La main basse que Mithridates fit faire en un seul jour sur quarante

mille Citoyens Romains épandus en divers endroits de l’Asie, estoit un

des Coups d’Estat dont je pretens parler. Comme aussi les Vespres

Sicilienes, autorisées par Pierre Roy d’Arragon, & subtilement tramées

par Prochyte grand Seigneur du païs, lequel déguisé en Cordelier noüa si

bien la partie, qu’un jour de Pasques ou de Pentecoste de l’an M CC

LXXXII, lors qu’on sonnoit le premier coup des vespres, les Siciliens

massacrerent tous les François qui estoient dans leur Isle, sans même

pardonner aux femmes ny aux petits enfans. Pareille histoire se passa

encore il n’y a pas vingt ans dans l’Isle de Magna, où les habitans de

la ville de Corme, se delivrerent par un semblable moyen, & en une seule

nuit d’une armée de trente mille hommes, qui y avoit esté envoyée par

Arcomat Lieutenant du Roy de Perse. Mais puis que nous avons dans nostre

Histoire de France l’exemple de la Saint Barthelemy, qui est un des plus

signalez que l’on puisse trouver en aucune autre, il nous y faut

particulierement arrester, pour la considerer suivant toutes ses

principales circonstances. Elle fut doncques entreprise par la Reyne

Catherine de Medicis, offensée de la mort du Capitaine Charry; par

Monsieur de Guise, qui vouloit venger l’assassinat de son Pere, commis

par Poltrot à la sollicitation de l’Amiral & des Protestans; & par le

Roy Charles & le Duc d’Anjou; le premier se voulant vanger de la

retraite que lesdits Protestans luy firent faire plus viste qu’il ne

vouloit de Meaux à Paris, & tous deux pensant de pouvoir par ce moyen

ruiner les Huguenots, qui avoient esté cause de tous les troubles &

massacres survenus pendant l’espace de trente ou quarante ans en ce

Royaume. L’affaire fut concertée fort long-temps, & avec une telle

resolution de la tenir secrete, que Lignerolles Gentilhomme du Duc

d’Anjou, ayant témoigné au Roy, encore bien que couvertement, d’en

sçavoir quelque chose, il fut incontinent aprés dépesché, par un duel

que le Roy même sous main luy suscita. Le lieu choisi pour y attirer

tous les plus riches & autorisez d’entre les Huguenots fut Paris.

L’occasion fut prise sur la réjoüissance des noces entre le Roy de

Navarre, qui estoit de la Religion, & la Reyne Marguerite. La blessure

de l’Amiral causée par le Duc de Guise son ancien ennemy, fut le

commencement de la tragedie: les moyens de l’executer en faisant venir

douze cens Arquebusiers, & les compagnies des Suisses à Paris furent

mêmement approuvez par l’Amiral, sur la croyance qu’il eut que c’estoit

pour le defendre contre la Maison de Lorraine: bref tout fut si bien

disposé, que l’on ne manque en chose quelconque sinon en l’execution, à

laquelle si on eust procedé rigoureusement il faut avoüer que c’eust

esté le plus hardy Coup d’Estat, & le plus subtilement conduit, que l’on

ait jamais pratiqué en France ou en autre lieu. Certes pour moy, encore

que la Saint Barthelemy soit à cette heure également condamnée par les

Protestans & par les Catholiques, & que Monsieur de Thou nous ait

rapporté l’opinion que son pere & luy en avoient par ces vers de Stace,

[156]_Occidat illa dies ævo, neu postera credant

Sæcula; nos certè taceamus, & obruta multa

Nocte, tegi propriæ patiamur crimina gentis._

[156] Qu’il ne se parle jamais plus de ce jour, & que les siecles

avenir ne croyent point qu’il ait esté; & pour nous gardons le

silence & couvrons les crimes de nostre propre nation, les

ensevelissant dans des profondes tenebres.

Je ne craindray point toutefois de dire que ce fut une action

tres-juste, & tres-remarquable, & dont la cause estoit plus que

legitime, quoy que les effets en ayent esté bien dangereux &

extraordinaires. C’est une grande lascheté ce me semble à tant

d’Historiens François d’avoir abandonné la cause du Roy Charles IX, & de

n’avoir monstré le juste sujet qu’il avoit eu de se défaire de l’Amiral

& de ses complices: on luy avoit fait son procés quelques années

auparavant, & ce fameux arrest estoit intervenu en suite, qui fut

traduit en huit langues, & intimé ou signifié, si l’on peut ainsi dire,

à toutes ses troupes; on avoit donné un second arrest en explication du

premier, & tous les Protestans avoient esté si souvent declarez

criminels de leze Majesté, qu’il y avoit un grand sujet de loüer cette

action, comme le seul remede aux guerres qui ont esté depuis ce

temps-là, & qui suivront peut-estre jusques à la fin de nostre

Monarchie, si l’on n’eust point manqué à l’axiome de Cardan, qui dit:

[157]_Nunquam tentabis, ut non perficias._ (in Proxen.) Il falloit

imiter les Chirurgiens experts, qui pendant que la veine est ouverte,

tirent du sang jusques aux defaillances, pour nettoyer les corps

cacochymes de leurs mauvaises humeurs. Ce n’est rien de bien partir si

l’on ne fournit la carriere: le prix est au bout de la lice, & la fin

regle toujours le commencement. On me pourra toutefois objecter qu’il y

a trois circonstances à cette action qui la rendent extremement odieuse

à la posterité. La premiere que le procedé n’en a pas esté legitime, la

seconde que l’effusion de sang y a esté trop grande, & la derniere que

beaucoup d’innocens ont esté envelopez avec les coupables. Mais pour y

satisfaire je répondray à ce qui est de la premiere, qu’il faut entendre

là-dessus nos Theologiens lors qu’ils traittent [158]_de fide Hæreticis

servanda_, & cependant je diray de mon chef, que les Huguenots nous

l’ayant rompuë plusieurs fois, & s’estant efforcez de surprendre le Roy

Charles, à Meaux & ailleurs, on pouvoit bien leur rendre la pareille; &

puis ne lisons nous pas dans Platon (_5. de Rep._) que ceux qui

commandent, c’est à dire les Souverains, peuvent quelquefois fourber &

mentir quand il en doit arriver un bien notable à leurs sujets? Or

pouvoit-il arriver un plus grand bien à la France, que celuy de la ruine

totale des Protestans? Certes ils nous la baillerent si belle par leur

peu de jugement, que c’eust presque esté une pareille faute à nous de

les manquer, comme à l’Amiral de s’estre venu enfermer avec toute la

fleur de son party, dans la plus grande ville & la plus ennemie qu’il

pust avoir, sans se défier de la Reyne mere, à laquelle il avoit tué

Charry, de ceux de Lorraine desquels il avoit fait assassiner le Pere, &

du Roy qu’il avoit fait galloper depuis Meaux jusques à Paris. Ne

sçavoit-il pas que sa Religion estant haïe aux personnes mêmement les

plus douces & traitables, elle ne pouvoit estre qu’abominée & detestée

en la sienne, & en celle de tant de coupejarets desquels il estoit

ordinairement accompagné? D’ailleurs le bruit qu’on fit courir en même

temps qu’ils avoient entrepris de nous traitter comme on les traitta

incontinent aprés leur dessein découvert, ne pouvoit-il pas estre

veritable? beaucoup le tiennent pour tres-asseuré, & pour moy j’estime

qu’excepté les Politiques, chacun le peut tenir pour constant. Quant à

ce qui est de l’effusion de sang qu’on dit y avoir esté prodigieuse,

elle n’égaloit pas celle des journées de Coutras, de Saint Denys, de

Moncontour, ny tant d’autres tuëries, desquelles ils avoient esté cause.

Et quiconque lira dans les Histoires, que les habitans de Cesarée

tuërent quatre-vingts mille Juifs en un jour; qu’il en mourut un million

deux cens quarante mille en sept ans dans la Judée; que Cesar se vante

dans Pline d’avoir fait mourir un million cent nonante & deux mille

hommes en ses guerres étrangeres; & Pompée encore davantage; que Quintus

Fabius envoya des Colonies en l’autre monde, de 100000 Gaulois, Caius

Marius de 200000 Cimbres, Charles Martel de 300000 Theutons; que 2000

Chevaliers Romains, & 300 Senateurs, furent immolez à la passion du

Triumvirat, quatre legions entieres à celle de Sylla, 40000 Romains à

celle de Mithridate; que Sempronius Gracchus ruina 300 villes en

Espagne, & les Espagnols toutes celles du Nouveau monde, avec plus de 7

ou 8 millions d’habitans: Qui considerera, dis-je, toutes ces sanglantes

tragedies, une bonne partie desquelles se trouve enregistrée dans le

traitté de la Constance de Juste Lipse, il aura assez de quoy s’étonner

parmy tant de barbaries, & de croire aussi que celle de la Saint

Barthelemy n’a pas esté des plus grandes, quoy qu’elle fust une des plus

justes & necessaires. Pour la troisiéme difficulté elle semble assez

considerable, veu que beaucoup de Catholiques furent enveloppez dans la

même tempeste, & servirent de curée à la vengeance de leurs ennemis;

mais il ne faut que la maxime de Crassus dans Tacite (_Annal. 14._) pour

luy fournir en deux mots de réponse, [159]_habet aliquid ex iniquo omne

magnum exemplum, quod contra singulos utilitate publica rependit_. D’où

vient doncques que cette action, puis qu’elle estoit si legitime &

raisonnable, a neanmoins esté & est encore tellement blâmée & décriée;

pour moy, j’en attribue la premiere cause à ce qu’elle n’a esté faite

qu’à demy, car les Huguenots qui sont restez, auroient mauvaise grace de

l’approuver, & beaucoup de Catholiques qui voient bien qu’elle n’a de

rien servy, ne se peuvent empescher de dire, qu’on se pouvoit bien

passer de l’entreprendre, puis que l’on ne la vouloit pas achever; où au

contraire si l’on eust fait main basse sur tous les Heretiques, il n’en

resteroit maintenant aucun au moins en France pour la blâmer, & les

Catholiques pareillement n’auroient pas sujet de le faire, voyant le

grand repos & le grand bien qu’elle leur auroit apporté. La seconde

raison est, que suivant le dire du Poëte,

[160]_Segnius irritant animos demissa per aures,

Quam quæ sunt oculis subjecta fidelibus._

[157] Il ne faut jamais rien entreprendre si on ne le veut achever.

[158] De la foy qu’on doit tenir aux heretiques.

[159] Tout grand exemple a quelque chose d’injuste, qui est recompensé

envers les particuliers par l’utilité publique qu’il procure.

[160] Ce qu’on dit doucement à l’oreille irrite bien plus lentement

les esprits, que ce qu’on voit d’un œil fidelle.

Aussi voyons nous qu’on ne parle pas en si mauvais termes de cette

execution en Italie & aux autres Royaumes étrangers, comme l’on fait en

France, où elle a esté faite, au milieu de Paris, & en presence d’un

million de personnes; & qu’ainsi ne soit les Polonois, qui en receurent

l’histoire & le narré particulier, de la part même des plus seditieux &

depitez Ministres, pendant que l’Evêque de Valence briguoit leurs

suffrages pour l’élection de Henry III, ne firent pas grande difficulté

de les luy accorder, parce qu’ils sçavoient bien, qu’il ne faut pas

juger du naturel d’un Prince, sur le seul pied de quelque action

extraordinaire & violente, à laquelle il aura esté forcé par de

tres-justes & puissantes raisons d’Estat. J’ajouste que cette action

n’est pas encore beaucoup éloignée de nostre memoire; Que la pluspart de

nos Histoires ont esté faites depuis ce temps-là par des Huguenots, &

enfin que nous en avons la description si ample, & si particuliere dans

les Memoires de Charles IX, l’Histoire de Beze, les Martyrologes, &

beaucoup d’autres livres composez à dessein par les Protestans, pour

condamner cette action, que rien n’y estant oublié de tout ce qui la

peut rendre blâmable & odieuse, il ne se peut pas faire aussi, que ceux

qui entendent la deposition de ces témoins corrompus, ne soient de leur

opinion; quoy que tous ceux qui la dépoüillent de ces petites

circonstances, & qui en veulent juger sans passion, soient d’un

sentiment contraire. Au reste personne ne peut nier, qu’il ne soit mort

tant de factieux, & de personnes de commandement à la journée de la

Saint Barthelemy, que depuis ce temps-là les Huguenots n’ont pû faire

des armées d’eux-mêmes; & que ce coup n’ait rompu toutes les

intelligences, toutes les cabales & menées qu’ils avoient tant au dedans

qu’au dehors du Royaume, & qu’enfin ce n’ait esté peu de chose de tous

leurs plus grands efforts, lors qu’ils n’ont point esté soustenus par

les broüilleries & seditions des Catholiques. Il est vray aussi comme

quelques Politiques ont remarqué, que la même journée a esté cause d’un

mal, duquel on ne se pouvoit jamais douter, car toutes les villes qui

firent la Saint Barthelemy, & qui tuerent les Huguenots pour obeïr au

Roy, & chercher les moyens de mettre le Royaume en paix, ont esté les

premieres à commencer la ligue, sur ce qu’elles craignoient, & non sans

raison, que le Roy de Navarre, qui estoit Huguenot, venant à la

Couronne, il n’en voulust faire quelque ressentiment; & par ce moyen

l’on peut dire que la Saint Barthelemy, pour n’avoir pas esté executée

comme il falloit, non seulement n’appaisa pas la guerre au sujet de

laquelle elle avoit esté faite, mais en excita une autre encore plus

dangereuse.

De plus lors qu’il est question d’autoriser un homme, & l’affaire dont

il se mesle, de mettre en credit quelque Prince, de gagner quelqu’un, ou

de le porter & encourager à quelque resolution importante; je croy que

pour venir plus facilement à bout de ces choses on peut y mesler les

stratagemes & les ruses d’Estat. Ainsi voyons nous que tous les Anciens

Legislateurs voulant autoriser, affermir, & bien fonder les loix qu’ils

donnoient à leurs peuples, ils n’ont point eu de meilleur moyen de le

faire, qu’en publiant & faisant croire avec toute l’industrie possible

qu’ils les avoient receües de quelque Divinité, Zoroastre d’Oromasis,

Trismegiste de Mercure, Zamolxis de Vesta, Charondas de Saturne, Minos

de Jupiter, Lycurgue d’Apollon, Draco & Solon de Minerve, Numa de la

Nymphe Egerie, Mahomet de l’Ange Gabriel; & Moyse, qui a esté le plus

sage de tous, nous décrit en l’Exode comme il receut la sienne

immediatement de Dieu. En consideration de quoy combien que le Regne des

Juifs soit entierement ruïné & aboly, [161]_mansit tamen_, dit

Campanella (in aphorism. Polit.) _religio Mosaïca cum superstitione in

Hebræis & Mahumetanis, & cum reformatione præclarissima in Christianis_.

C’est comme je croy, ce qui a donné sujet à Cardan de conseiller aux

Princes, qui pour estre peu avantagez de naissance ou dépourveus

d’argent, de Partisans, de forces militaires, & de soldats, ne peuvent

gouverner leurs Estats avec assez de splendeur & d’autorité, de

s’appuyer de la Religion, comme firent autrefois & fort heureusement

David, Numa, & Vespasien. Philippe II Roy d’Espagne ayant esté un des

plus sages Princes de son temps, s’avisa aussi d’une fort belle ruse

pour autoriser de bonne heure son fils parmy les peuples à qui il devoit

un jour commander. Car il fit un Edict qui estoit grandement

prejudiciable à ses sujets, faisant courir le bruit qu’il le vouloit

publier & verifier de jour à autre, de quoy le peuple commence à

murmurer & à se plaindre; luy neanmoins persiste en sa resolution,

laquelle est pareillement suivie des plaintes redoublées de son peuple:

enfin le bruit en vient aux oreilles de l’Infant, qui promet d’assister

le peuple, & d’empescher par tous moyens possibles que cet Edict ne soit

publié, menaçant à cet effet ceux qui voudroient entreprendre de

l’executer, & n’oubliant rien de ce qui pouvoit découvrir l’affection

qu’il avoit à delivrer le peuple de cette oppression: de maniere que le

Roy Philippe venant à rachever son jeu, & à ne plus parler de l’Edict,

chacun s’imagina que l’opposition du jeune Prince avoit esté la seule

cause de le faire supprimer; & par cette invention son Pere luy fit

gagner un empire dans le cœur & dans l’affection des Espagnols, qui

estoit beaucoup plus asseuré, que celuy qu’il avoit sur les Espagnes:

[162]_longe enim valentior est amor ad obtinendum quod velis, quàm

timor_, dit Pline le jeune. (_8. epist._) Bref si nous prenons garde aux

moyens que l’on pratiqua pour convertir Henry IV à la Religion

Catholique, & pour l’y confirmer, nous trouverons que ç’a esté une

action conduite avec beaucoup d’esprit & d’industrie. Car encore que

nous la devions tenir pour tres-veritable & asseurée, comme en effet

tant de témoignages qu’il en a rendus tout le temps de sa vie, ne

permettent pas à personne de pouvoir douter qu’elle ne fust telle. Si

toutefois nous voulons nous donner cette liberté de la considerer en

Politique, nous pouvons facilement y remarquer trois choses, sçavoir les

motifs de sa conversion, qui ne furent autres que l’obstinée resistance

de Monsieur du Maine, lequel pour cette occasion est qualifié dans les

memoires de Tavanes, _seul auteur aprés Dieu de la conversion de Henry

IV_, & la verité est qu’il n’avoit tenu qu’à luy de traiter

tres-avantageusement, lors que sa Majesté n’estoit encore convertie:

Mais soit que Dieu eust fortifié son zele, ou que les esperances

mondaines l’eussent charmé, il se reduisit comme dit l’Italien _al

verde_, & ne faisant rien pour soy, il fit beaucoup pour la France. On

met aussi entre les motifs de cette conversion le conseil donné au Roy

par Monsieur de Sully, l’un des principaux & des mieux sensez Huguenots

de son armée, _que la Couronne de France valoit bien la peine d’entendre

une Messe_. Pour ce qui est des circonstances de la conversion, il s’y

en passa deux fort remarquables; la premiere que le Roy fut instruit &

catechisé non par quelque Theologien bigot ou superstitieux qui luy eust

peut-estre rendu l’entrée de nos Eglises semblable à ces portiques &

vestibules, de qui le Poëte a dit,

[163]_Centauri in foribus stabulant, scyllæque biformes._

[161] Toutefois la religion Mosaïque est restée avec superstition

parmy les Juifs & les Mahometans, & avec une tres-belle reformation

parmy les Chrestiens.

[162] Car l’amour est infiniment plus puissant que la crainte, pour

nous faire obtenir quelque chose.

[163] Il y a des Centaures aux Portes, & des Scylles à deux formes.

Mais par René Benoist Docteur en Theologie, & Curé de la paroisse de S.

Eustache, lequel, si l’on en peut juger suivant le commun bruit, & ce

qui se passa à l’article de sa mort, n’estoit ny Catholique trop zelé,

ny Huguenot obstiné. D’où vient que maniant dextrement la conscience du

Roy, & de la même sorte qu’il avoit fait celle de ses Paroissiens,

pendant l’espace de 25 ou 30 ans, il luy fit seulement comprendre les

principaux Mysteres, ne luy exaggerant point beaucoup de petites

ceremonies & traditions, & conduit plûtost cette conversion en homme

avisé & en Politique, que non pas en scrupuleux & superstitieux

Theologien. La seconde chose notable fut l’Histoire de la possedée

Marthe Brossier, laquelle à dire vray n’estoit qu’une pure feinte,

entreprise par quelques zelez Catholiques, & appuyée par un bon

Cardinal, afin que le Diable duquel on feignoit qu’elle fust possedée

venant à estre chassé par la vertu du S. Sacrement, le Roy eust occasion

de croire la presence réelle en l’Eucharistie, de laquelle presence ou

pour mieux dire transsubstantiation, on ne tenoit pas qu’il fust

entierement persuadé. Mais luy qui ne se laissoit pas facilement

surprendre, voulut qu’auparavant que d’en venir aux exorcismes, les

Medecins & Chirurgiens fussent appellez pour en dire leur avis, lequel

ayant esté conceu en ces termes rapportez par Monsieur Marescot, dans le

petit livret qu’il a composé sur cette Histoire: [164]_Naturalia multa,

ficta plurima, à dæmone nulla._ Cette pauvre possedée, aprés avoir

découvert l’ignorance & la bestise de tous les bigots de Paris, fut

menacée du fouët, si elle n’en sortoit bien-tost. C’est pourquoy certain

Abbé la mena à Rome, d’où Monsieur le Cardinal d’Ossat la fit si

promptement chasser, qu’elle n’eust pas le loisir d’y surprendre

personne. La derniere chose que l’on peut remarquer en cette conversion,

est ce qui se passa en suite. Sur quoy le Politique qui doit faire son

profit & tirer instruction des moindres syllabes & remarques des

Historiens, pourra faire reflexion sur ce que répondit un païsan au même

Roy Henry IV, que la poche sent toujours le hareng, comme il

l’interrogeoit sans se faire connoistre de ce que l’on disoit parmy le

peuple de sa conversion: Et aussi que le Mareschal de Biron estant

fasché du refus qu’on luy avoit fait du Gouvernement de Bourg en Bresse,

dit à quelqu’un de ses amys, que s’il avoit esté Huguenot on ne luy

auroit pas refusé; c’est de Cayet (Hist. sept.) que je tiens ces deux

remarques, lesquelles neanmoins, excepté le Politique, personne ne doit

estimer vraysemblables, puis qu’elles sont démenties par beaucoup

d’autres, qui leur sont directement opposées.

[164] Beaucoup de choses naturelles, quantité de feintes, & aucune de

la part du Demon.

Finalement la loy des contraires qui se doivent traitter sous même genre

nous oblige de ranger encore icy les occasions qui se peuvent presenter,

de borner ou ruiner la trop grande puissance de celuy qui en voudroit

abuser au prejudice de l’Estat, ou qui par le grand nombre de ses

partisans, & la cabale de ses correspondances, s’est rendu redoutable au

Souverain; voire même s’il faut le dépécher secretement, sans passer par

toutes les formalitez d’une justice reglée, on le peut faire, pourveu

neanmoins qu’il soit coupable, & qu’il ait merité une mort publique,

s’il eust esté possible de le chastier de telle sorte. La raison sur

laquelle Charron fait rouler cette maxime, est que en cela il n’y a rien

que la forme violée, & que le Prince estant maistre des formalitez, il

s’en peut aussi dispenser suivant qu’il le juge à propos. Chez les

Romains, lors que quelqu’un s’efforçoit d’obtenir un office sans le

consentement du peuple, ou qu’il donnoit le moindre soupçon d’aspirer à

la Royauté, on le punissoit de mort _lege Valeria_, c’est à dire le

plutost que l’on pouvoit, & sans forme de justice, à laquelle on

songeoit seulement aprés l’execution. Le fameux Juris Consulte Ulpian

passe encore plus outre quand il dit, que [165]_si forte latro

manifestus, vel seditio prærupta, factioque cruenta, vel alia justa

causa moram non recipiant, non pœnæ festinatione, sed præveniendi

periculi causa punire permittit, deinde scribere_: telles furent les

executions de Parmenion & Philotas par Alexandre; de Plautian & de

Seianus chez les Romains, de Guillaume Mason en Sicile, de Messieurs de

Guise & du Mareschal d’Ancre sous le regne de deux de nos Roys, & du

Colonel des Lansquenets dans Pavie, auquel Antonio de Leve fit donner un

boüillon alteré, parce qu’il y fomentoit le trouble & la sedition. Or

quoy que ces actions ne puissent estre legitimées, que par une necessité

extraordinaire & absolüe, & qu’il y ait de l’injustice & de la barbarie

à les pratiquer trop souvent; les Espagnols neanmoins ont trouvé moyen

de les accommoder à leurs consciences, & de surmonter beaucoup de

difficultez en les prattiquant. Car ils donnent des juges cachez &

secrets à celuy qu’ils estiment criminel d’Estat, ils instruisent son

procés, le condamnent, & cherchent aprés de faire mettre leur sentence

en execution par tous moyens possibles. Antoine Rincon Espagnol & par

consequent sujet de Charles V, ne pouvant demeurer en seureté à son païs

se retire vers François I, & est envoyé par luy à Constantinople, pour

traitter d’une alliance avec Soliman: l’Empereur qui prevoyoit bien le

dommage que luy pouvoit apporter cette Ambassade, fait tuer Rincon &

Cesar Fregose son Collegue, comme ils descendoient sur le Po pour aller

à Venise, par l’entremise d’Alfonse d’Avalos son Lieutenant au Milanois;

de quoy tant s’en faut que ledit Empereur s’estimast coupable, que même

un de nos Evêques a bien voulu plaider pour son innocence, [166]_Rinco

exul Hispanus, & Francisci apud Solymannum legatione functus, non

injuria fortasse, Fregosus præter jus cæsus videbatur._ (Belcar. lib.

22.) André Doria ayant quitté le party du Roy de France, & pris celuy de

l’Empereur, sous la faveur duquel il tenoit la ville de Genes comme en

esclavage, Louys Fieschy Citoyen de la même ville, entreprend avec

l’assistance de Henry II, & de Pierre Louys Farnese Duc de Parme & de

Plaisance, de la mettre en liberté: il tuë d’abord Jannetin Doria & se

noie par hazard, lors que l’entreprise estoit à peine commencée: Que

fait l’Empereur Charles V? sur cet incident il fait resoudre en son

Conseil secret, que Pierre Louys est criminel de leze Majesté, & envoye

les ordres en même temps à Doria de le faire assassiner, & à Gonzague

Gouverneur de Milan de se saisir de la ville de Plaisance; ce qui fut

ponctuellement executé suivant le projet qu’il en avoit donné: & quoy

qu’il ait fait le possible pour témoigner qu’il n’avoit eu aucune part

en cette execution, tous les Historiens neanmoins écrivent le contraire,

& le distique rapporté par Noël des Comptes nous apprend assez ce que

l’on en croyoit dés ce temps-là:

[167]_Cæsaris injussu cecidit Farnesius Heros,

Sed data sunt jussu præmia sicariis._

[165] Si par fortune un larron manifeste, ou une sedition dangereuse,

& une faction sanglante, ou quelque autre juste cause, ne demandent

aucun retardement, il est permis de punir, non pas pour haster la

punition, mais pour prevenir le danger; & puis écrire ou faire les

formalités du procés.

[166] Il sembloit que Rincon banni d’Espagne, & Ambassadeur de

François vers Soliman, n’avoit pas esté tué à tort, ni Fregose tout

à fait contre le droit.

[167] Le Heros Farnese fut assassiné sans que l’Empereur l’eût

commandé, mais les meurtriers furent recompensez par son ordre.

Considerations politiques sur les coups d'estat · 第 6 / 12 段