[247] Il y a de certaines choses qui ne rencontrent pas la croyance

qu’on s’est proposée, si elles n’ont pris des forces par le moyen de

quelque tromperie, & qui cherchent plustost la loüange par quelques

sentiers cachez que par des voyes droites.

Chapitre V.

Quelles conditions sont requises au Ministre avec qui l’on peut

concerter les Coups d’Estat.

L’on me pourra objecter icy que je ne devrois traitter des conditions du

Ministre, qu’aprés avoir parlé de celles du Prince, puis que c’est luy

qui donne le premier branle & mouvement à tout ce qui est fait dans son

Conseil, comme le premier mobile entraine tous les Cieux avec soy, & le

Soleil communique sa lumiere à tous les Astres & Planetes: Mais à cela

je puis répondre, que les Souverains nous sont donnez ou par succession

ou par élection; or de ces deux moyens le premier suit la nature, à

laquelle nous obeïssons ponctuellement, sans restriction ou

consideration d’aucune circonstance voire même,

[248]_Dum pecudes auro, dum murice vestit Asellos._

[248] Quand il revest d’or les brebis, & les ânes de pourpre.

Et le second dépend des brigues, monopoles, & cabales de ceux qui se

trouvent les plus riches, & les plus puissans d’amis, de faveurs, &

d’argent, pour satisfaire à leur ambition; de maniere que ce seroit

parler en vray pedant, de proposer ou de penser seulement, que les

considerations de la vertu & des merites, puissent avoir lieu parmy un

tel desordre. Mais pour ce qui est des Ministres, on en peut philosopher

d’autre façon, parce qu’ils dependent absolument du choix que le Prince

en peut faire; luy estant permis, voire même bien-seant & honorable, de

trier soigneusement d’entre tous ses amis ou domestiques, celuy qu’il

jugera estre le mieux conditionné pour le serieux employ où il le veut

mettre, [249]_Sapientissimum enim dicunt eum esse cui quod opus sit

veniat in mentem, proximè accedere, illum qui alterius bene inventis

obtemperet._ (Cicero pro Cluentio.) J’ajouste encore qu’outre l’honneur

que le Prince reçoit d’une telle election, il en retire une commodité

tres-grande, & si considerable, que s’il ne se veut negliger &

abandonner luy-même, il est presque necessité de proceder à cette

election, Velleius Paterculus ayant remarqué fort à propos, que

[250]_magna negotia magnis adjutoribus egent_, (lib. 2.) & Tacite, que

[251]_gravissimi Principis labores queis orbem terræ capessit, egent

adminiculis_. (12. Annal.) Joint que comme dit fort bien Euripides,

σοφὸς τύραννος τῶν σοφῶν συνουσίᾳ, [252]_princeps fit sapiens sapientum

commercio_. Et en effet les Histoires nous apprennent, que ceux-là ont

toujours esté estimez les plus sages entre les Princes, qui n’ont rien

fait de leurs testes, ny sans avis de quelque fidele & asseuré Ministre;

d’où vient qu’Alexandre avoit toujours auprés de soy Clitus & Ephestion:

qu’Auguste ne faisoit rien sans l’avis de Mecenas & d’Agrippa; que Neron

fut le meilleur des Empereurs pendant qu’il suivit le conseil de Burrus

& de Seneque; & pour venir à ce qui est plus de nostre connoissance,

Charles V & Philippes II, ont eu les Sieurs de Chevres, & Ruy de Gomez

pour confidents, tout ainsi que les intimes Conseillers de Charles VII,

furent en divers temps le Comte de Dunois, Louvet President de Provence,

Tannegui du Chastel, & un Comte de Dammartin. Pour ce qui est de son

fils Louys XI, comme il estoit d’un esprit défiant, variable, & toujours

trouble, aussi changea-t-il plusieurs fois de serviteurs secrets &

affidez, mais neanmoins il en avoit toujours quelqu’un à qui il se

communiquoit plus librement qu’aux autres, témoin le Cardinal Ballue,

Philippes de Comines, & son Medecin Cottier. Charles VIII en fit de même

du Cardinal Brissonet, & son successeur Louys XII, du Cardinal d’Amboise

qui le possedoit entierement. Le Roy François I avoit plus de fiance à

l’Amiral d’Annebaut qu’à nul autre, & Henry II, au Connestable de

Montmorency. Bref nous voyons dans la suite de nos Annales, que les deux

freres de Lorraine furent l’appuy de François II, le Cardinal Birague de

Charles IX, Monsieur d’Espernon de Henry III, Messieurs de Sully,

Villeroy, & Sillery de Henry IV, & Monseigneur le Cardinal de Richelieu

de nostre Roy Louys le Juste & le Triomphant.

[249] Car on appelle le plus sage celuy, à qui vient en la pensée tout

ce dont il a besoin, & que celui-là en approche de bien prés qui

obeït aux bonnes inventions qu’un autre a trouvées.

[250] Les grandes affaires ont besoin de grandes aides.

[251] La plus grande peine qu’un Prince puisse prendre à gouverner le

monde, a besoin d’assistance.

[252] Le Prince se rend sage par le commerce qu’il a avec les sages.

Mais cette maxime estant établie comme tres-certaine & veritable, que

les Princes doivent avoir quelque Conseiller secret & affidé, les

Politiques se trouvent bien en peine à se resoudre, s’ils se doivent

contenter d’un seul, ou en avoir plusieurs en égal & pareil degré de

confidence. Car si l’on veut agir par raisons & par exemples, Xenophon

nous avertira d’un costé, que πολλοὶ βασιλέως ὀφθαλμοὶ καὶ πολλοὰ ὤτα,

[253]_multi debent esse Regis oculi, & multæ aures_, (l. 28. pæd.) & le

Triumvirat qui a si heureusement gouverné la France sous Henry IV, fera

foy de son dire, quand bien nous n’aurions pas l’exemple d’Auguste & des

anciens. D’ailleurs aussi nous sçavons qu’entre plusieurs [254]_non voto

vivitur uno_, & qu’en matiere d’affaires il n’y a rien de plus

prejudiciable, ny de plus fascheux que la diversité d’opinions; que la

haine, l’ambition, la vaine gloire ou passions semblables font bien

souvent proposer & autoriser, ce qui est directement contraire à la

raison, & Tacite remarque fort à propos, que [255]_cæde Messalinæ

convulsa est Principis domus, orto apud libertos certamine_: de sorte

que tout ainsi que le grand nombre de Medecins tuë souvent les malades,

le trop grand nombre de Conseillers ruine aussi presque toujours les

affaires. C’est pourquoy il me semble à propos pour accorder ces deux

opinions si differentes, d’user de quelque distinction, & de dire, que

si le Prince se juge assez fort, autorisé, judicieux, & capable pour

estre au dessus de ses Conseillers & Confidens, il est bon d’en avoir

trois ou quatre, parce que aprés qu’ils auront opiné sur quelque

incident, il en pourra tirer diverses ouvertures ou moyens, & choisir

celuy qu’il estimera plus expedient d’executer: Mais s’il est d’un

esprit foible, peu entendu & incapable de choisir le meilleur avis & le

faire suivre, il est sans doute plus expedient, qu’il ne se confie qu’à

un seul qu’il choisira pour le plus judicieux & mieux conditionné de

tous les autres; parce que s’il se commet à plusieurs, il peut arriver

que chacun d’eux aura ses interests particuliers differents, ses

intentions diverses, ses desseins tout à fait dissemblables, sur quoy le

Prince n’estant pas en estat de les regler, & de leur servir de chef,

les brigues & les partis se formeront dans son Conseil, l’ambition s’y

coulera, & la jalousie qui la suit d’aussi prés comme elle fait l’amour,

la raison n’y fera rien, & la passion y fera tout, le secret en sera

banny, & cependant le pauvre Prince sera inquieté d’une étrange façon,

il ne sçaura à quoy se resoudre, ny de quel costé se tourner, il servira

de fable à son peuple, & de joüet à la passion de ses Ministres. C’est

ce qui a esté tres-judicieusement remarqué par Tacite à propos de

l’Empereur Galba, [256]_quippe hiantes in magna fortuna amicorum

cupiditates, ipsa Galbæ facilitas intendebat; cum apud infirmum &

credulum minori metu, & majori præmio peccaretur_. Autant en arriva-t-il

à l’Empereur Claudius, & de nostre temps à Charles VIII, en ce qui

concernoit les affaires de Pise & Siene. Guicciardin fait la même

remarque de Clement VII, & les Politiques Italiens ont pris sujet d’en

former cet Axiome, [257]_Ogni volta che un Principe sarà in mano di più,

quando non habbia consiglio e prudenza da se, sarà preda da tutti_; où

au contraire s’il ne se fie qu’à un seul Ministre bien conditionné &

entretenu suivant les devoirs reciproques de maistre à serviteur, toutes

choses en iront beaucoup mieux pour le Prince, son credit luy sera

conservé, son autorité maintenuë, sa personne aimée, ses commandemens

executez, & tout son Estat en recevra des fruits pareils à ceux que

reçoit maintenant la France du sage gouvernement de Monseigneur le

Cardinal de Richelieu.

[253] Le Roy doit avoir plusieurs yeux, & plusieurs oreilles.

[254] On n’est pas toujours d’un même sentiment.

[255] Par la mort de Messalina la maison du Prince fut toute

bouleversée, à cause de la contestation qui survint entre ses

affranchis.

[256] Car la trop grande facilité de Galba augmentoit la convoitise de

ses amis, qui baailloient aprés une grande fortune; veu même que les

fautes que l’on commettoit auprés d’un esprit foible & credule comme

le sien, estoient suivies de moins d’apprehension, & de plus de

recompense.

[257] Toutes les fois qu’un Prince se met entre les mains de

plusieurs, s’il n’a du conseil & de la prudence de soy-même, il sera

la proye de tous.

Cela donc estant resolu qu’un Prince doit avoir quelque Ministre ou

Conseiller secret, fidele, & confident, il faut maintenant voir de

quelle façon il le peut choisir, & quelles qualitez il doit rechercher

en sa personne; ou pour mieux dire, de quelle condition il le doit

prendre, tant pour ce qui est du corps & des accidens qui le suivent,

que de l’esprit. Aprés quoy nous ajousterons aussi ce que doit

contribuer le Prince à la satisfaction de son Ministre, & mettrons fin à

ce present discours.

Or pour ce qui est du premier point qui nous doit principalement

monstrer de quelle qualité, office ou sorte de personnes on peut prendre

un Ministre, je m’y trouve aussi empesché que l’estoit Vegece pour

resoudre de quel lieu & de quelle condition de personnes on pouvoit

choisir un bon soldat. Car comme toutes les affaires ne sont pas

semblables, aussi toutes sortes de personnes ne sont pas toujours bonnes

à toutes sortes de negociations, non plus que tout bois n’estoit

anciennement propre à faire la statue de Mercure. Je diray neanmoins

pour vuider ce different, qu’il faut distinguer entre le Ministre de

Conseil, & le Ministre d’execution, car encore que l’on leur puisse

donner à tous deux cet avertissement rapporté par T. Live, (_lib. 24._)

[258]_magis nullius interest quàm tua, T. Ofacili, non imponi cervicibus

tuis onus, sub quo concidas_; il faut neanmoins pour les considerer tous

deux en particulier, y apporter aussi des conditions differentes, & dire

pour ce qui est du dernier, qu’on ne peut manquer de le tirer d’entre

les plus nobles & illustres familles, afin qu’il exerce la charge & le

commandement qu’on luy donnera, avec plus d’éclat, de grandeur &

d’autorité. Il faut aussi prendre garde qu’il ait l’inclination & la

suffisance proportionnée à l’employ auquel il est destiné,

[259]_Nec enim loricam poscit Achillis Thersites._

[258] Il t’importe plus qu’à aucun autre, Titus Ofacilius, de ne te

charger pas d’un fardeau dont tu puisses estre accablé.

[259] Car un Thersite ne demande pas la cuirasse d’Achilles.

Et comme un Appius ne duisoit aucunement aux affaires populaires, Cleon

n’entendoit pas la conduite d’une armée, Philopœmen ne sçavoit nullement

commander sur mer, Pericles n’estoit bon que pour gouverner, Diomedes

que pour combattre, Ulysse que pour conseiller; il faut de même tirer

avantage de ces diverses inclinations, afin d’appeller à chaque vacation

celuy qui pour y avoir du naturel, la peut exercer avec honneur &

satisfaction; autrement ce seroit faire tort à ceux qui sont nez pour

commander, de les assujettir aux autres, qui ne sont faits que pour

obeïr; à ceux qui ne sont pas hardis & belliqueux, de leur donner la

conduite d’une armée; & d’employer aux Ambassades ceux qui ne sçavent ny

parler ny haranguer; estant beaucoup plus à propos, comme nous avertit

un Ancien, [260]_quemque cuique functioni pro indole admovere_: mais

pour ce qui est du choix d’un Ministre secret, je croy qu’on en peut

discourir d’autre façon, & pour resoudre le doute proposé cy-dessus si

on le doit tirer d’entre les familles illustres de l’Estat, ou des

personnes de mediocre condition; il me semble qu’on le peut faire de

toutes les deux sortes indifferemment, parce que [261]_dum nullum

fastidiretur genus in quo eniteret virtus, crevit imperium Romanum_. (T.

Livius lib. 4.) Il y a toutefois ces difficultez du costé des nobles &

grands Seigneurs, qu’ils sont enviez des autres, que bien souvent au

lieu d’obeïr ils veulent commander, qu’ils conseillent plutost le Prince

suivant leur interest particulier, que le bien de l’Estat, qu’ils

veulent avancer leurs creatures, & ruiner ceux qui sont contraires à

leur cabale; qu’ils veulent bien souvent entreprendre sur l’autorité de

leur Maistre, comme firent les Maires du Palais en France, qu’ils

broüillent le Royaume pour se rendre necessaires, qu’ils ne sont jamais

contens de ce qu’on leur donne, comme estant toujours au dessous de ce

qu’ils pensent avoir merité, soit pour leurs services ou pour la

grandeur de leur maison; bref il me semble qu’en cette occasion, où l’on

n’a que faire de la noblesse & dignité des personnes, mais plutost de

leur avis, conseil, & jugement, un Marquis, un Duc, un Prince, ne

peuvent pas mieux rencontrer que les hommes de mediocre condition, &

peuvent causer beaucoup plus de mal; où au contraire ceux-cy peuvent

faire autant de bien, ne coustent pas tant, se rendent plus sujets, plus

faciles & traitables, & sont beaucoup moins à craindre. Et à la verité

Seneque avoit raison de dire, [262]_nulli præclusa est virtus, omnes

admittit, nec censum, nec sexum eligit_. (in epistol.) A propos de quoy

Tacite remarque que les Allemans prenoient même conseil de leurs femmes,

[263]_nec consilia earum aspernabantur, nec responsa negligebant_. (de

morib. Germ.) Ce que Plutarque confirme aussi des Lacedemoniens, &

beaucoup d’Historiens, des Empereurs Auguste & Justinien; & Cecilius

disoit fort bien dans les Tusculanes de Ciceron, [264]_sæpe etiam sub

sordido pallio latet sapientia_. Ce sont les occasions, l’employ, & les

affaires qui la découvrent, & qui la font briller & éclatter. Si l’on

n’eust employé Matthieu Paumier Florentin, à l’ambassade de laquelle il

s’acquita si dignement, envers le Roy Alphonse, on auroit toujours creu

qu’il n’estoit bon qu’à battre le mortier pour faire des medecines &

clysteres; si le Cardinal d’Ossat ne se fust rencontré dans les affaires

de la Cour de Rome, on se fust toujours persuadé qu’il n’estoit propre

qu’à pedanter dans les Colleges de Paris & à defendre Ramus contre

Charpentier. Et le semblable peut-on dire encore des Cardinaux Balue,

Ximenes, & du Perron, [265]_quorum nobilitas sola fuit atque unica

virtus_. L’on dit que de toutes tailles bons Levriers, & pourquoy non de

toutes sortes de conditions de bons esprits: Cardan estoit Medecin,

Bodin Advocat, Charon Theologien, Montagne Gentilhomme, la Nouë Soldat,

& le Pere Paul Moine: enfin

[266]_Sæpe etiam est olitor verba opportuna locutus._

[260] D’employer chacun à la fonction dont son genie est plus capable.

[261] L’empire Romain s’est toujours augmenté, pendant qu’on n’a point

dedaigné ceux où l’on voyoit éclater la vertu, de quelle condition

qu’ils fussent.

[262] La vertu n’est inaccessible à personne; elle reçoit un chacun, &

ne fait choix, ny de condition ny de sexe.

[263] Ils ne méprisoient pas leurs conseils, & ne negligeoient pas

leurs réponses.

[264] Et souvent aussi il y a de la sagesse cachée sous un vilain

manteau.

[265] Qui n’avoient point d’autre noblesse que leur seule vertu.

C’est pourquoy je n’exclus personne de cette charge, non les étrangers,

parce que Tibere [267]_subinde res suas quibusdam ignotis mandabat_,

(Tacit. 4. Annal.) & que Charles V se servit de Granvelle, François I de

Trivulse, Henry II de Strozzi, & Charles IX du Cardinal de Birague. Non

les jeunes, parce que [268]_cani indices ætatis non sapientiæ_, & que

Ciceron nous avertit, [269]_ab eximia virtute progressum ætatis

expectari non oportere_, (Philip. 5.) témoin les exemples de Josephe,

David, Ephestion, & Papyrius. Non les vieux, puis que Moyse par le

conseil de son beau-pere Jethro, en choisit LXX pour gouverner avec luy

le peuple d’Israël; & que Louys XI pensa estre accablé par la guerre du

bien public, pour n’avoir pas voulu croire aux vieux Conseillers, que

son Pere luy avoit laissez. Non les ignorans, puis que, comme dit

Seneque, [270]_paucis ad bonam mentem opus est literis_, & que suivant

l’opinion de Thucydides les esprits grossiers sont plus propres à

gouverner des peuples, que ceux qui sont plus subtils & épurez; les

grands esprits ayant cela de propre qu’ils sont plus portez à innover

qu’à negotier, _novandis quàm gerendis rebus aptiora_, (Curt. l. 4.) à

dépendre qu’à conserver, à poursuivre leur pointe avec obstination qu’à

ceder ou s’accommoder à la necessité des affaires, & à traitter enfin

avec des Anges ou intelligences, qu’avec des hommes, [271]_quod enim

celeriter arripiunt, id quum tardè percipi vident discruciantur_. (Cic.

pro Roscio.) Non les lettrez, veu que [272]_Imperator Alexander

consiliis togæ & militiæ literatos adhibebat, & maxime eos qui historiam

norant_, (Lamprid. in eo.) joint que le Cardinal de Richelieu a esté

tiré du fond de sa Bibliotheque pour gouverner la France. Non les

Philosophes, à cause de Xenophon, Seneque & Plutarque. Non les Medecins,

puis que Oribase par ses bons conseils & avis éleva Julien à l’Empire,

que Apollophanes estoit chef du Conseil d’Antiochus, qu’Estienne fut

envoyé par l’Empereur Justinien à Cosroës, que Jacques Cottier & Olivier

le Dain furent des principaux Conseillers de Louys XI, le Pere de

Monsieur le Chancelier de l’Hospital de Charles de Bourbon, & Monsieur

Miron du Roy Henry III. Non les Moines à cause du Pere Paul de Venise,

ny pour finir, telles autres sortes de personnes que ce soit, pourveu

qu’elles ayent les conditions que nous expliquerons cy-aprés;

[273]_magna enim ingenia sæpe in occulto latent_, comme disoit Plaute,

(_in Capt._) & la Prudence & Sagesse ne fait point choix de personnes,

elle habite aussi-bien dans le tonneau de Diogenes, aux écoles, sous un

froc, & sous des méchans haillons, que parmy les delices & somptuositez

d’un Palais. Tant s’en faut, [274]_nescio quomodo factum est, ut semper

bonæ mentis soror sit paupertas_.

[266] Un jardinier même a dit souvent de bonnes choses.

[267] Commettoit quelquefois l’administration de ses affaires à des

gens inconnus.

[268] Les cheveux blancs sont les marques de l’âge, & non de la

sagesse.

[269] Qu’il ne faut pas attendre le progrés de l’âge d’une

extraordinaire vertu.

[270] Un bon esprit n’a pas besoin de beaucoup de lettres.

[271] Car ils enragent de voir aller lentement ce qu’ils ont entrepris

avec precipitation.

[272] L’Empereur Alexandre employoit aux conseils de la robe & de la

guerre des hommes lettrez, & particulierement ceux qui sçavoient

l’histoire.

[273] Car il arrive souvent que les grands esprits demeurent cachez.

[274] Je ne sçay comment il est arrivé que la pauvreté soit toujours

la sœur & la compagne du bon esprit.

Or les conditions que le Ministre doit apporter & contribuer du sien au

service de son Prince, ne se peuvent expliquer qu’assez difficilement.

C’est ce qui a fait suer tant d’écrivains, ce qui a ouvert la carriere à

tant de discours, & ce qui a produit tant de livres sur l’idée,

l’exemple & la parfaite description du bon Conseiller, du fidele

Ministre, du prudent Politique, & de l’homme d’Estat, quoy que tous ces

auteurs ayent plutost ressemblé aux Archers de Diogenes, qui sembloyent

tirer au plus loing du but, qu’à Ciceron en son livre de l’Orateur, ou à

Xenophon en son Prince. Pour moy qui n’ay pas entrepris comme eux de

publier un gros livre de toutes les vertus, sous ombre de trois ou

quatre qui sont necessaires à un Ministre, je diray premierement: Que je

le veux estre tel en effect qu’il sera en predicament, connu du Prince,

& choisi de luy-même par la seule consideration de ses merites, sans

autre recommendation que de sa propre vertu, [275]_virtute enim ambire

oportet non favitoribus_. Beaucoup qui viennent sur le theatre du monde

pour entrer aux honneurs & confidences, y paroissent bien souvent

revestus d’ornemens empruntez, de faveurs, d’amis, d’argent, de

sollicitations & poursuites ambitieuses, ils s’y presentent comme la

Corneille d’Esope couverts des plumes d’autruy, & font parade de ce qui

n’est pas à eux, pour obtenir ce qu’ils ne meritent pas; mais leur

nudité paroist toujours à travers de ces habits, qu’ils n’ont que par

emprunt, & qui les expose aussitost à la honte sur le propre Theatre de

la gloire. Il faut doncques qu’un homme qui se veut maintenir en credit

& en reputation jusques à la fin, entre & penetre dans le credit & la

bonne opinion de son Maistre, orné comme l’estoit Hippias Eleus de

vestemens faits de sa main, de sçavoir, de prudence, de vertu, de

merite, de courage, bref de choses qui soient de son propre creu: il

faut que comme le Soleil il produise du dedans la lumiere qu’il éclaire

au dehors, de peur qu’il ne ressemble à la Lune, qui n’ayant ce qui la

fait luire que par emprunt, monstre bien-tost sa defaillance. Mais parce

que ce n’est rien de parler des merites en general, si l’on ne determine

en particulier, quelles sont les vertus qui les composent; je croy qu’on

les peut toutes rapporter à trois principales, sçavoir la Force, la

Justice, & la Prudence. Sur lesquelles je me veux un peu étendre, pour

les expliquer d’une façon moins triviale & commune que celle des écoles.

[275] Car il faut aspirer aux charges par la vertu & non pas par le

moyen des fauteurs.

Par la force j’entens certaine trempe & disposition d’esprit toujours

égale en soy, ferme, stable, heroïque, capable de tout voir, tout oüir,

& tout faire, sans se troubler, se perdre, s’étonner; laquelle vertu se

peut facilement acquerir en faisant des continuelles reflexions sur la

condition de nostre nature foible, debile, & sujette à toutes sortes de

maladies & d’infirmitez, sur la vanité des pompes & honneurs de ce

monde; sur la foiblesse & imbecillité de nostre esprit; sur les

changemens & revolutions des affaires; sur les diverses faces &

metaschematismes du Ciel & de la terre; sur la diversité des opinions,

des sectes, des religions, sur le peu de durée de toutes choses; bref

sur les grands avantages qu’il y a de fuïr le vice & de suivre la vertu.

Aussi est-ce à peu prés comme l’a décrite Juvenal par ces beaux vers de

sa X. Satyre.

[276]_Fortem posce animum, mortis terrore vacantem,

Qui spatium vitæ extremum inter munera ponat

Naturæ, qui ferre queat quoscunque dolores,

Nesciat irasci, cupiat nihil, & potiores

Herculis ærumnas ducat sævosque labores

Et Venere, & plumis, & cœnis Sardanapali._

[276] Demandez un esprit qui soit gueri des craintes de la mort, qui

mette au rang des presens de la Nature le dernier terme de la vie,

qui puisse endurer toutes sortes de fatigues, qui ne se fasche

point, qui ne desire rien, & qui estime davantage les peines

d’Hercule, & ses longs travaux, que les delices, les festins, & les

plumes (_licts_) de Sardanapale.

Considerations politiques sur les coups d'estat · 第 10 / 12 段