Il en est de même aux affaires Politiques, une petite flammeche negligée

excite bien souvent un grand feu,

[193]_Dum neglecta solent incendia sumere vires._

[193] Lors que les embrasemens ont coustume de se renforcer à mesure

qu’on les neglige.

Et comme il ne fallut qu’une petite pierre arrachée de la montagne, pour

ruiner la grande statue, ou plutost le grand colosse de Nabuchodonosor;

de même une petite chose peut facilement renverser de grandes

Monarchies. Qui eust jamais creu que le ravissement de Helene, le

violement de Lucrece par Tarquin, & celuy de la fille du Comte Julien

par le Roy Roderic, eussent produit des effets si notables tant en

Grece, qu’Italie & Espagne? Mais qui eust jamais pensé que les Etoles &

Arcades se fussent acharnez à la guerre pour une hure de Sanglier; ceux

de Carthage & de Bisague pour le fust d’un brigantin; le Duc de

Bourgogne & les Suisses pour un chariot de peaux de Mouton; les Frisons

& les Romains du temps de Drusus pour des cuirs de Bœuf; & les Pictes &

Escossois pour quelques Chiens perdus? Ou que du temps de Justinian

toutes les villes de l’Empire eussent pû se diviser & concevoir une

haine mortelle les unes contre les autres, pour le differend des

couleurs qui se portoient aux jeux & recreations publiques? La nature

même semble avoir agreable cette façon de proceder, lors qu’elle produit

les grands & spacieux Cedres d’un petit germe; & les Elephans & Balenes,

d’un atome s’il faut ainsi dire de semence. C’est en quoy elle s’efforce

d’imiter son Createur, qui a coustume de tirer la grandeur de ses

actions, de la foiblesse de leurs principes, & de les mener d’un

commencement debile au progrez d’une perfection accomplie. Et en effet

lors qu’il voulut delivrer son peuple de la captivité de Pharaon, il

n’envoya pas quelque Roy, ou quelque Prince, accompagné d’une puissante

armée, mais il se servit d’un simple homme [194]_impeditioris &

tardioris linguæ, qui pascebat oves Jethro soceri sui_; (Exod. 3. & 4.)

lors qu’il voulut chastier & épouvanter les Egyptiens, il ne se servit

pas du foudre ny du tonnerre, [195]_sed immisit tantum ranas, cyniphes &

locustas & omne genus muscarum_; lors qu’il fallut delivrer les

Philistins, ce fut par les mains de Saül qu’il fit couronner Roy de son

peuple, au même temps qu’il ne pensoit qu’à chercher [196]_asinas patris

sui Cis_; (1 Reg. 11.) ainsi pour combattre Goliath, il choisit David

[197]_dum ambulabat post gregem patris sui_; (c. 17.) & pour delivrer

Bethulie de la persecution d’Holofernes, il n’employa point de puissans

& courageux soldats, [198]_sed manus fœminæ dejecit eum_. (Judith. 9.)

Mais puis que ces actions sont autant de miracles, & que nous ne pouvons

pas les tirer en consequence, faisons un peu de reflexion sur la

grandeur de l’Empire du Turc, & sur les merveilleux progrez que font

tous les jours les Lutheriens & Calvinistes, & je m’asseure que l’on

sera contraint d’admirer comme le dépit de deux Moines qui n’avoient

pour toutes armes que la langue & la plume, ont pû estre cause de si

grandes revolutions, & de changemens en la Police & en la Religion si

extraordinaires. Aprés quoy il faut avoüer que les Ambassadeurs des

Scythes avoient bonne raison de remonstrer à Alexandre, que [199]_fortis

Leo aliquando minimarum avium pabulum est, ferrum rubigo consumit, &

nihil est cui periculum non immineat ab invalido_. C’est doncques le

devoir du bon Politique, de considerer toutes les moindres circonstances

qui se rencontrent aux affaires serieuses & difficiles, pour s’en

servir, en les augmentant, & en faisant quelquefois d’une Mouche un

Elefant, d’une petite égratignure une grande playe, & d’une étincelle un

grand feu; ou bien en diminuant toutes ces choses suivant qu’il en sera

besoin pour favoriser ses intentions. Et à ce propos il me souvient d’un

accident peu remarqué qui se passa aux Estats tenus à Paris l’an 1615,

lequel neanmoins estoit capable de ruiner la France, & de luy faire

changer sa façon de Gouvernement, si l’on n’y eust promptement remedié;

car la Noblesse ayant inseré dans son cahier de remonstrances un article

pour faire comprendre le bien qui pouvoit revenir à la France de la

cassation du droit annuel, ou pour estre mieux entendu de la Polette, le

Tiers Estat qui se croyoit grandement lesé par cette proposition, en

coucha un autre dans le sien, par lequel le Roy estoit supplié, de

retrancher les pensions qu’il donnoit à beaucoup de Gentilshommes qui ne

luy rendoient aucun service; là-dessus chaque partie commence à

s’alterer, & chacun de son costé envoye des deputez pour faire entendre

ses raisons; ils se rencontrent, & en viennent aux injures, les deputez

de la Noblesse appellant ceux du Tiers Estat des Rustres, & les menaçant

de les traitter à coups d’éperon; ceux-cy répondent qu’ils n’avoient pas

la hardiesse de le faire, & que s’ils y avoient seulement songé, il y

avoit 100000 hommes dans Paris, qui en tireroient la raison sur le

champ: cependant quelques Magistrats & Ecclesiastiques qui estoient

presens à ces discours, jugeant bien des dangereuses consequences qui en

pouvoient arriver, vont à bride abbatue au Louvre, avertissent le Roy de

ce qui se passe, le prient & conjurent d’y remedier promptement, & font

en sorte que Sa Majesté, les Reynes & tous les Princes y interposant

leur autorité, defenses furent faites sur peine de la vie, de plus

parler de ces deux articles, ny de plus tenir aucun discours de tout ce

qui s’estoit passé à leur sujet; & bien nous prit de ce qu’on y apporta

si promptement remede: car si les deputez de la Noblesse eussent passé

des paroles aux effets, ceux du Tiers Estat se fussent peut-estre

rencontrez si violents, obstinez & vindicatifs, & le peuple de Paris en

telle verve & disposition, que toute la Noblesse qui y estoit, eust

couru grande risque d’estre sacagée, & peut-estre qu’en suite on eust

fait le même par toutes les autres villes du Royaume, qui suivent

d’ordinaire l’exemple de la Capitale.

[194] Qui n’avoit pas la langue bien pendue & avoit peine à parler, &

qui paissoit les brebis de son beaupere Jethro.

[195] Mais leur envoya des grenoüilles, des sauterelles, des mouches à

chien, & toutes autres sortes de mouches.

[196] Les ânesses de Cis son pere.

[197] Lors qu’il alloit aprés le troupeau de son pere.

[198] Mais il fut abbatu par la main d’une femme.

[199] Quelquefois le Lion courageux sert de pasture aux plus petits

oiseaux, que la roüillure consume le fer, & qu’il n’y a rien qui ne

coure risque d’estre endommagé de la plus foible chose.

Or parce que si cet accident fust arrivé, c’eust esté par le moyen de la

populace, laquelle sans juger & connoistre ce qui estoit de la raison,

se fust jettée à l’impourveu & à l’étourdie, sur ceux qu’on luy auroit

mis les premiers en butte de sa fureur; il n’est pas hors de propos

d’avertir & de mettre pour une troisiéme persuasion, que les meilleurs

Coups d’Estat se faisant par son moyen on doit aussi particulierement

connoistre, quel est son naturel, & avec combien de hardiesse &

d’asseurance on s’en peut servir, & la tourner & disposer à ses

desseins. Ceux qui en ont fait la plus entiere & la plus particuliere

description, la representent à bon droit comme une beste à plusieurs

testes, vagabonde, errante, folle, étourdie, sans conduite, sans esprit,

ny jugement. Et en effet si l’on prend garde à sa raison, Palingenius

dit, que

[200]_Judicium vulgi insulsum, imbecillaque mens est._

(in Piscib.)

[200] Le jugement du commun peuple est toujours sot, & son entendement

foible.

Si à ses passions, le même ajouste,

[201]_Quod furit atque ferit sævissima bellua vulgus._

(in Sagitt.)

[201] Que la populace est une tres-cruelle beste, & qu’elle devient

furieuse & frape le plus souvent.

Si à ses mœurs & façons de faire, [202]_Hi vulgi mores, odisse

præsentia, ventura cupere, præterita celebrare._ Si à toutes ses autres

qualitez, Saluste nous la represente, [203]_ingenio mobili, seditiosam,

discordiosam, cupidam rerum novarum, quieti & otio adversam_. Mais moy

je passe plus outre, & dis qu’elle est inferieure aux bestes, pire que

les bestes, & plus sotte cent fois que les bestes mêmes; car les bestes

n’ayant point l’usage de la raison, elles se laissent conduire à

l’instinct que la Nature leur donne pour regle de leur vie, actions,

passions & façons de faire, dont elles ne se departent jamais, sinon

lors que la méchanceté des hommes les en fait sortir. Là où le peuple

(j’entens par ce mot le vulgaire ramassé, la tourbe & lie populaire,

gens sous quelque couvert que ce soit de basse, servile, & mechanique

condition) estant doüé de la raison; il en abuse en mille sortes, &

devient par son moyen le Theatre où les Orateurs, les Predicateurs, les

faux Prophetes, les imposteurs, les rusez politiques, les mutins, les

seditieux, les dépitez, les superstitieux, les ambitieux, bref tous ceux

qui ont quelque nouveau dessein, representent leurs plus furieuses &

sanglantes tragedies. Aussi sçavons nous que cette populace est comparée

à une mer sujette à toutes sortes de vents & de tempestes: au Cameleon

qui peut recevoir toutes sortes de couleurs excepté la blanche; & à la

sentine & cloaque dans laquelle coulent toutes les ordures de la maison.

Ses plus belles parties sont d’estre inconstante & variable, approuver &

improuver quelque chose en même temps, courir toujours d’un contraire à

l’autre, croire de leger, se mutiner promptement, toujours gronder &

murmurer: bref tout ce qu’elle pense n’est que vanité, tout ce qu’elle

dit est faux & absurde, ce qu’elle improuve est bon, ce qu’elle approuve

mauvais, ce qu’elle louë infame, & tout ce qu’elle fait & entreprend

n’est que pure folie. Aussi est-ce ce qui a fait dire à Seneque, (_de

vita B. cap. 2._) [204]_Non tam bene cum rebus humanis geritur ut

meliora pluribus placeant: argumentum pessimi est turba._ Et le même ne

donne autre avis pour connoistre les bonnes opinions & comme parle le

Poëte Satyrique, [205]_quid solidum crepet_, sinon de ne pas suivre

celle du peuple, [206]_Sanabimur si modo separemur à cœtu._ Que Postel

luy persuade que Jesus-Christ n’a sauvé que les hommes, & que sa mere

Jeanne doit sauver les femmes, il le croira soudain. Que David George se

dise fils de Dieu, il l’adorera. Qu’un tailleur enthousiaste & fanatique

contrefasse le Roy dans Munster, & dise que Dieu l’a destiné pour

chastier toutes les Puissances de la terre, il luy obeïra & le

respectera comme le plus grand Monarque du monde. Que le Pere Domptius

luy annonce la venuë de l’Antechrist, qu’il est âgé de dix ans, qu’il a

des cornes, il témoignera de s’en effrayer. Que des imposteurs &

Charlatans se qualifient freres de la Rose-Croix, il courra aprés eux.

Qu’on luy rapporte que Paris doit bien-tost abismer, il s’enfuira. Que

tout le monde doit estre submergé, il bastira des Arches & des basteaux

de bonne heure pour n’estre pas surpris. Que la mer se doit secher & que

des chariots pourront aller de Genes à Jerusalem, il se preparera pour

faire le voyage. Qu’on luy conte les fables de Melusine, du sabat des

sorcieres, des loups garoux, des lutins, des fées, des Paredres, il les

admirera. Que la matrice tourmente quelque pauvre fille, il dira qu’elle

est possedée, ou croira à quelque Prestre ignorant ou méchant, qui la

fait passer pour telle. Que quelque Alchimiste, Magicien, Astrologue,

Lulliste, Cabaliste, commencent un peu à la cajoller, il les prendra

pour les plus sçavans, & pour les plus honnestes gens du monde. Qu’un

Pierre l’Hermite vienne prescher la croisade, il fera des reliques du

poil de son mulet. Qu’on luy dise en riant qu’une Canne ou un Oison sont

inspirées du S. Esprit, il le croira serieusement. Que la peste ou la

tempeste ruine une province, il en accusera soudain des graisseurs ou

Magiciens. Bref si on le trompe & befle aujourd’huy, il se lairra encore

surprendre demain, ne faisant jamais profit des rencontres passez, pour

se gouverner dans les presentes ou futures; & en ces choses consistent

les principaux signes de sa grande foiblesse & imbecillité. Pour ce qui

est de son inconstance, nous en avons un bel exemple dans les Actes des

Apostres en ce que les habitans de Lystrie & de Derben, n’eurent pas

plutost apperceu S. Paul & S. Barnabé, que [207]_levaverunt vocem suam

Lycaonicè dicentes; Dii similes facti hominibus descendunt ad nos; &

vocabant Barnabam Jovem, Paulum quoque Mercurium_; & neanmoins

incontinent aprés voila que [208]_lapidantes Paulum, traxerunt eum extra

civitatem, existimantes mortuum esse_. Les Romains adorent le matin

Seianus, & le soir

[209]_Ducitur unco

Spectandus._

(Juven. Sat. 10.)

[202] Voicy les mœurs du menu peuple, haïr les choses presentes,

desirer les futures, & celebrer celles qui sont passées.

[203] D’un naturel inconstant, seditieuse, querelleuse, convoiteuse de

choses nouvelles, & ennemie du repos & de la tranquillité.

[204] Les choses humaines n’ont pas tant de bonne fortune, que les

plus saines & les meilleures soient agreables au plus grand nombre:

La foule est ordinairement une marque du peu de prix que valent les

choses.

[205] Qu’est-ce qu’il y a de solide.

[206] Nous serons gueris pourveu que nous nous separions de la foule.

[207] Ils éleverent leur voix & dirent en langue Lycaonienne: Les

Dieux sont descendus vers nous sous la forme d’hommes: Et ils

appeloient Barnabé Jupiter & Paul Mercure.

[208] Ayant lapidé Paul, ils le traisnerent hors de la ville croyant

qu’il fust mort.

[209] Il est traîné avec un croc pour servir de spectacle au peuple.

Les Parisiens en font de même du Marquis d’Ancre, & aprés avoir déchiré

la robe du Pere à Jesus Maria, pour en conserver les pieces comme

reliques, ils le befflent, & s’en mocquent deux jours aprés. Que s’il

entre en colere, ce sera comme le jeune homme de Horace, lequel

[210]_Iram

Colligit & ponit temerè, & mutatur in horas._

(ad Pison.)

[210] Se courrouce & s’appaise facilement, & change à toute heure.

S’il rencontre quelque homme d’autorité lors qu’il est en sa plus

boüillante mutinerie & sedition, il s’enfuira & abandonnera tout; s’il

se presente quelque gueux temeraire, ou hardy qui luy remette, comme on

dit communément, le cœur au ventre, & le feu aux étoupes, il reviendra

plus furieux qu’auparavant; bref nous luy pouvons particulierement

attribüer ce que disoit Seneque (_de vita B. cap. 28._) de tous les

hommes, [211]_fluctuat, aliud ex alio comprehendit, petita relinquit,

relicta repetit, alternæ inter cupiditatem suam, & pœnitentiam vices

sunt_. Or d’autant que la force gist toujours de son costé, & que c’est

luy qui donne le plus grand branle à tout ce qui se fait

d’extraordinaire dans l’Estat, il faut que les Princes ou leurs

Ministres s’estudient à le manier & persuader par belles paroles, le

seduire & tromper par les apparences, le gagner & tourner à ses desseins

par des predicateurs & miracles sous pretexte de sainteté, ou par le

moyen des bonnes plumes, en leur faisant faire des livrets clandestins,

des manifestes, apologies & declarations artistement composées pour le

mener par le nez, & luy faire approuver ou condamner sur l’etiquete du

sac tout ce qu’il contient.

[211] Il est toujours en doute, il fait toujours de nouveaux desseins,

il quitte ce qu’il avoit demandé, & il redemande aussi-tost ce qu’il

vient de quitter: le desir & le repentir commandent chez luy tour à

tour, & possedent l’un aprés l’autre la domination de son ame.

Mais comme il n’y a jamais eu que deux moyens capables de maintenir les

hommes en leur devoir, sçavoir la rigueur des supplices établis par les

anciens legislateurs pour reprimer les crimes, dont les juges pouvoient

avoir connoissance; & la crainte des Dieux & de leur foudre, pour

empescher ceux dont par faute de témoins ils ne pouvoient estre

suffisamment informez, conformément à ce que dit le Poëte Palingenius:

(_in Libra._)

[212]_Semiferum vulgus frænandum est relligione

Pœnarumque metu, nam fallax atque malignum

Illius ingenium est semper, nec sponte movetur

Ad rectum._

[212] C’est par la religion & par la crainte des supplices, qu’il faut

brider la populace à demy sauvage, car son esprit est toujours

trompeur & malin, & de soi-même ne se porte point à ce qui est

droit.

Aussi les mêmes Legislateurs ont bien reconnu, qu’il n’y avoit rien qui

dominast avec plus de violence les esprits des peuples que ce dernier,

lequel venant à se trouver en butte de quelque action, il porte soudain

toute la poursuite que l’on en peut faire à l’extremité; la prudence se

change en passion, la colere, s’il y en a tant soit peu, se tourne en

rage, toute la conduite s’en va en confusion, les biens mêmes & la vie

ne se mettent pas en consideration, s’il les faut perdre pour defendre

la divinité de quelque dent de singe, d’un bœuf, d’un chat, d’un oignon,

ou de quelque autre idole encore plus ridicule, [213]_nulla siquidem res

efficacius multitudinem movet quàm superstitio_. (Q. Curt. l. 4.) Et en

effet ç’a toujours esté le premier masque que l’on a donné à toutes les

ruses & tromperies pratiques aux trois differences de vie, ausquelles

nous avons déja dit, que l’on pouvoit rapporter les Coups d’Estat. Car

pour ce qui est de la Monastique, nous avons l’exemple dans S. Hierôme

(_epist. 13. lib. 2._) de ces vieux moines de la Thebaïde, qui

[214]_dæmonum contra se pugnantium portenta fingunt, ut apud imperitos &

vulgi homines miracula sui faciant & lucra sectentur_. A quoy nous

pouvons rapporter la tromperie que firent les prestres du Dieu Canopus,

pour le rendre superieur au feu qui estoit le Dieu des Perses;

l’invention du Chevalier Romain Monde, pour jouïr de la belle Pauline

sous le nom d’Esculape, les visions supposées des Jacobins de Berne, &

les fausses apparitions des Cordeliers d’Orleans, qui sont toutes trop

communes & triviales pour en faire icy un plus long recit. Que si l’on

doute qu’il ne se commette un pareil abus dans l’œconomie, il ne faut

que lire ce que Rabby Moses écrit des Prestres de l’Idole Thamuz ou

Adonis, qui pour augmenter leurs offrandes, le faisoient bien souvent

pleurer sur les iniquitez du peuple, mais avec des larmes de plomb

fondu, au moyen d’un feu qu’ils allumoient derriere son image; & certes

il n’y aura plus d’occasion d’en douter, aprés avoir leu dans le dernier

Chapitre de Daniel, comme en couvrant de cendres le pavé de la Chapelle

de l’Idole Bel, il découvrit que les Prestres avec leurs femmes & enfans

venoient enlever de nuict par des conduits sousterrains, tout ce que le

pauvre peuple abusé croyoit estre mangé par ce Dieu qu’ils adoroient

sous la figure d’un dragon. Finalement pour ce qui est de la Politique,

il faut un peu s’y étendre davantage, puis que c’est nostre principal

dessein, & montrer en quelle façon les Princes ou leurs Ministres,

[215]_quibus quæstui sunt capti superstitione animi_, (Livius l. 4.) ont

bien sceu ménager la Religion, & s’en servir comme du plus facile & plus

asseuré moyen, qu’ils eussent pour venir à bout de leurs entreprises

plus relevées. Je trouve doncques qu’ils en ont usé en cinq façons

principales, sous lesquelles par aprés on en peut rapporter beaucoup

d’autres petites. La premiere & la plus commune & ordinaire est celle de

tous les Legislateurs & Politiques, qui ont persuadé à leurs peuples,

d’avoir la communication des dieux, pour venir plus facilement à bout de

ce qu’ils avoient la volonté d’executer: comme nous voyons qu’outre ces

anciens que nous avons rapportez cy-dessus, Scipion voulut faire croire

qu’il n’entreprenoit rien sans le Conseil de Jupiter Capitolin, Sylla

que toutes ses actions estoient favorisées par Apollon de Delphe, duquel

il portoit toujours une petite image; & Sertorius que sa biche luy

apportoit les nouvelles de tout ce qui estoit conclu dans le concile des

Dieux. Mais pour venir aux Histoires qui nous sont plus voisines, il est

certain que par de semblables moyens Jacques Bussularius domina quelque

temps à Pavie, Jean de Vicence à Boulogne, & Hierôme Savanarole à

Florence, duquel nous avons cette remarque dans Machiavel: (sur T. Liv.)

_Le peuple de Florence n’est pas beste, auquel neanmoins F. Hierôme

Savanarole a bien fait croire qu’il parloit à Dieu._ Il n’y a pas plus

de soixante ans que Guillaume Postel en voulut faire de même en France,

& depuis peu encore Campanelle en la haute Calabre: mais ils n’en purent

venir à bout, non plus que les precedens, pour n’avoir pas eu la force

en main; car comme dit Machiavel, cette condition est necessaire à tous

ceux qui veulent établir quelque nouvelle Religion. Et en effet ce fut

par son moyen que le Sophi Ismaël, ayant par l’avis de Treschel Cuselbas

introduit une nouvelle secte en la religion de Mahomet, il usurpa en

suite l’Empire de Perse, & il arriva presque en même temps, que

l’Hermite Schacoculis, aprés avoir bien joüé son personnage l’espace de

sept ans dans un desert, leva enfin le masque, & s’estant declaré

autheur d’une nouvelle secte, il s’empara de plusieurs villes, defit le

Bascha d’Anatolie, avec Corcut fils de Bajazet, & eut bien passé plus

outre, s’il n’eust irrité par le sac d’une caravane le Sophi de Perse,

qui le fit tailler en pieces par ses soldats. Lipse met encore avec

ceux-cy un certain Calender, qui par une devotion simulée ébranla toute

la Natolie, & tint les Turcs en cervelle, jusques à ce qu’il fust défait

en une bataille rangée; & un Ismaël Africain qui prit cette voye pour

ravir le sceptre à son maistre le Roy de Maroc.

[213] Il n’y a rien qui fasse agir plus efficacement la populace, que

la superstition.

[214] Feignent des monstres & Demons qui se batent contre eux, pour

persuader leurs miracles aux idiots & au menu peuple, & pour aquerir

du bien.

[215] Qui font leur profit des esprits adonnés à la bigoterie.

La seconde invention de laquelle ont usé les Politiques pour se

prevaloir de la religion parmy les peuples, a esté de feindre des

miracles, controuver des songes, inventer des visions, & produire des

monstres & des prodiges:

[216]_Quæ vitæ rationem vertere possent,

Fortunasque omnes magno turbare timore._

[216] Qui pussent changer la façon de vivre, & troubler toutes les

fortunes par une grande crainte.

Ainsy voyons nous qu’Alexandre ayant esté avisé par quelque Medecin d’un

remede souverain contre les flesches empoisonnées de ses ennemis, il fit

croire que Jupiter le luy avoit revelé en songe: & Vespasian attitroit

des personnes qui feignoient d’estre aveugles & boiteuses, afin qu’il

les guerist en les touchant; c’est aussi pour cette raison que Clovis

accompagna sa conversion de tant de miracles; que Charles Sept augmenta

le credit de Jeanne la Pucelle, & l’Empereur d’apresent celuy du Pere à

Jesus Maria; sous esperance peut-estre de gagner encore quelque bataille

non moindre que celle de Prague.

La troisiéme a pour fondement les faux bruits, revelations, &

propheties, que l’on fait courir à dessein pour épouvanter le peuple,

l’étonner, l’ébranler, ou bien pour le confirmer, enhardir & encourager,

suivant que les occasions de faire l’un ou l’autre se presentent. Et à

ce propos Postel remarque, que Mahomet entretenoit un fameux Astrologue,

qui ne faisoit autre chose que prescher une grande revolution, & un

grand changement qui se devoit faire, tant en la religion, qu’en

l’Empire, avec une longue suite de toutes sortes de prosperitez, afin de

frayer par cette invention le chemin au même Mahomet, & preparer les

peuples à recevoir plus volontiers la religion qu’il vouloit introduire,

& par même moyen intimider ceux qui ne la voudroient pas approuver, par

le soupçon qu’ils pouvoient avoir de combattre contre l’ordre des

destinées, en s’opposant à ce nouveau favory du Ciel, celuy-là estant

toujours le plus avantagé,

[217]_Cui militat æther

Et conjurati veniunt ad classica venti._

[217] Pour qui le ciel combat, & les vents d’un commun accord vienent

au son de ses trompettes.

Considerations politiques sur les coups d'estat · 第 8 / 12 段