qu’on s’est proposée, si elles n’ont pris des forces par le moyen de
quelque tromperie, & qui cherchent plustost la loüange par quelques
sentiers cachez que par des voyes droites.
Chapitre V.
Quelles conditions sont requises au Ministre avec qui l’on peut
concerter les Coups d’Estat.
L’on me pourra objecter icy que je ne devrois traitter des conditions du
Ministre, qu’aprés avoir parlé de celles du Prince, puis que c’est luy
qui donne le premier branle & mouvement à tout ce qui est fait dans son
Conseil, comme le premier mobile entraine tous les Cieux avec soy, & le
Soleil communique sa lumiere à tous les Astres & Planetes: Mais à cela
je puis répondre, que les Souverains nous sont donnez ou par succession
ou par élection; or de ces deux moyens le premier suit la nature, à
laquelle nous obeïssons ponctuellement, sans restriction ou
consideration d’aucune circonstance voire même,
[248]_Dum pecudes auro, dum murice vestit Asellos._
[248] Quand il revest d’or les brebis, & les ânes de pourpre.
Et le second dépend des brigues, monopoles, & cabales de ceux qui se
trouvent les plus riches, & les plus puissans d’amis, de faveurs, &
d’argent, pour satisfaire à leur ambition; de maniere que ce seroit
parler en vray pedant, de proposer ou de penser seulement, que les
considerations de la vertu & des merites, puissent avoir lieu parmy un
tel desordre. Mais pour ce qui est des Ministres, on en peut philosopher
d’autre façon, parce qu’ils dependent absolument du choix que le Prince
en peut faire; luy estant permis, voire même bien-seant & honorable, de
trier soigneusement d’entre tous ses amis ou domestiques, celuy qu’il
jugera estre le mieux conditionné pour le serieux employ où il le veut
mettre, [249]_Sapientissimum enim dicunt eum esse cui quod opus sit
veniat in mentem, proximè accedere, illum qui alterius bene inventis
obtemperet._ (Cicero pro Cluentio.) J’ajouste encore qu’outre l’honneur
que le Prince reçoit d’une telle election, il en retire une commodité
tres-grande, & si considerable, que s’il ne se veut negliger &
abandonner luy-même, il est presque necessité de proceder à cette
election, Velleius Paterculus ayant remarqué fort à propos, que
[250]_magna negotia magnis adjutoribus egent_, (lib. 2.) & Tacite, que
[251]_gravissimi Principis labores queis orbem terræ capessit, egent
adminiculis_. (12. Annal.) Joint que comme dit fort bien Euripides,
σοφὸς τύραννος τῶν σοφῶν συνουσίᾳ, [252]_princeps fit sapiens sapientum
commercio_. Et en effet les Histoires nous apprennent, que ceux-là ont
toujours esté estimez les plus sages entre les Princes, qui n’ont rien
fait de leurs testes, ny sans avis de quelque fidele & asseuré Ministre;
d’où vient qu’Alexandre avoit toujours auprés de soy Clitus & Ephestion:
qu’Auguste ne faisoit rien sans l’avis de Mecenas & d’Agrippa; que Neron
fut le meilleur des Empereurs pendant qu’il suivit le conseil de Burrus
& de Seneque; & pour venir à ce qui est plus de nostre connoissance,
Charles V & Philippes II, ont eu les Sieurs de Chevres, & Ruy de Gomez
pour confidents, tout ainsi que les intimes Conseillers de Charles VII,
furent en divers temps le Comte de Dunois, Louvet President de Provence,
Tannegui du Chastel, & un Comte de Dammartin. Pour ce qui est de son
fils Louys XI, comme il estoit d’un esprit défiant, variable, & toujours
trouble, aussi changea-t-il plusieurs fois de serviteurs secrets &
affidez, mais neanmoins il en avoit toujours quelqu’un à qui il se
communiquoit plus librement qu’aux autres, témoin le Cardinal Ballue,
Philippes de Comines, & son Medecin Cottier. Charles VIII en fit de même
du Cardinal Brissonet, & son successeur Louys XII, du Cardinal d’Amboise
qui le possedoit entierement. Le Roy François I avoit plus de fiance à
l’Amiral d’Annebaut qu’à nul autre, & Henry II, au Connestable de
Montmorency. Bref nous voyons dans la suite de nos Annales, que les deux
freres de Lorraine furent l’appuy de François II, le Cardinal Birague de
Charles IX, Monsieur d’Espernon de Henry III, Messieurs de Sully,
Villeroy, & Sillery de Henry IV, & Monseigneur le Cardinal de Richelieu
de nostre Roy Louys le Juste & le Triomphant.
[249] Car on appelle le plus sage celuy, à qui vient en la pensée tout
ce dont il a besoin, & que celui-là en approche de bien prés qui
obeït aux bonnes inventions qu’un autre a trouvées.
[250] Les grandes affaires ont besoin de grandes aides.
[251] La plus grande peine qu’un Prince puisse prendre à gouverner le
monde, a besoin d’assistance.
[252] Le Prince se rend sage par le commerce qu’il a avec les sages.
Mais cette maxime estant établie comme tres-certaine & veritable, que
les Princes doivent avoir quelque Conseiller secret & affidé, les
Politiques se trouvent bien en peine à se resoudre, s’ils se doivent
contenter d’un seul, ou en avoir plusieurs en égal & pareil degré de
confidence. Car si l’on veut agir par raisons & par exemples, Xenophon
nous avertira d’un costé, que πολλοὶ βασιλέως ὀφθαλμοὶ καὶ πολλοὰ ὤτα,
[253]_multi debent esse Regis oculi, & multæ aures_, (l. 28. pæd.) & le
Triumvirat qui a si heureusement gouverné la France sous Henry IV, fera
foy de son dire, quand bien nous n’aurions pas l’exemple d’Auguste & des
anciens. D’ailleurs aussi nous sçavons qu’entre plusieurs [254]_non voto
vivitur uno_, & qu’en matiere d’affaires il n’y a rien de plus
prejudiciable, ny de plus fascheux que la diversité d’opinions; que la
haine, l’ambition, la vaine gloire ou passions semblables font bien
souvent proposer & autoriser, ce qui est directement contraire à la
raison, & Tacite remarque fort à propos, que [255]_cæde Messalinæ
convulsa est Principis domus, orto apud libertos certamine_: de sorte
que tout ainsi que le grand nombre de Medecins tuë souvent les malades,
le trop grand nombre de Conseillers ruine aussi presque toujours les
affaires. C’est pourquoy il me semble à propos pour accorder ces deux
opinions si differentes, d’user de quelque distinction, & de dire, que
si le Prince se juge assez fort, autorisé, judicieux, & capable pour
estre au dessus de ses Conseillers & Confidens, il est bon d’en avoir
trois ou quatre, parce que aprés qu’ils auront opiné sur quelque
incident, il en pourra tirer diverses ouvertures ou moyens, & choisir
celuy qu’il estimera plus expedient d’executer: Mais s’il est d’un
esprit foible, peu entendu & incapable de choisir le meilleur avis & le
faire suivre, il est sans doute plus expedient, qu’il ne se confie qu’à
un seul qu’il choisira pour le plus judicieux & mieux conditionné de
tous les autres; parce que s’il se commet à plusieurs, il peut arriver
que chacun d’eux aura ses interests particuliers differents, ses
intentions diverses, ses desseins tout à fait dissemblables, sur quoy le
Prince n’estant pas en estat de les regler, & de leur servir de chef,
les brigues & les partis se formeront dans son Conseil, l’ambition s’y
coulera, & la jalousie qui la suit d’aussi prés comme elle fait l’amour,
la raison n’y fera rien, & la passion y fera tout, le secret en sera
banny, & cependant le pauvre Prince sera inquieté d’une étrange façon,
il ne sçaura à quoy se resoudre, ny de quel costé se tourner, il servira
de fable à son peuple, & de joüet à la passion de ses Ministres. C’est
ce qui a esté tres-judicieusement remarqué par Tacite à propos de
l’Empereur Galba, [256]_quippe hiantes in magna fortuna amicorum
cupiditates, ipsa Galbæ facilitas intendebat; cum apud infirmum &
credulum minori metu, & majori præmio peccaretur_. Autant en arriva-t-il
à l’Empereur Claudius, & de nostre temps à Charles VIII, en ce qui
concernoit les affaires de Pise & Siene. Guicciardin fait la même
remarque de Clement VII, & les Politiques Italiens ont pris sujet d’en
former cet Axiome, [257]_Ogni volta che un Principe sarà in mano di più,
quando non habbia consiglio e prudenza da se, sarà preda da tutti_; où
au contraire s’il ne se fie qu’à un seul Ministre bien conditionné &
entretenu suivant les devoirs reciproques de maistre à serviteur, toutes
choses en iront beaucoup mieux pour le Prince, son credit luy sera
conservé, son autorité maintenuë, sa personne aimée, ses commandemens
executez, & tout son Estat en recevra des fruits pareils à ceux que
reçoit maintenant la France du sage gouvernement de Monseigneur le
Cardinal de Richelieu.
[253] Le Roy doit avoir plusieurs yeux, & plusieurs oreilles.
[254] On n’est pas toujours d’un même sentiment.
[255] Par la mort de Messalina la maison du Prince fut toute
bouleversée, à cause de la contestation qui survint entre ses
affranchis.
[256] Car la trop grande facilité de Galba augmentoit la convoitise de
ses amis, qui baailloient aprés une grande fortune; veu même que les
fautes que l’on commettoit auprés d’un esprit foible & credule comme
le sien, estoient suivies de moins d’apprehension, & de plus de
recompense.
[257] Toutes les fois qu’un Prince se met entre les mains de
plusieurs, s’il n’a du conseil & de la prudence de soy-même, il sera
la proye de tous.
Cela donc estant resolu qu’un Prince doit avoir quelque Ministre ou
Conseiller secret, fidele, & confident, il faut maintenant voir de
quelle façon il le peut choisir, & quelles qualitez il doit rechercher
en sa personne; ou pour mieux dire, de quelle condition il le doit
prendre, tant pour ce qui est du corps & des accidens qui le suivent,
que de l’esprit. Aprés quoy nous ajousterons aussi ce que doit
contribuer le Prince à la satisfaction de son Ministre, & mettrons fin à
ce present discours.
Or pour ce qui est du premier point qui nous doit principalement
monstrer de quelle qualité, office ou sorte de personnes on peut prendre
un Ministre, je m’y trouve aussi empesché que l’estoit Vegece pour
resoudre de quel lieu & de quelle condition de personnes on pouvoit
choisir un bon soldat. Car comme toutes les affaires ne sont pas
semblables, aussi toutes sortes de personnes ne sont pas toujours bonnes
à toutes sortes de negociations, non plus que tout bois n’estoit
anciennement propre à faire la statue de Mercure. Je diray neanmoins
pour vuider ce different, qu’il faut distinguer entre le Ministre de
Conseil, & le Ministre d’execution, car encore que l’on leur puisse
donner à tous deux cet avertissement rapporté par T. Live, (_lib. 24._)
[258]_magis nullius interest quàm tua, T. Ofacili, non imponi cervicibus
tuis onus, sub quo concidas_; il faut neanmoins pour les considerer tous
deux en particulier, y apporter aussi des conditions differentes, & dire
pour ce qui est du dernier, qu’on ne peut manquer de le tirer d’entre
les plus nobles & illustres familles, afin qu’il exerce la charge & le
commandement qu’on luy donnera, avec plus d’éclat, de grandeur &
d’autorité. Il faut aussi prendre garde qu’il ait l’inclination & la
suffisance proportionnée à l’employ auquel il est destiné,
[259]_Nec enim loricam poscit Achillis Thersites._
[258] Il t’importe plus qu’à aucun autre, Titus Ofacilius, de ne te
charger pas d’un fardeau dont tu puisses estre accablé.
[259] Car un Thersite ne demande pas la cuirasse d’Achilles.
Et comme un Appius ne duisoit aucunement aux affaires populaires, Cleon
n’entendoit pas la conduite d’une armée, Philopœmen ne sçavoit nullement
commander sur mer, Pericles n’estoit bon que pour gouverner, Diomedes
que pour combattre, Ulysse que pour conseiller; il faut de même tirer
avantage de ces diverses inclinations, afin d’appeller à chaque vacation
celuy qui pour y avoir du naturel, la peut exercer avec honneur &
satisfaction; autrement ce seroit faire tort à ceux qui sont nez pour
commander, de les assujettir aux autres, qui ne sont faits que pour
obeïr; à ceux qui ne sont pas hardis & belliqueux, de leur donner la
conduite d’une armée; & d’employer aux Ambassades ceux qui ne sçavent ny
parler ny haranguer; estant beaucoup plus à propos, comme nous avertit
un Ancien, [260]_quemque cuique functioni pro indole admovere_: mais
pour ce qui est du choix d’un Ministre secret, je croy qu’on en peut
discourir d’autre façon, & pour resoudre le doute proposé cy-dessus si
on le doit tirer d’entre les familles illustres de l’Estat, ou des
personnes de mediocre condition; il me semble qu’on le peut faire de
toutes les deux sortes indifferemment, parce que [261]_dum nullum
fastidiretur genus in quo eniteret virtus, crevit imperium Romanum_. (T.
Livius lib. 4.) Il y a toutefois ces difficultez du costé des nobles &
grands Seigneurs, qu’ils sont enviez des autres, que bien souvent au
lieu d’obeïr ils veulent commander, qu’ils conseillent plutost le Prince
suivant leur interest particulier, que le bien de l’Estat, qu’ils
veulent avancer leurs creatures, & ruiner ceux qui sont contraires à
leur cabale; qu’ils veulent bien souvent entreprendre sur l’autorité de
leur Maistre, comme firent les Maires du Palais en France, qu’ils
broüillent le Royaume pour se rendre necessaires, qu’ils ne sont jamais
contens de ce qu’on leur donne, comme estant toujours au dessous de ce
qu’ils pensent avoir merité, soit pour leurs services ou pour la
grandeur de leur maison; bref il me semble qu’en cette occasion, où l’on
n’a que faire de la noblesse & dignité des personnes, mais plutost de
leur avis, conseil, & jugement, un Marquis, un Duc, un Prince, ne
peuvent pas mieux rencontrer que les hommes de mediocre condition, &
peuvent causer beaucoup plus de mal; où au contraire ceux-cy peuvent
faire autant de bien, ne coustent pas tant, se rendent plus sujets, plus
faciles & traitables, & sont beaucoup moins à craindre. Et à la verité
Seneque avoit raison de dire, [262]_nulli præclusa est virtus, omnes
admittit, nec censum, nec sexum eligit_. (in epistol.) A propos de quoy
Tacite remarque que les Allemans prenoient même conseil de leurs femmes,
[263]_nec consilia earum aspernabantur, nec responsa negligebant_. (de
morib. Germ.) Ce que Plutarque confirme aussi des Lacedemoniens, &
beaucoup d’Historiens, des Empereurs Auguste & Justinien; & Cecilius
disoit fort bien dans les Tusculanes de Ciceron, [264]_sæpe etiam sub
sordido pallio latet sapientia_. Ce sont les occasions, l’employ, & les
affaires qui la découvrent, & qui la font briller & éclatter. Si l’on
n’eust employé Matthieu Paumier Florentin, à l’ambassade de laquelle il
s’acquita si dignement, envers le Roy Alphonse, on auroit toujours creu
qu’il n’estoit bon qu’à battre le mortier pour faire des medecines &
clysteres; si le Cardinal d’Ossat ne se fust rencontré dans les affaires
de la Cour de Rome, on se fust toujours persuadé qu’il n’estoit propre
qu’à pedanter dans les Colleges de Paris & à defendre Ramus contre
Charpentier. Et le semblable peut-on dire encore des Cardinaux Balue,
Ximenes, & du Perron, [265]_quorum nobilitas sola fuit atque unica
virtus_. L’on dit que de toutes tailles bons Levriers, & pourquoy non de
toutes sortes de conditions de bons esprits: Cardan estoit Medecin,
Bodin Advocat, Charon Theologien, Montagne Gentilhomme, la Nouë Soldat,
& le Pere Paul Moine: enfin
[266]_Sæpe etiam est olitor verba opportuna locutus._
[260] D’employer chacun à la fonction dont son genie est plus capable.
[261] L’empire Romain s’est toujours augmenté, pendant qu’on n’a point
dedaigné ceux où l’on voyoit éclater la vertu, de quelle condition
qu’ils fussent.
[262] La vertu n’est inaccessible à personne; elle reçoit un chacun, &
ne fait choix, ny de condition ny de sexe.
[263] Ils ne méprisoient pas leurs conseils, & ne negligeoient pas
leurs réponses.
[264] Et souvent aussi il y a de la sagesse cachée sous un vilain
manteau.
[265] Qui n’avoient point d’autre noblesse que leur seule vertu.
C’est pourquoy je n’exclus personne de cette charge, non les étrangers,
parce que Tibere [267]_subinde res suas quibusdam ignotis mandabat_,
(Tacit. 4. Annal.) & que Charles V se servit de Granvelle, François I de
Trivulse, Henry II de Strozzi, & Charles IX du Cardinal de Birague. Non
les jeunes, parce que [268]_cani indices ætatis non sapientiæ_, & que
Ciceron nous avertit, [269]_ab eximia virtute progressum ætatis
expectari non oportere_, (Philip. 5.) témoin les exemples de Josephe,
David, Ephestion, & Papyrius. Non les vieux, puis que Moyse par le
conseil de son beau-pere Jethro, en choisit LXX pour gouverner avec luy
le peuple d’Israël; & que Louys XI pensa estre accablé par la guerre du
bien public, pour n’avoir pas voulu croire aux vieux Conseillers, que
son Pere luy avoit laissez. Non les ignorans, puis que, comme dit
Seneque, [270]_paucis ad bonam mentem opus est literis_, & que suivant
l’opinion de Thucydides les esprits grossiers sont plus propres à
gouverner des peuples, que ceux qui sont plus subtils & épurez; les
grands esprits ayant cela de propre qu’ils sont plus portez à innover
qu’à negotier, _novandis quàm gerendis rebus aptiora_, (Curt. l. 4.) à
dépendre qu’à conserver, à poursuivre leur pointe avec obstination qu’à
ceder ou s’accommoder à la necessité des affaires, & à traitter enfin
avec des Anges ou intelligences, qu’avec des hommes, [271]_quod enim
celeriter arripiunt, id quum tardè percipi vident discruciantur_. (Cic.
pro Roscio.) Non les lettrez, veu que [272]_Imperator Alexander
consiliis togæ & militiæ literatos adhibebat, & maxime eos qui historiam
norant_, (Lamprid. in eo.) joint que le Cardinal de Richelieu a esté
tiré du fond de sa Bibliotheque pour gouverner la France. Non les
Philosophes, à cause de Xenophon, Seneque & Plutarque. Non les Medecins,
puis que Oribase par ses bons conseils & avis éleva Julien à l’Empire,
que Apollophanes estoit chef du Conseil d’Antiochus, qu’Estienne fut
envoyé par l’Empereur Justinien à Cosroës, que Jacques Cottier & Olivier
le Dain furent des principaux Conseillers de Louys XI, le Pere de
Monsieur le Chancelier de l’Hospital de Charles de Bourbon, & Monsieur
Miron du Roy Henry III. Non les Moines à cause du Pere Paul de Venise,
ny pour finir, telles autres sortes de personnes que ce soit, pourveu
qu’elles ayent les conditions que nous expliquerons cy-aprés;
[273]_magna enim ingenia sæpe in occulto latent_, comme disoit Plaute,
(_in Capt._) & la Prudence & Sagesse ne fait point choix de personnes,
elle habite aussi-bien dans le tonneau de Diogenes, aux écoles, sous un
froc, & sous des méchans haillons, que parmy les delices & somptuositez
d’un Palais. Tant s’en faut, [274]_nescio quomodo factum est, ut semper
bonæ mentis soror sit paupertas_.
[266] Un jardinier même a dit souvent de bonnes choses.
[267] Commettoit quelquefois l’administration de ses affaires à des
gens inconnus.
[268] Les cheveux blancs sont les marques de l’âge, & non de la
sagesse.
[269] Qu’il ne faut pas attendre le progrés de l’âge d’une
extraordinaire vertu.
[270] Un bon esprit n’a pas besoin de beaucoup de lettres.
[271] Car ils enragent de voir aller lentement ce qu’ils ont entrepris
avec precipitation.
[272] L’Empereur Alexandre employoit aux conseils de la robe & de la
guerre des hommes lettrez, & particulierement ceux qui sçavoient
l’histoire.
[273] Car il arrive souvent que les grands esprits demeurent cachez.
[274] Je ne sçay comment il est arrivé que la pauvreté soit toujours
la sœur & la compagne du bon esprit.
Or les conditions que le Ministre doit apporter & contribuer du sien au
service de son Prince, ne se peuvent expliquer qu’assez difficilement.
C’est ce qui a fait suer tant d’écrivains, ce qui a ouvert la carriere à
tant de discours, & ce qui a produit tant de livres sur l’idée,
l’exemple & la parfaite description du bon Conseiller, du fidele
Ministre, du prudent Politique, & de l’homme d’Estat, quoy que tous ces
auteurs ayent plutost ressemblé aux Archers de Diogenes, qui sembloyent
tirer au plus loing du but, qu’à Ciceron en son livre de l’Orateur, ou à
Xenophon en son Prince. Pour moy qui n’ay pas entrepris comme eux de
publier un gros livre de toutes les vertus, sous ombre de trois ou
quatre qui sont necessaires à un Ministre, je diray premierement: Que je
le veux estre tel en effect qu’il sera en predicament, connu du Prince,
& choisi de luy-même par la seule consideration de ses merites, sans
autre recommendation que de sa propre vertu, [275]_virtute enim ambire
oportet non favitoribus_. Beaucoup qui viennent sur le theatre du monde
pour entrer aux honneurs & confidences, y paroissent bien souvent
revestus d’ornemens empruntez, de faveurs, d’amis, d’argent, de
sollicitations & poursuites ambitieuses, ils s’y presentent comme la
Corneille d’Esope couverts des plumes d’autruy, & font parade de ce qui
n’est pas à eux, pour obtenir ce qu’ils ne meritent pas; mais leur
nudité paroist toujours à travers de ces habits, qu’ils n’ont que par
emprunt, & qui les expose aussitost à la honte sur le propre Theatre de
la gloire. Il faut doncques qu’un homme qui se veut maintenir en credit
& en reputation jusques à la fin, entre & penetre dans le credit & la
bonne opinion de son Maistre, orné comme l’estoit Hippias Eleus de
vestemens faits de sa main, de sçavoir, de prudence, de vertu, de
merite, de courage, bref de choses qui soient de son propre creu: il
faut que comme le Soleil il produise du dedans la lumiere qu’il éclaire
au dehors, de peur qu’il ne ressemble à la Lune, qui n’ayant ce qui la
fait luire que par emprunt, monstre bien-tost sa defaillance. Mais parce
que ce n’est rien de parler des merites en general, si l’on ne determine
en particulier, quelles sont les vertus qui les composent; je croy qu’on
les peut toutes rapporter à trois principales, sçavoir la Force, la
Justice, & la Prudence. Sur lesquelles je me veux un peu étendre, pour
les expliquer d’une façon moins triviale & commune que celle des écoles.
[275] Car il faut aspirer aux charges par la vertu & non pas par le
moyen des fauteurs.
Par la force j’entens certaine trempe & disposition d’esprit toujours
égale en soy, ferme, stable, heroïque, capable de tout voir, tout oüir,
& tout faire, sans se troubler, se perdre, s’étonner; laquelle vertu se
peut facilement acquerir en faisant des continuelles reflexions sur la
condition de nostre nature foible, debile, & sujette à toutes sortes de
maladies & d’infirmitez, sur la vanité des pompes & honneurs de ce
monde; sur la foiblesse & imbecillité de nostre esprit; sur les
changemens & revolutions des affaires; sur les diverses faces &
metaschematismes du Ciel & de la terre; sur la diversité des opinions,
des sectes, des religions, sur le peu de durée de toutes choses; bref
sur les grands avantages qu’il y a de fuïr le vice & de suivre la vertu.
Aussi est-ce à peu prés comme l’a décrite Juvenal par ces beaux vers de
sa X. Satyre.
[276]_Fortem posce animum, mortis terrore vacantem,
Qui spatium vitæ extremum inter munera ponat
Naturæ, qui ferre queat quoscunque dolores,
Nesciat irasci, cupiat nihil, & potiores
Herculis ærumnas ducat sævosque labores
Et Venere, & plumis, & cœnis Sardanapali._
[276] Demandez un esprit qui soit gueri des craintes de la mort, qui
mette au rang des presens de la Nature le dernier terme de la vie,
qui puisse endurer toutes sortes de fatigues, qui ne se fasche
point, qui ne desire rien, & qui estime davantage les peines
d’Hercule, & ses longs travaux, que les delices, les festins, & les
plumes (_licts_) de Sardanapale.