Ce fut par le moyen de ces folles creances que Ferdinand Cortez occupa

le Royaume de Mexique, où il fut receu comme s’il eust esté le

Topilchin, que tous les devins avoient predit devoir bien-tost arriver.

Et François Pizarre dans celuy du Perou, où il entra avec le general

applaudissement de tous les peuples, qui le prenoient pour celuy que le

Viracoca devoit envoyer pour delivrer leur Roy de la captivité.

Charlemagne même penetra bien avant dans l’Espagne au moyen d’une

vieille idole, qui comme les devins avoient preveu laissa tomber une

grosse clef qu’elle tenoit en la main; & les Alarbes ou Sarasins venant

sous la conduite du Comte Julian, à inonder le même Royaume d’Espagne,

on ne tint presque conte de les repousser, parce qu’on avoit veu quelque

temps auparavant leurs faces depeintes sur une toile qui fut trouvée

dans un vieil Chasteau proche la ville de Tolede, où l’on croyoit

qu’elle avoit esté enfermée par quelque grand Prophete. Et j’ose bien

dire avec beaucoup d’Historiens, que sans ces belles predictions,

Mahomet II n’auroit pas si facilement pris la ville de Constantinople.

Mais veut-on un exemple plus remarquable, que celuy qui arriva en l’an M

DC XIII, au sujet d’Ascosta Cité principale de l’Isle de Magna, laquelle

estant revoltée contre le Sophi, elle fut prise sans beaucoup de

difficulté par son Lieutenant Arcomat, & ce en vertu d’une certaine

prophetie receuë par tradition entre les citoyens, qui disoit que si

cette ville ne se rendoit à Arcomat, elle seroit Arcomatée, c’est à dire

que si elle ne se rendoit à _Dissipe_ elle seroit dissipée, encore que

si elle eust voulu se defendre, elle n’eust peut-estre pas esté prise,

veu qu’au rapport de Garcias _ab Horto_ Medecin Portugais, qui y avoit

esté trente ou quarante ans auparavant, elle contenoit cinq lieuës de

tour, cinquante mille feux, & rendoit au Sophi quinze millions six cens

mille escus chaque année de revenu asseuré. C’est doncques un grand

chemin ouvert aux Politiques pour tromper & seduire la sotte populace,

que de se servir de ces predictions pour luy faire craindre ou esperer,

recevoir ou refuser tout ce que bon luy semblera.

Mais celuy d’avoir des Predicateurs & de se servir d’hommes bien-disans

est encore beaucoup plus court & plus asseuré, n’y ayant rien de quoy

l’on ne puisse facilement venir à bout par ce stratageme. La force de

l’eloquence & d’un parler fardé & industrieux, coule avec tel plaisir

dans les oreilles, qu’il faut estre sourd, ou plus fin que Ulysses, pour

n’en estre pas charmé; Aussi est-il vray, que tout ce que les Poëtes ont

écrit des douze labeurs d’Hercules, trouve sa mythologie dans les

differents effets de l’eloquence, par le moyen de laquelle ce grand

homme venoit à bout de toutes sortes de difficultez; c’est pourquoy les

anciens Gaulois eurent bonne raison de le representer avec beaucoup de

petites chaisnes d’or qui sortoient de sa bouche, & s’alloient attacher

aux oreilles d’une grande multitude de personnes qu’il trainoit ainsi

enchainée aprés soy. Ce fut encore par ce moyen que

[218]_Sylvestres homines sacer interpresque deorum,

Cædibus & victu fœdo deterruit Orpheus,

Dictus ob hoc lenire Tygres, rabidosque Leones._

(Horat. de Art. poët.)

[218] Le divin Orphée interprete des Dieux a retiré du meurtre & de la

barbarie les hommes sauvages; ce qui luy a donné le bruit d’avoir

trouvé l’invention d’adoucir les Tygres & les Lyons furieux.

Et par la même raison Philippe Roy de Macedoine, l’un des grands

Politiques qui ait jamais esté, & qui sçavoit fort bien que [219]_omnia

summa ratione gesta etiam fortuna sequitur_, (T. Liv.) ne se soucioit

point de combattre ouvertement & à main forte contre les Atheniens, veu

qu’il luy estoit plus facile de les surmonter par l’eloquence de

Demosthenes, & par les resolutions prejudiciables qu’il faisoit passer

au Senat. Pericles s’aidoit pareillement du beau parler d’Ephialte, pour

rendre le même Estat des Atheniens du tout populaire; & c’est pour cette

raison que l’on disoit anciennement, que les Orateurs avoient le même

pouvoir sur la populace que les vents ont sur la mer. Aprés quoy s’il

faut aussi parler de nostre France, ne sçait-on pas que cette fameuse

Croisade entreprise avec tant de zele par Godefroy de Boüillon, fut

persuadée & concluë par les harangues & predications d’un simple homme

surnommé Pierre l’Hermite, comme la seconde par celles de Saint Bernard;

Quoy plus y eut-il jamais un meurtre plus meschant, & plus abominable

que celuy de Louys Duc d’Orleans fait l’an 1407, par le Duc de

Bourgogne? Neanmoins il se trouva Maistre Jean Petit Theologien & grand

Predicateur, qui le sceut si bien pallier, couvrir & déguiser par les

sermons qu’il fit à Paris dans le parvis de Nostre-Dame, que tous ceux

qui vouloient par aprés soustenir le party de la Maison d’Orleans

estoient tenus par le peuple pour mutins & rebelles; ce qui les

contraignit d’user du même artifice que leur ennemy, & de se mettre sous

la protection de ce grand homme de bien Jean Gerson, qui entreprit leur

defense, & fit declarer au Concile de Constance la proposition tenuë par

Petit, pour heretique & erronée. Mais comme ce Jean Petit avoit esté

cause d’un grand mal sous Charles VI, il y eut un frere Richard

Cordelier sous Charles VII, qui fut aussi cause d’un grand bien; car en

dix predications de six heures chacune qu’il fit dans Paris, il fit

jetter dans des feux allumez tout exprés aux carrefours, tout ce qu’il y

avoit de tables, tabliers, cartes, billes, billards, dez, & autres jeux

de sort ou de chance, qui portent & violentent les hommes à jurer &

blasphemer: mais ce bon homme ne fut pas si-tost sorti de Paris qu’on

commença à le mépriser & à le gausser ouvertement, & le peuple retourna

avec plus d’application qu’auparavant, à ses divertissemens ordinaires:

ne plus ne moins que les metamorphoses étranges, & les conversions, s’il

faut ainsi dire, miraculeuses que faisoit, il n’y a pas vingt ans, le

Pere Capucin _Giacinto da Casale_ par toutes les villes d’Italie où il

preschoit, ne duroient qu’autant de temps que ledit Pere y demeuroit

pour y exercer les fonctions de cette charge. Que si nous descendons au

regne de François Premier, nous y verrons cette grande & furieuse

bataille de Marignan, donnée avec tant d’obstination & d’animosité par

les Suisses, qu’ils combattirent deux jours entiers, & se firent presque

tous étendre sur la place, sans neanmoins en avoir eu d’autre sujet plus

pressant que la Harangue que leur fit le Cardinal de Sion nommé dans

Paul Jove (_in elog._) [220]_Sedunensis Antistes_; car aprés l’avoir

entendu haranguer, ils se resolurent de combattre, livrerent la

bataille, & contesterent la victoire jusques à la derniere goutte de

leur sang. Nous y verrons aussi comme Monluc Evêque de Valance, fut

envoyé vers les Venitiens pour legitimer par ses belles paroles, le

secours que son Maistre faisoit venir de Turquie pour se defendre contre

l’Empereur Charles V, & lors que la S. Barthelemy fut faite, le même

Monluc & Pibrac, travaillerent si bien de la plume & de la langue, que

cette grande execution ne put détourner, comme nous l’avons déja

remarqué, les Polonois, quoy que instruits particulierement de tout ce

qui s’y estoit passé par les Calvinistes, de choisir Henry III pour leur

Roy, au prejudice de tant d’autres Princes qui n’avoient rien épargné

pour venir à bout de leurs pretentions. Ne fut-ce pas aussi une chose

remarquable, que le premier siege de la Rochelle, fut mieux soustenu par

les continuelles predications de quarante Ministres qui s’y estoient

refugiez, que par tous les Capitaines & Soldats dont elle estoit assez

bien fournie? Et du temps que les Parisiens mangeoient les Chiens & les

Rats pour n’obeïr pas à un Roy heretique, n’estoit-ce pas Boucher, Rose,

Wincestre, & beaucoup d’autres Curez qui les entretenoient en cette

resolution? Certes il est tres-constant que si le Ministre Chamier

n’eust esté emporté d’un coup de canon sur les bastions de Montauban,

cette ville n’auroit peut-estre pas donné moins de peine à prendre que

la Rochelle. Et lors que Campanelle eut dessein de se faire Roy de la

haute Calabre, il choisit tres à propos pour compagnon de son

entreprise, un frere Denys Pontius, qui s’estoit acquis la reputation du

plus eloquent, & du plus persuasif homme qui fust de son temps. Aussi

voyons nous dans l’ancien Testament que Dieu voulant delivrer son peuple

par le moyen de Moyse, qui n’estoit bon qu’à commander, à cause qu’il

estoit begue & homme de fort peu de paroles, il luy enjoignit de se

servir de l’eloquence de son frere Aaron. [221]_Aaron frater tuus

levites, scio quod eloquens sit, loquere ad eum, & pone verba mea in ore

ejus_, (Exodi cap. 4.) & un peu aprés il repete encore, [222]_ecce

constitui te Deum Pharaonis, & Aaron frater tuus erit Propheta tuus, tu

loqueris ei omnia quæ mandabo tibi, & ille loquetur ad Pharaonem_. (cap.

7.) C’est ce que les Payens vrais Singes de nos Mysteres, ont depuis

voulu representer par leur Pallas Deesse des sciences & de l’eloquence,

laquelle neanmoins estoit armée de la lance, bouclier, & bourguignote,

pour monstrer que les armes ne sçauroient beaucoup avancer sans

l’eloquence, ny l’eloquence sans les armes. Or d’autant que cette

liaison & assemblage de deux si differentes qualitez, ne se peut que

fort rarement trouver en une même personne, comme a fort bien monstré

Virgile par l’exemple de Drances,

[223]_Cui lingua melior, sed frigida bello

Dextra._

[219] La fortune accompagne tout ce qu’on fait avec un grand

raisonnement.

[220] Prelat de Sion.

[221] Je sçay que ton frere Aaron le Levite est eloquent, parle à luy,

& luy mets mes paroles en sa bouche.

[222] Voicy, je t’ay établi Dieu sur Pharaon, & ton frere Aaron sera

ton Prophete; tu luy diras tout ce que je t’ordonneray, & il le dira

lui-même à Pharaon.

[223] Qui a la langue bonne, mais ses mains sont froides au combat.

Cela a esté cause, que les plus grands Capitaines ont toujours observé

pour suppléer à ce defaut, d’avoir à leur suite, ou de se joindre

d’affection avec quelqu’un assez puissant, pour seconder par l’effort de

sa langue celuy de leur épée: Ninus par exemple se servit de Zoroastre,

Agamemnon de Nestor, Diomedes d’Ulysse, Pyrrhus de Cynée, Trajan de

Pline le Jeune, Theodoric de Cassiodore; & le même se peut ainsi dire de

tous les grands guerriers qui n’ont pas moins que les precedens caressé

cette [224]_Venus verticordia_, & n’ont pareillement ignoré, que

[225]_Cultus habet sermo & sapiens mirabile robur,

Imperat affectus varios, animumque gubernat._

[224] Venus qui change & tourne les cœurs où elle veut.

[225] Un discours sage & bien poli a une merveilleuse force, il

gouverne l’esprit, & commande sur des passions diverses.

Pour moy je tiens le discours si puissant, que je n’ay rien trouvé

jusques à cette heure, qui soit exempt de son empire, c’est luy qui

persuade, & qui fait croire les plus fabuleuses religions, qui suscite

les guerres les plus iniques, qui donne voile & couleur aux actions les

plus noires, qui calme & appaise les seditions les plus violentes, qui

excite la rage & la fureur aux ames les plus paisibles; bref c’est luy

qui plante & abat les heresies, qui fait revolter l’Angleterre &

convertir le Japon,

[226]_Limus ut hic durescit, & hæc ut cera liquescit

Uno eodemque igne._

(Virg. Ecl. 4.)

[226] Tout ainsi qu’un même feu endurcit la bouë & fait fondre la

cire.

Et si un Prince avoit douze hommes de telle trempe à sa devotion, je

l’estimerois plus fort, & croirois qu’il se feroit mieux obeïr en son

Royaume, que s’il y avoit deux puissantes armées. Mais d’autant que l’on

se peut servir de l’eloquence en deux façons pour parler ou pour écrire;

il faut encore remarquer que cette seconde partie n’est pas de moindre

consequence que la premiere, & j’ose dire qu’elle la surpasse en quelque

façon; car un homme qui parle ne peut estre entendu qu’en un lieu & de 3

ou 4000 hommes tout au plus,

[227]_Gaude quod videant oculi te mille loquentem._

[227] Réjouï-toi de ce qu’il y a mille yeux qui te voient parler.

Là où celuy qui escrit peut declarer ses conceptions en tous lieux, & à

toutes personnes. J’ajouste que beaucoup de bonnes raisons échapent

souvent aux oreilles par la precipitation de la langue, qui ne peuvent

si facilement tromper les yeux quand ils repassent plusieurs fois sur

une même chose. Et ce que les armes ne peuvent bien souvent obtenir sur

les hommes, ceux-cy le gagnent par une simple declaration ou manifeste.

C’est pourquoy François I, & Charles cinq ne se faisoient pas moins la

guerre avec leurs lettres & apologies, qu’avec les lances & les épées: &

nous avons veu de nostre temps, que la querelle du Pape & des Venitiens;

le debat sur le serment de fidelité en Angleterre; la faveur du Marquis

d’Ancre & Messieurs de Luyne en France, la guerre du Palatin en

Allemagne, & des Valtelins en Suisse, ont produit une infinité de

libelles autant prejudiciables aux uns que favorables aux autres. Ceux

qui ont veu les merveilleux effets qu’ont produit la Cassandre & l’Ombre

de Henry le Grand contre le Marquis d’Ancre, le Contadin Provençal &

l’Hermite du mont Valerien, contre Messieurs de Luyne; le Mot à

l’oreille & la voix publique, contre le Marquis de la Vieuville,

[228]l’_Admonitio_ même, & le _Mysteria Politica_ de Jansenius, contre

les bons desseins de nostre Roy. Ceux-là dis-je ne peuvent pas douter

combien de semblables écrits ont de force. Et Dieu veüille que ceux n’en

ayent pas tant contre l’estat present de la France qui sont

journellement envoyez de Bruxelles, ou qu’il se trouve des personnes

assez capables & affectionnées, pour defendre vigoureusement les

interests du Roy contre les mutinez, comme le Pere Paul l’Hermite a

courageusement defendu la cause des Venitiens; & Pibrac & Monluc celle

de Charles IX & de Henry III, contre les plus furieuses médisances de

tous les Calvinistes.

[228] L’advertissement & les Mysteres Politiques.

Mais aprés avoir amplement discouru de tous ces moyens pour accommoder

la Religion aux choses Politiques, il ne faut pas oublier celuy qui a

toujours esté le plus en usage, & plus subtilement pratiqué, qui est

d’entreprendre sous le pretexte de Religion ce qu’aucun autre ne

pourroit rendre valable & legitime. Et en effet le proverbe communément

usurpé par les Juifs, [229]_in nomine Domini committitur omne malum_, ne

se trouve pas moins veritable, que le reproche que fit le Pape Leon à

l’Empereur Theodose, [230]_privatæ causæ pietatis aguntur obtentu, &

cupiditatum quisque suarum religionem habet velut pedissequam_. De quoy

puis que les exemples sont si communs que tous les livres ne sont pleins

d’autre chose, je me contenteray, aprés avoir assez parlé de nos

François, de m’arrester icy sur les Espagnols & de suivre ponctuellement

ce que Mariana le plus fidele de leurs Historiens en a remarqué. Il dit

doncques en parlant des premiers Goths, qui occuperent les Espagnes, &

des guerres qu’ils faisoient pour se chasser les uns les autres, qu’ils

se servoient de la Religion comme d’un pretexte pour regner, & son

refrain ordinaire est, [231]_optimum fore judicavit religionis

prætextum_, (l. 6. c. 5.) en parlant du Roy Josenand qui se fit assister

des Bourguignons Arriens pour chasser le Roy Suintila; & lors qu’il est

question des Roys de Chintila, [232]_cum species religionis

obtenderetur_; (c. 6.) comme aussi décrivant en quelle façon Ervigius

avoit chassé le Roy Wamba, [233]_optimum visum est religionis speciem

obtendere_; (c. 7.) & quand deux freres de la Maison d’Arragon

[234]_violento imperiosi Pontificis mandato_ (c’estoit Boniface VIII)

s’armerent l’un contre l’autre, ce bon Pere remarque fort à propos,

qu’il n’y avoit rien de plus inhumain, que de violer ainsi les loix de

la nature, [235]_sed tanti fides religioque fuere_; (lib. 51. c. 1.) &

le même encore parlant de la Navarre, que Ferdinand [236]_immensa

imperandi ambitione_, osta à sa propre Niepce, il ajouste pour excuse,

[237]_sed species religionis prætexta facto est, & Pontificis jussa_.

(lib. 25. cap. ult.) Mais parce que ce ne seroit jamais fait de vouloir

alleguer tous les endroits où ce brave auteur a fait de semblables

remarques, j’attesteray tout son livre entier qui n’est plein d’autre

chose; & passant à Charles V, je produiray contre luy ce que disoit

François I, en son apologie de l’an 1537. _Charles veut empieter sur les

Estats sous couleur de Religion._ Et en parlant de la guerre

d’Allemagne, _l’Empereur sous couleur de religion armé de la ligue des

Catholiques, veut opprimer l’autre & se faire le chemin à la Monarchie_,

Ce qui fut aussi fort bien remarqué par Monsieur de Nevers au passage

que nous avons allegué cy-dessus. Finalement lors que le feu Roy Jacques

fut appellé à la Couronne d’Angleterre, le Roy d’Espagne se hasta de

noüer une étroitte alliance avec luy, le Connestable de Castille y fut

envoyé, la relation en a esté imprimée, & Rovida Senateur de Milan

appelle cette alliance une œuvre tres-sainte, reconnoist le Roy

d’Angleterre pour un tres-saint Prince Chrestien, luy offre de la part

du Roy son Maistre toutes ses forces par mer & par terre, & proteste que

le Roy d’Espagne le fait [238]_divinâ admonitione, divinâ voluntate,

divinâ ope, non nisi magno Dei beneficio_. Puis doncques que le naturel

de la plûpart des Princes est de traitter de la religion en Charlatans,

& de s’en servir comme d’une drogue, pour entretenir le credit & la

reputation de leur theatre, on ne doit pas, ce me semble, blâmer un

Politique, si pour venir à bout de quelque affaire importante, il a

recours à la même industrie, bien qu’il soit plus honneste de dire le

contraire, & que pour en parler sainement,

[239]_Non sunt hæc dicenda palam, prodendaque vulgo,

Quippe hominum plerique mali, plerique scelesti._

(Palingen. in Libra.)

[229] Sous le nom de Dieu on commet toute sorte de mal.

[230] On traite des affaires privées sous le pretexte de la religion,

qu’un chacun rend chambriere de ses convoitises.

[231] Il jugea que le pretexte de la religion seroit tres-bon.

[232] Lors qu’on faisoit parade de la religion.

[233] Il fut trouvé fort bon, de faire parade de la religion.

[234] Par un ordre violent qu’un Pape imperieux donna.

[235] Mais la foy & la religion eurent tant de force.

[236] Par l’immense ambition qu’il avoit de commander à tous.

[237] Mais il se couvrit du pretexte de la religion, & des ordres du

Pape.

[238] Par un avertissement divin, par la volonté divine, par

l’assistance divine, & comme par une grande grace de Dieu.

[239] On ne doit point découvrir ny reveler de telles choses au menu

peuple, veu que parmy les hommes il y en a tant de méchants & de

scelerats.

Toutes ces maximes neanmoins demeureroient sans lustre, & sans éclat, si

elles n’estoient rehaussées, & comme animées d’une autre, qui nous

enseigne de les prendre par le bon biais, & de bien choisir l’heure & le

temps favorable pour les mettre en execution,

[240]_Data tempore prosunt,

Et data non apto tempore multa nocent._

[240] Les choses qu’on applique opportunément, profitent & reüssissent

bien; mais il y en a beaucoup qui sont fort nuisibles, quand elles

ne sont pas appliquées en un temps propre.

Et encore n’est-ce pas assez d’avoir acquis cette prudence ordinaire &

commune à beaucoup de Politiques, si nous ne passons à une autre encore

plus rafinée, & qui est seulement propre aux plus rusez & experimentez

Ministres, pour se prevaloir des occasions fortuites, & tirer profit &

avantage de ce qui auroit esté negligé de quelque autre, ou qui

peut-estre luy auroit porté prejudice. Telle fut l’occasion de cette

grande eclipse qui arriva sous l’Empereur Tibere, lors que toutes les

legions de Hongrie estoient si fierement revoltées, qu’il n’y avoit

quasi aucune apparence de les pouvoir appaiser; car un autre moins avisé

que Drusus eust negligé cette occasion, & n’eust jamais pensé d’en

pouvoir tirer quelque avantage; mais luy voyant que les mutins avoient

conceu une grande frayeur de cette obscurité, parce qu’ils n’en

sçavoient pas la cause, il prit l’occasion aux cheveux, & les intimida

de telle sorte, qu’il vint à bout par cet accident de ce à quoy tous les

autres Chefs, & luy-même auparavant desesperoient de pouvoir donner

ordre. Tel fut aussi le stratageme duquel le Roy Tullus couvrit

ingenieusement la retraitte de Metius Suffetius, voire même en tira un

avantage nompareil, faisant courir le bruit & passer parole d’escadron

en escadron, qu’il l’avoit envoyé pour surprendre ses ennemis, & leur

oster tout moyen de retraite: En suite de quoy je m’étonne bien fort,

comme T. Live & Corneille Tacite, qui rapportent ces deux Histoires, se

sont contentez d’en tirer des conclusions particulieres, & que le

premier ait seulement dit, [241]_Stratagema est, quæ in certamine à

transfugis nostris perfide fiunt, ea dicere fieri nostro jussu_; &

l’autre, [242]_In commoto populo sedando, convertenda in sapientiam &

occasionem mitigationis, quæ casus obtulit, & quæ populos ille pavet aut

observat etiam superstitiosè_, veu qu’il falloit tout d’un coup en tirer

cette regle generale, [243]_quæ casus obtulit in sapientiam vertenda_,

puis que non seulement aux trahisons, & aux mutineries, mais en toutes

autres sortes d’affaires & de rencontres, [244]_mos est hominibus_,

comme dit Cassiodore, _occasiones repentinas ad artes ducere_. Ainsi

lisons nous que Christophle Colomb, aprés avoir supputé le temps auquel

une grande eclipse devoit arriver, il menaça certains habitans du

nouveau Monde, de convertir la Lune en sang, & de la leur oster

entierement, s’ils ne luy fournissoient les rafraischissemens dont il

avoit besoin, & qui luy furent incontinent envoyez, dés aussi-tost que

l’eclipse commença de paroistre. J’ay remarqué cy-dessus que Ferdinand

Cortez fit croire aux habitans de Mexique, qu’il estoit le Dieu

Tophilchin, pour entrer plus facilement dans leur Royaume; & que

François Pizarre se servant du même stratageme en la conqueste du Perou,

se faisoit nommer le Viracoca. Ce fut encore par ce moyen que Mahomet

changea son epilepsie en extase, & que Charles V se servit de l’heresie

de Luther, pour diviser & affoiblir les Princes d’Allemagne, qui

pouvoient en demeurant unis controller l’autorité qu’il vouloit avoir

dans l’Empire, & empescher le projet qu’il avoit dressé d’une Monarchie

universelle. Disons encore que le même Empereur, n’ayant plus l’esprit &

le jugement assez fort pour gouverner un Estat si grand qu’estoit le

sien, & voyant d’ailleurs que la fortune naissante de Henry II, mettoit

des bornes à la sienne, se mocquoit de son [245]_plus ultra_, & faisoit

dire aux Pasquinades,

[246]_Siste pedem Metis, hæc tibi meta datur._

[241] C’est un stratageme, que de dire, que ce que nos transfuges font

perfidement pendant le combat, se fait par nostre ordre.

[242] Pour appaiser l’émotion d’un peuple, il faut tourner en sagesse

& en occasion de l’addoucir les choses que le cas fortuit presente,

& celles dont ce peuple s’épouvante, ou qu’il observe avec

superstition.

[243] Il faut tourner en sagesse les choses que le cas fortuit

presente.

[244] Les hommes ont accoutumé de mettre en œuvre & se servir

artificieusement des rencontres impreveües.

[245] Plus outre.

[246] Arreste toi à Mets, car c’est là la borne qui t’est donnée.

Il couvrit toutes ces disgraces, du voile de Pieté & de Religion,

s’enfermant dans un cloistre, où il eut pareillement la commodité de

faire penitence du peché secret, qu’il avoit commis en la naissance d’un

fils bastard, qui luy estoit aussi neveu. Ainsi Philippe II, prit sujet

de casser tous les Privileges extraordinaires des Arragonois, sur la

protection qu’ils voulurent donner à Antonio Perez; & je trouve entre

nos Roys de France que Philippe premier augmenta beaucoup son Royaume, &

le delivra s’il faut ainsi dire de la Tutele des Maires du Palais,

pendant que tous les Princes de la France, & son Frere même estoient

occupez à combattre les Sarrasins, sous la conduite de Godefroy de

Boüillon; & pendant la troisiéme Croisade, on pourroit dire que Philippe

Auguste abandonna le Roy Richard d’Angleterre, pour s’en revenir en

France broüiller les affaires des Anglois, parce qu’en matiere d’Estat,

[247]_quædam nisi fallacia vires assumpserint, fidem propositi non

inveniunt, laudemque occulto magis tramite quàm via recta petunt_. (Val.

Max. l. 7. cap. 3.)

Considerations politiques sur les coups d'estat · 第 9 / 12 段