulu forger des

seps & des menottes, pour enchaisner les hommes, les captiver & traisner

aprés soy.

[316] Car la liberalité est un certain lien qui lie le bienfaiteur &

celuy qui reçoit le bienfait.

[317] On aime particulierement ceux qui ont le renom & la loüange

d’estre les plus liberaux.

Voila, MONSEIGNEUR, tout ce que j’avois à dire en cette matiere, de

laquelle je n’eusse jamais voulu entreprendre de traitter, si V.

Eminence ne me l’eust commandé, & que sa grande bonté & facilité ne

m’eussent fait esperer une excuse favorable, de toutes les fautes que je

puis y avoir commises. Je sçay qu’elle desiroit d’autres forces que les

miennes, une plume plus diserte & eloquente, une erudition plus grande,

un jugement plus fort, un esprit plus universel: Mais nous aurions peu

de statues de Jupiter s’il n’eust esté permis qu’à Phidias de les faire,

& Rome seroit maintenant sans peintures & tableaux, si d’autres n’y

avoient travaillé que Michel Ange, & Raphael d’Urbin: les bons ouvriers

ne se rencontrent pas si souvent, que l’on se puisse passer des mauvais,

ny les grands Politiques, que l’on ne se divertisse quelquefois dans les

écrits des moindres, sous le titre desquels s’il plaist à V. Eminence de

recouvrir le present discours, elle m’obligera de songer à quelque autre

de plus longue haleine; & j’ose bien me promettre sous la continuation

de vostre faveur & bienveillance, que

[318]_Illa dies olim veniet (modo stamina

Longa trahat Lachesis) quum te & tua facta canemus

Uberius, nomenque tuum Gangetica tellus,

Et Tartessiaci resonabunt littora ponti.

Ibit Hyperboreas passim tua fama per urbes,

Et per me extremis Libyæ nosceris in oris,

Tunc ego majori Musarum percitus œstro,

Omnibus ostendam, quanto tenearis amore

Justitiæ, sit quanta tibi pietasque fidesque,

Quantum consilio valeas & fortibus ausis,

Quàm sis munificus, quàm clemens, denique per me

Ingenium, moresque tuos mirabitur orbis.

At nunc ista tibi quæ tradimus accipe læto

Interea vultu, & præsentibus annue cœptis._

[318] Le temps viendra un jour (pourveu que la Parque fasse nostre

fusée longue) que nous publierons plus amplement les belles actions

de vostre personne; & que vostre nom retentira dans la terre du

Gange, & sur les costes de la mer d’Espagne. Vostre nom ira jusques

aux villes du Nord, & je vous feray connoistre dans les extremités

de la Libye. Alors poussé d’une plus grande veine poëtique, je feray

voir à tout le monde combien vous estes amateur de la justice,

combien grande est la foy & la pieté dont vous estes orné; combien

vous estes puissant en conseil, & en courageuses entreprises;

combien vous estes liberal, & clement, & enfin je feray que toute la

terre admirera vostre esprit & vos mœurs. Mais cependant recevés ce

que je vous offre maintenant, & daignés prendre en bonne part &

favoriser la presente entreprise.

TABLE

des Chapitres.

Objections que l’on peut faire contre ce discours, avec les

réponses necessaires. Chap. I. pag. 3

Quels sont proprement les Coups d’Estat, & de combien de

sortes. Chap. II. 50

Avec quelles precautions, & en quelles occasions on doit

prattiquer les Coups d’Estat. Chap. III. 118

De quelles opinions faut-il estre persuadé pour entreprendre

des Coups d’Estat. Chap. IV. 213

Quelles conditions sont requises au Ministre avec qui l’on

peut concerter les Coups d’Estat. Chap. V. 283

FIN.

Considerations politiques sur les coups d'estat · 第 12 / 12 段