même façon, & executé encore avec plus d’inhumanité par Ferdinand
d’Austriche, sur la crainte qu’il eut que ledit Cardinal ne recherchast
l’assistance du Turc, pour commander toujours dans la Transilvanie? Et
n’avons nous pas veu depuis quatre ans seulement, que le Walstein a esté
assassiné dans Egra, par les secretes menées du Comte d’Ognate, qui
estoit pour lors Ambassadeur du Roy d’Espagne auprés de l’Empereur? &
que le Bourgmestre la Ruelle a esté traitté de la même sorte dans la
ville de Liege par le Comte de Warfuzée, suivant les Ordres que le
Marquis d’Aytone Gouverneur des armes du Païs-bas luy en avoit donnez,
avec des formalitez si precises, que celles de le faire mourir _bien
confessé & resigné à la volonté de Dieu_, n’y estoient pas oubliées,
pour valider davantage cette action, & la rendre semblable à une
sentence criminelle legitimement rendue & executée? Bref cette maniere
de justice est tellement en usage dans les Maisons d’Austriche &
d’Espagne, que le pere même ne voulut pas en exempter son propre fils,
lors qu’il jugea qu’il estoit moins expedient pour le bien de son
Royaume de le laisser vivre, que de le faire mourir. [168]_Cætera enim
maleficia tunc persequare cum facta sunt, hoc nisi provideris ne
accidat, ubi evenit, frustra judicia explores_, comme disoit fort bien
Caton en discourant de la conjuration de Catilina dans Saluste. Et
pleust à Dieu que ce grand Empereur Charles V, qui avoit tant fait
d’autres Coups d’Estat, ne fust point demeuré court en celuy qu’il
falloit pratiquer sur la personne de Luther, lors qu’il comparut à la
Conference d’Ausbourg! nous ne serions pas maintenant contraints de dire
avec le Poëte Lucian,
[169]_Heu quantum terræ potuit Pelagique parari,
Hoc quem civiles fuderunt sanguine dextræ._
[168] Poursuivez la punition des autres crimes quand on les a commis,
mais pour celuy-cy, si vous ne le prevenez avant sa naissance, quand
il est arrivé en vain recherchez-vous d’en faire justice.
[169] Helas! quelle grande étendue de terre & de mer auroit-on pû
acquerir par ce sang que les guerres civiles ont fait verser.
Et nous n’aurions pas éprouvé combien ce vers de Lucrece estoit
veritable,
[170]_Religio peperit scelerata atque impia facta._
[170] La religion a produit des actions méchantes & impies.
Car pour ne rien dire de l’Allemagne, & des autres païs étrangers, l’on
a verifié (_Bodin & autres_) que depuis les premiers tumultes excitez
par les Calvinistes jusques au regne de Henry IV, les pretendus Reformez
nous ont livré cinq batailles tres-cruelles & sanglantes, & ont esté
cause de la mort d’un million de personnes, des surprises de 300 villes,
d’une dépense de 150 millions pour le seul payement de la gendarmerie, &
que neuf villes, 400 villages, 20000 eglises, 2000 Monasteres, & 10000
Maisons ont esté tout à fait bruslées ou razées. A quoy si l’on joint ce
qui s’est passé dans les dernieres guerres contre le Roy d’à present, je
m’asseure que l’on pourra bastir un spectacle d’horreur, capable
d’émouvoir à compassion les cœurs les plus inhumains, & de tirer encore
cette exclamation de la bouche des plus retenus,
[171]_Tantum religio potuit suadere malorum
Horribili super aspectu mortalibus instans!_
[171] La religion a-t-elle pû conseiller tant de maux, qui servent
maintenant d’un triste spectacle aux mortels!
Or d’autant que personne n’a encore fait de reflexion sur cette Histoire
de Luther, je diray en passant que l’on fit trois grandes fautes, à mon
avis, lors qu’il commença de publier ses heresies: la premiere d’avoir
permis qu’il passast de la correction des mœurs à celle de la doctrine,
puisque la plus commune est toujours la meilleure, qu’il est
tres-dangereux d’y rien changer & peu utile, que ce n’est pas à un
particulier de le faire, & enfin qu’un Royaume Chrestien bien policé ne
doit jamais recevoir d’autres nouveautez en la religion, que celles que
les Papes ou Conciles ont accoustumé d’y introduire de temps en temps
pour s’accommoder au besoin que l’Eglise en peut avoir, laquelle Eglise
doit estre la seule regle de la sainte Ecriture & de nostre foy, comme
les Conciles le sont de l’Eglise, & entre les Conciles celuy-là qui a
esté celebré le dernier doit estre preferé à tous les precedens. La
seconde fut, que Luther estant venu de bonne foy à Ausbourg pour
conferer & s’accorder, s’il estoit possible, avec les Catholiques, le
Cardinal Cayetan devoit accepter les offres qu’il fit de ne plus rien
dire, ny écrire en la matiere dont il s’agissoit, pourveu que
reciproquement on imposast silence à Ecchius, Cochleus, Sylvester
Prierias, & autres ses adversaires: & non pas le presser de se dédire en
public, & de chanter la palinodie de tout ce qu’il avoit dit & presché,
avec tant d’ardeur & de vehemence. Aprés quoy la troisiéme faute fut de
n’avoir pas eu recours à un Coup d’Estat lors que l’on vit qu’il prenoit
le frain aux dents, & qu’il regimboit à bon escient contre le zele
indiscret du Legat. Car il luy falloit jetter quelque os en bouche, ou
luy cadenasser la langue en mettant dessus un Aigle, puisque les Bœufs &
les Syrenes, que l’on employoit à même fin au temps passé, ne sont plus
en usage, c’est à dire qu’il le falloit gagner par quelque bon benefice
ou pension, comme l’on a fait du depuis beaucoup des plus doctes &
autorisez Ministres. Ferrier avoit bien entrepris il n’y a pas trente
ans, d’aller soûtenir dans la ville de Rome que le Pape estoit
l’Antichrist; & toutefois la Reine Mere n’eut pas grande peine à luy
faire quitter son party, pour se ranger au nostre: Et Monsieur le
Cardinal de Richelieu fut-il jamais venu à bout de tant de glorieuses
entreprises contre les Huguenots, s’il ne se fust servy bien à propos
des finances du Roy, pour gagner tous leurs meilleurs Capitaines? tant
ce dire d’Horace est veritable:
[172]_Aurum per medios ire satellites
Et perrumpere amat saxa, potentius
Ictu fulmineo._
(Ode 16. l. 3.)
[172] L’or passe au travers des gardes & brise les rochers avec un
plus violent effort que le tonnerre.
Que si l’on ne pouvoit venir à bout de Luther par ce moyen-là, il
falloit en pratiquer un autre, & faire en sorte de le mettre en lieu de
seureté, comme l’on a fait depuis peu l’Abbé du Bois & le Benedictin
Barnese; ou passer outre, & l’expedier sourdement, comme l’on dit que
Catherine de Medicis, fit un signalé Magicien; ou publiquement & par
forme de justice, comme les Peres du Concile de Constance avoient fait
Jean Huz & Hierôme de Prague: quoy qu’à dire vray les premiers moyens
estoient plus à propos, puis qu’ils estoient les plus doux, faciles &
couverts, & qu’ils pouvoient plus asseurément produire l’effet que l’on
en esperoit; ce que ne pouvoient pas faire les derniers, qui eussent
peut-estre aigry l’esprit du Duc de Saxe, & confirmé davantage les
Sectateurs de Luther en leurs fausses opinions; ce que disoit un ancien
des Chrestiens, [173]_Sanguis Martyrum semen Christianorum_, se pouvant
aussi dire de tous ceux qui ont une fois commencé à maintenir des
opinions qu’ils se persuadent estre veritables. Et en effet Henry II,
pensant étouffer par ce genre de supplice, non l’heresie, mais les
occasions que pourroient avoir un jour les Princes étrangers de le
traverser par le moyen des Calvinistes, comme il avoit broüillé &
traversé l’Empereur en assistant les Lutheriens d’Allemagne, il se
trompa de telle sorte que le nombre des Heretiques croissant tous les
jours davantage, ils broüillerent enfin la France sous Charles neuf de
la façon que chacun sçait; & Henry troisiéme ne pouvant moins faire que
de s’appuyer de leurs forces, cela échauffa tellement la melancolie & le
zele indiscret du Jacobin, qu’il n’apprehenda point de perdre sa vie
pour luy oster la sienne. Le docte Mathematicien Regiomontanus ayant
esté appellé d’Allemagne à Rome pour servir à la reformation du
Calendrier, il y mourut lors qu’il estoit au plus fort de son travail, &
si l’on en veut croire ses amis, & la plus grande part des Heretiques,
ce fut par un Coup d’Estat de Gregoire XIII, qui aima mieux joüer du
gobelet, que de voir son dessein & le travail des plus habiles
Astronomes de l’Italie non seulement retardé, mais entierement renversé
par les oppositions d’un si docte personnage: Mais il est tres-certain,
que la mort de Regiomontanus ne doit aucunement flestrir l’innocence
d’un si bon & si genereux Pape, puis que ce fut plustost un crime des
enfans de George Trapezonze, lesquels faschez de sa mort, & croyant que
Regiomontanus en estoit cause, pour avoir trop librement remarqué une
infinité de fautes dans la traduction Latine de l’Almageste de Ptolomée
faite par ledit Trapezonze, ils se resolurent enfin de luy rendre la
pareille & de le traitter plutost à la Grecque qu’à la Romaine. Si les
Venitiens eussent esté aussi innocens de la mort de leur Citoyen
Lauredan, que le Pape de celle de Regiomontanus, Bodin (_l. 6._)
n’auroit pas remarqué dans sa methode qu’il ne vescut guere, aprés avoir
appaisé par sa seule presence, une furieuse sedition des gens de la
Marine, acharnez contre la populace, aprés que tous les Magistrats & les
forces même de la ville assemblées, n’y avoient pû donner ordre.
Peut-estre craignoient-ils qu’ayant reconnu quel estoit son pouvoir, &
quel empire il avoit sur les sujets de la Republique, il ne luy prist
envie de se rendre maistre absolu de leur Estat; Peut-estre aussi le
firent-ils par jalousie & emulation, comme Aristote dit que les
Argonautes ne voulurent point d’Hercule en leur compagnie, crainte que
toute la gloire d’une si belle entreprise ne fust attribuée à sa seule
valeur & vertu:
[174]_Urit in fulgore suo qui prægravat artes
Infra se positas._
(Horat. Ep. l. 2. ep. 1.)
[173] Le sang des Martyrs est la semence des Chrestiens.
[174] Car celuy de qui la valeur ternit la gloire de toutes autres
entreprises que des sienes, attire l’envie par l’éclat de ses
glorieuses actions.
Et le même ajouste que les Ephesiens bannirent leur Prince Hermodorus,
parce qu’il estoit trop homme de bien. C’est la raison qui fit établir
l’Ostracisme à Athenes, & qui obligea Scipion & Hannibal à faire mourir
deux braves soldats leurs prisonniers. Mais si le stratageme estoit vray
duquel on dit que les Venitiens se servirent il n’y a pas long-temps,
lors qu’ils firent courir le bruit que le Duc d’Ossone vouloit
entreprendre sur leur ville, je croy que ç’a esté un des plus judicieux
dont nous ayons encore parlé; aussi leur estoit-il tres-important de le
faire, pour obliger l’Ambassadeur d’un des plus grands Princes de
l’Europe, à quitter ses prattiques qui n’alloient à rien moins qu’à la
ruine de leur Estat, & le forcer en suite à une honneste retraite. C’est
ainsi qu’il faut reserver ces grands remedes pour les maladies
perilleuses, & pour s’en servir comme Horace dit qu’il faut faire des
Dieux, que l’on introduit aux tragedies, pour achever & finir ce dont
les hommes ne peuvent plus venir à bout.
[175]_Nec Deus intersit nisi dignus vindice nodus
Adfuerit._
(De arte poëtica ad Pis.)
[175] Il ne faut point qu’un Dieu s’entre-mêle dans l’action, si
quelque incident n’y met un nœud qui ne se puisse défaire par un
autre moyen.
Ou comme les Mariniers font de l’ancre double, qu’ils ne jettent en mer
qu’aprés avoir perdu toute autre asseurance. Et à la verité si un
Conseiller ou Ministre proposoit, à toutes les difficultez qui se
presentent, d’en sortir par quelqu’un de ces expediens, il ne le
faudroit pas tenir pour moins sot & méchant, que seroit le Chirurgien
qui voudroit guerir chaque blessure en brûlant ou coupant le membre qui
l’auroit receuë, [176]_extremis siquidem malis extrema remedia adhibenda
sunt_. J’ajouste que si le même Conseiller abuse de ces remedes pour
appuyer ses interests, ou donner plus de champ à ses passions, outre
qu’il trahit le service de son Maistre, il se rend encore coupable
devant Dieu, & devant les hommes, du mal qu’il entreprend de faire; & le
Souverain même, quand il en use autrement que le bien du public ou le
sien, qui n’en est pas separé, le requiert, il fait plûtost ce qui est
de la passion & de l’ambition d’un Tyran, que l’office d’un Roy. Ainsi
voyons nous que la Reyne Catherine de Medicis, [177]_quam exitio patriæ
natam Mathematici dixerant_, ne pouvant souffrir d’estre mariée à un
fils de Roy sans estre Reyne, employa l’artifice d’un Montecuculi pour
se delivrer du seul obstacle qu’elle en avoit, en la personne de l’aisné
de son mary. [178]_Adfinitatem enim nuper cum Clemente contractam, tanto
sceleri causam dedisse postea compertum, quamvis inscio marito; verùm
illo mortuo, cum frater proximus esset ut in regnum paternum succederet,
omissa indagandæ rei cura est, & suppressa veritas_, comme a fort bien
remarqué Monsieur de Thou dans l’original de son Histoire. Elle
entreprit en suite la protection des Huguenots par lettres & avis
secrets, pour contrecarrer la puissance du Connestable & de Monsieur de
Guise, à l’assassinat duquel arrivé devant Orleans, les memoires de
Tavanes disent qu’elle se vanta d’avoir eu part, comme elle eut encore
du depuis à celuy de l’Amiral; sans toutefois qu’elle eust d’autres
motifs pour joüer toutes ces sanglantes tragedies, que le seul desir de
contenter son ambition, de regner sous le nom de ses enfans, & de
maintenir l’inimitié entre ceux, de qui l’autorité portoit trop
d’ombrage à la sienne.
[176] Car il ne faut employer les extrêmes remedes qu’aux extrêmes
maladies.
[177] Dont les Mathematiciens avoient dit qu’elle estoit née pour la
ruine de la patrie.
[178] Car on remarqua puis aprés que l’alliance qui avoit esté
contractée peu de temps auparavant avec Clement, avoit fourni
l’occasion d’une si grande méchanceté, quoi qu’à l’insceu de son
mary: mais quand il fut mort, son frere estant le plus proche qui
pût succeder au royaume du pere, on negligea d’en faire la
recherche, & la verité fut par ce moyen supprimée.
Chapitre IV.
De quelles opinions faut-il estre persuadé pour entreprendre des Coups
d’Estat.
Ce n’est pas assez d’avoir monstré les occasions que l’on peut avoir
d’entreprendre ces stratagemes, si nous ne passons plus outre, & que
nous ne declarions aussi de quelles notions & persuasions il faut estre
persuadé, pour les executer avec hardiesse, & en venir à bout
heureusement. Et bien que ce titre semble plûtost appartenir aux
qualitez & conditions du Ministre qui les peut conseiller, je ne lairray
toutefois de coucher icy les principales, puis que ce sont des maximes
tres-certaines, universelles & infaillibles, que non seulement les
conseillers, mais les Princes & toutes personnes de bon sens & de
jugement doivent suivre & observer en toutes les affaires qui leur
peuvent survenir; & au defaut desquelles les raisonnemens que l’on fait
en matiere d’Estat, sont bien souvent cornus, estropiez, & plus
semblables à des contes de vieilles, & de gens grossiers & mechaniques,
qu’à des discours de personnes sages & experimentées aux affaires du
monde.
Boëce ce grand Conseiller d’Estat du Roy Theodoric, nous fournira la
premiere, qu’il exprime en ces termes au livre de la consolation:
[179]_Constat æterna positumque lege est, in mundo constans genitum esse
nihil_; à quoy s’accorde pareillement Saint Hierôme lors qu’il dit en
ses epistres, [180]_omnia orta occidunt & aucta senescunt_: Les Poëtes
aussi ont esté de ce même sentiment.
[181]_Immortale nihil mundi compage tenetur,
Non Urbes, non Regna hominum, non aurea Roma._
[179] C’est un axiome fondé sur une loy eternelle, qu’il n’y a rien
d’engendré au monde qui ne soit sujet à quelque changement.
[180] Il n’y a rien qui prenne naissance qui ne meure & tout ce qui
prend accroissement vieillit.
[181] Il n’y a rien d’immortel dans le monde, non pas même les villes,
ny les royaumes des humains, ny Rome qui estoit si opulente.
Et tous ceux-là generalement ne s’en éloignent gueres, qui considerent
avec attention, comme ce grand cercle de l’univers depuis qu’il a une
fois commencé son cours, n’a point cessé d’emporter & faire rouler quant
& soy les Monarchies, les Religions, les sectes, les villes, les hommes,
les bestes, arbres, pierres, & generalement tout ce qui se trouve
compris & enfermé dans cette grande machine; les cieux même ne sont pas
exempts des changemens ny de corruption. Le premier Empire des
Assyriens, celuy des Perses, qui le suivit, ont aussi cessé des
premiers; le Grec & le Romain ne l’ont pas fait plus longue. Ces
puissantes familles de Ptolomée, d’Attalus, de Seleucides ne servent
plus que de fables,
[182]_Miramur periisse homines, monimenta fatiscunt;
Mors etiam saxis nominibusque venit._
(Rutil. in Itiner.)
[182] Nous nous étonnons de la mort des hommes; les sepulcres
s’ouvrent, car la mort vient attaquer les rochers & les noms.
Cette Isle de Crete où il y avoit cent villes, cette ville de Thebes, où
il y avoit cent portes, cette Troye bastie par les mains des Dieux,
cette Rome qui triompha de tout le monde, où sont-elles maintenant?
[183]_Jam seges est ubi Troia fuit._ Il ne faut doncques pas croupir en
l’erreur de ces foibles esprits, qui s’imaginent que Rome sera toujours
le siege des saints Peres, & Paris celuy des Roys de France.
[184]_Byzantium illud vides quod sibi placet duplicis imperii sede?
Venetias istas quæ superbiunt mille annorum firmitate? Veniet illis sua
dies, & tu Antvverpia, ocelle urbium, aliquando non eris_, disoit
judicieusement Lipse. De maniere que cette maxime estant tres-veritable,
un bon esprit ne desesperera jamais de pouvoir surmonter toutes les
difficultez, qui empescheroient peut-estre quelque autre d’executer ou
d’entreprendre ces affaires d’importance. Comme par exemple, s’il est
question qu’un Ministre, soit pour le service de Dieu, ou pour celuy de
son Maistre, songe aux moyens de ruiner quelque Republique ou Empire,
cette maxime generale luy fera croire de premier abord, qu’une telle
entreprise n’est pas impossible, puis qu’il n’y en a pas une qui jouïsse
du privilege de pouvoir toujours durer & subsister. Et si au contraire,
il est question d’en établir quelque autre, il se servira encore du même
axiome pour se resoudre à l’entreprendre, & il se persuadera d’en
pouvoir venir aussi facilement à bout, comme ont fait les Suisses, les
Lucquois, les Hollandois, & ceux de Geneve, non dans les siecles dont
nous n’avons plus de memoire, mais dans les deux derniers, & quasi de
fraische date. Aussi en est-il de même des Estats, que des hommes, il en
meurt & naist bien souvent, les uns sont étouffez en leurs principes,
les autres passent un peu plus outre, & prennent force & consistance aux
dépens de leurs voisins, beaucoup parviennent même jusques en
vieillesse; mais enfin les forces viennent à leur manquer, ils font
place aux autres, & quittent la partie pour ne la pouvoir plus defendre:
[185]_Sic omnia verti
Cernimus, atque alias assumere pondera gentes,
Concidere has._
[183] Il croist maintenant du bled là où estoit autrefois Troye.
[184] Vois-tu cette Constantinople qui se flate du siege d’un double
empire? & Venise qui se glorifie d’une fermeté de mille ans? Leur
jour viendra; & toy Anvers, qui es l’œillet de toutes les villes, le
temps viendra que tu ne seras plus.
[185] Ainsi voyons nous bouleverser toutes choses; ces nations
s’affoiblir, & d’autres s’acquerir du pouvoir.
Et alors les premieres maladies les émeuvent, les secondes les
ébranlent, les troisiémes les emportent; Gracchus, Sertorius, Spartacus
donnerent le premier Coup à la Romaine; Sylla, Marius, Pompée, Jules
Cæsar la porterent sur le panchant, à deux doigts de sa ruine, & Auguste
aprés les furies du Triumvirat l’ensevelit, [186]_Urgentibus scilicet
Imperii Romani fatis_: & de la plus celebre Republique du monde il en
fit le plus grand Empire, tout ainsi que des plus grands Empires qui
sont aujourd’huy, il s’en fera quelque jour des fameuses Republiques.
Mais il faut encore observer que ces changemens, ces revolutions des
Estats, cette mort des Empires, ne se fait pas sans entraisner avec soy
les Loix, la Religion & les Sectes: s’il n’est toutefois plus veritable
de dire, que ces trois principes internes des Estats venant à vieillir &
se corrompre, la religion par les heresies ou atheismes; la justice par
la venalité des offices, la faveur des grands, l’autorité des
Souverains; & les Sectes par la liberté qu’un chacun prend d’introduire
de nouveaux dogmes, ou de rétablir les anciens, ils font aussi tomber &
perir tout ce qui estoit basty dessus, & disposent les affaires à
quelque revolte ou changement memorable. Certes si l’on considere bien
maintenant, quel est l’Estat de l’Europe, il ne sera pas aussi difficile
de juger qu’elle doit bien-tost servir de Theatre où se joüeront
beaucoup de semblables tragedies, puis que la pluspart des Estats
qu’elle contient ne sont pas beaucoup éloignez de l’âge qui a fait perir
tous les autres, & que tant de longues & fascheuses guerres ont fait
naistre, & ont augmenté les causes mentionnées cy-dessus, qui peuvent
ruiner la justice; comme le trop grand nombre de Colleges, seminaires,
étudians, joints à la facilité d’imprimer & transporter les livres, ont
déja bien ébranlé les Sectes & la Religion. Et en effet c’est une chose
hors de doute, qu’il s’est fait plus de nouveaux systemes dedans
l’Astronomie, que plus de nouveautez se sont introduites dans la
Philosophie, Medecine & Theologie, que le nombre des Athées s’est plus
fait paroistre depuis l’année 1452, qu’aprés la prise de Constantinople
tous les Grecs, & les sciences avec eux se refugierent en Europe, &
particulierement en France & en Italie, qu’il ne s’en estoit fait
pendant les mille années precedentes. Pour moy je défie les mieux versez
en nostre Histoire de France, de m’y monstrer que quelqu’un ait esté
accusé d’Atheïsme, auparavant le Regne de François I, surnommé le
Restaurateur des lettres, & peut-estre encore seroit-on bien empesché de
me montrer le même dans l’Histoire d’Italie, auparavant les caresses que
Cosme & Laurens de Medicis firent aux hommes lettrez; ce fut de même
sous le siecle d’Auguste que le Poëte Horace (_lib. 1. Ode XXXIV._)
disoit de soy-même:
[187]_Parcus Deorum cultor, & infrequens,
Insanientis dum sapientiæ
Consultus erro._
[186] Les fatalités de l’Empire Romain estant enfin arrivées.
[187] L’estude que j’ay faite d’une sagesse insensée, m’avoit rendu si
peu soigneux d’honorer les Dieux, que je les adorois rarement.
Que Lucrece pensoit bien se concilier la bienveillance de ses lecteurs,
en leur disant qu’il les vouloit delivrer des gesnes & des peines que
leur donnoit la religion,
[188]_Dum relligionum animos vinclis exsolvere pergo._
[188] Pendant que je continue à rompre les liens dont la religion a
embarrassé vos esprits.
Et que S. Paul disoit aux Romains, [189]_tunc veni cum Deus non erat in
vobis_. Ce fut enfin sous les Rois Almansor & Miramolin, plus studieux &
lettrez que n’avoient esté tous leurs Predecesseurs, que les Aladinistes
ou libertins, eurent grande vogue parmy les Arabes: en suite de quoy
nous pouvons bien dire avec Seneque, [190]_ut rerum omnium sic literarum
intemperantia laboramus_.
[189] Je suis venu à vous, en un temps qu’il n’y avoit point de Dieu
parmy vous.
[190] Nous sommes aussi-bien travaillez de l’intemperance des lettres
que de celle de toutes autres choses.
La seconde opinion de laquelle on doit estre persuadé pour bien reüssir
aux Coups d’Estat, est de croire qu’il ne faut pas remüer tout le monde
pour occasionner les changemens des plus grands Empires, ils arrivent
bien souvent sans qu’on y pense, ou au moins sans que l’on fasse de si
grands preparatifs. Et comme Archimede remuoit les plus pesans fardeaux,
avec trois ou quatre bastons industrieusement joints ensemble, aussi
peut-on quelquefois remüer, voire même ruiner ou faire naistre des
grandes affaires, par des moyens qui sont presque de nulle
consideration. C’est de quoy Ciceron (_Philip. 5._) nous avertit lors
qu’il dit, [191]_quis nesciat, minimis fieri momentis maximas temporum
inclinationes_; le monde suivant la doctrine de Moyse a esté fait de
rien, & en celle d’Epicure il n’a esté composé que du concours de divers
atomes: Et ces grands fleuves qui roulent avec impetuosité presque d’un
bout de la terre à l’autre, sont d’ordinaire si petits vers leurs
sources qu’un enfant les peut facilement traverser,
[192]_Flumina quanta vides parvis è fontibus orta?_
[191] Qui est-ce qui ignore que dans un moment il peut arriver de
grands changemens aux temps.
[192] Quelles grandes rivieres ne voit on pas qui prenent leur
naissance de fort petites fontaines?