Car pour Alexandre il fit croire que Jupiter avoit accoustumé de venir

voir & de se réjouïr avec sa mere Olympias sous la figure d’un serpent,

& que lors qu’il vint au monde, la Déesse Diane assista si assiduement

aux couches de ladite Olympias, qu’elle ne songea pas à secourir le

temple qu’elle avoit en Ephese, lequel dans cet intervalle fut

entierement consommé, par un fortuït embrasement. Quoy plus, afin de

mieux établir l’opinion de sa divinité dans la croyance de ses sujets,

il disposa les Prestres de Jupiter Ammon en Egypte, [141]_ut

ingredientem templum statim ut Ammonis filium salutarent_; (Justin. l.

11.) & pour mieux joüer encore son personnage, [142]_Rogat num omnes

patris sui interfectores sit ultus, respondent patrem ejus, nec posse

interfici, nec mori_; il en vint même aux effets, commandant à Parmenion

de démolir tous les temples, & d’abolir les honneurs que les peuples de

l’Orient rendoient à Jason, [143]_ne cujusquam nomen in Oriente

venerabilius quam Alexandri esset_. Ajoustons à cela que certains

captifs luy ayant donné la connoissance du remede dont on se pouvoit

servir contre les fléches empoisonnées des Indiens, il fit croire

auparavant que de le publier, que Dieu le luy avoit revelé en songe.

Mais cette insatiable cupidité l’ayant conduit jusques à se faire

adorer, il reconnut enfin par les remonstrances de Callisthenes, par

l’obstination des Lacedemoniens, & par les blessures qu’il recevoit tous

les jours en combatant, que toutes ses forces ne seroient jamais

suffisantes pour pouvoir établir cette nouvelle Apotheose, & qu’il faut

une plus grande fortune pour gagner une petite place dans le ciel, que

pour dompter icy bas & dominer toute la terre. Que si l’on veut ajouster

à ces histoires celles de la mort de son Pere Philippe, de laquelle il

fut consentant avec sa mere Olympias, & celle aussi de Clytus, qu’il tua

de sa propre main, parce qu’il s’estoit acquis trop d’autorité entre les

soldats, l’on trouvera qu’Alexandre pratiquoit en secret ce que Cesar a

fait depuis tout ouvertement, [144]_si violandum est jus, regnandi

causa_. Quant à Romulus, il se mit en credit par les histoires du Dieu

Mars, qui pratiquoit familierement avec sa mere Rhea; par celle de la

Louve qui le nourrit; par la tromperie des Vautours, la mort de son

frere, l’Asile qu’il établit à Rome, le ravissement des Sabines, le

meurtre de Tatius qu’il laissa impuny, & finalement par la mort en se

noyant dans des marests, pour faire croire que son corps avoit esté

enlevé dans les cieux, puis qu’on ne le pouvoit trouver en terre. Or si

l’on ajouste à ces Coups d’Estat de Romulus, ceux que Numa Pompilius son

successeur prattiqua au moyen de sa nymphe Egerie, & des superstitions

qu’il établit pendant son Regne, il sera facile en suite de juger,

[145]_Quibus auspiciis illa inclita Roma

Imperium Terris animos æquavit Olympo._

(Virgil.)

[141] Que dés qu’il entreroit au temple ils le salüassent comme le

fils de Jupiter Ammon.

[142] Il demanda s’il ne s’estoit pas vengé de tous les meurtriers de

son pere, & ils répondirent que son pere ne pouvoit ni estre tué ni

mourir.

[143] Afin qu’il n’y eût point de nom en Orient plus venerable que

celuy d’Alexandre.

[144] S’il faut violer le droit, c’est pour regner.

[145] Par quelle fortune cette fameuse Rome, a maistrisé toute la

terre, & a porté son ambition aussi haut que l’Olympe.

Il est encore à propos de remarquer, que tout ainsi que cette domination

Monarchique ne s’estoit pû établir sans beaucoup de ruses & de

tromperies, il n’en fallut aussi gueres moins pour la détruire, lors que

les Tarquins estant chassez de Rome à cause du violement de Lucresse, on

changea l’Estat d’un Royaume en celuy d’une Republique. Car nous y

pouvons premierement remarquer la folie simulée de Junius Brutus, sa

cheute feinte, son baston de sureau presenté à l’oracle, & en suite

l’execution qu’il fit faire de ses deux fils, tant parce qu’ils estoient

amys des Tarquins, & accusez de les avoir voulu remettre dans la ville,

qu’aussi parce que l’education qu’ils avoient receuë durant l’Estat

Monarchique, estoit directement contraire à celuy qu’il vouloit établir:

& pour couronner toutes ces actions par quelque grand Coup d’Estat, &

par un vray [146]_arcanum Imperii_, il fit chasser de Rome Tarquinius

Collatinus, quoy qu’il fust mary de Lucresse, qu’il eust esté son

compagnon au Consulat, & qu’il n’eust pas moins contribué que luy à la

ruine des Tarquins: car quoy qu’il prist pour pretexte que le nom des

Tarquins estoit devenu si odieux aux Romains, qu’ils ne pouvoient pas

même le souffrir en la personne de leurs amis; son principal but

neanmoins estoit de ne laisser aucun reste de ceux qu’il avoit poussez

jusques à la derniere extremité, & aussi de ne partager la gloire de

cette action avec une personne dont luy-même avoüoit & publioit le

merite: [147]_Meminimus, fatemur, ejecisti Reges, absolve beneficium

tuum, aufer hinc regium nomen_. (ap. Liv. l. 2.) Que si nous voulions

examiner toutes les autres Monarchies & tous les Estats qui sont

inferieurs à ces quatre, nous pourrions emplir un gros volume de

semblables histoires. C’est pourquoy ce sera assez pour la derniere

preuve de nostre maxime, d’examiner ce que pratiqua Mahomet, à

l’établissement non moins de sa Religion, que de l’Empire lequel est

aujourd’huy le plus puissant du monde. Certes comme tous les grands

esprits (_Postellus & alii_) ont toujours eu l’industrie de prendre

avantage des plus signalées disgraces qui leur sont arrivées, cettuy-cy

pareillement voulut faire de même; de façon que voyant qu’il estoit fort

sujet à tomber du haut mal, il s’avisa de faire croire à ses amis que

les plus violens paroxismes de son epilepsie, estoient autant d’extases

& de signes de l’esprit de Dieu qui descendoit en luy; il leur persuada

aussi qu’un pigeon blanc qui venoit manger des grains de bled dans son

oreille, estoit l’Ange Gabriel qui luy venoit annoncer de la part du

même Dieu ce qu’il avoit à faire: En suite de cela il se servit du Moine

Sergius pour composer un Alcoran, qu’il feignoit luy estre dicté de la

propre bouche de Dieu; finalement il attira un fameux Astrologue pour

disposer les peuples par les predictions qu’il faisoit du changement

d’Estat qui devoit arriver, & de la nouvelle loy qu’un grand Prophete

devoit établir, à recevoir plus facilement la sienne lors qu’il

viendroit à la publier. Mais s’estant une fois apperceu que son

Secretaire Abdala Ben-salon, contre lequel il s’estoit picqué à tort,

commençoit à découvrir & publier telles impostures, il l’égorgea un soir

dans sa maison, & fit mettre le feu aux quatre coins, avec intention de

persuader le lendemain au peuple que cela estoit arrivé par le feu du

Ciel, & pour chastier ledit Secretaire qui s’estoit efforcé de changer &

corrompre quelques passages de l’Alcoran. Ce n’estoit pas toutefois à

cette finesse que devoient aboutir toutes les autres, il en falloit

encore une qui achevast le mystere, & ce fut qu’il persuada au plus

fidelle de ses domestiques, de descendre au fond d’un puits qui estoit

proche d’un grand chemin, afin de crier lors qu’il passeroit en

compagnie d’une grande multitude de peuple qui le suivoit ordinairement,

_Mahomet est le bien-aymé de Dieu, Mahomet est le bien-aymé de Dieu_: &

cela estant arrivé de la façon qu’il avoit proposé, il remercia soudain

la divine bonté d’un témoignage si remarquable, & pria tout le peuple

qui le suivoit de combler à l’heure même ce puits, & de bastir au dessus

une petite Mosquée pour marque d’un tel miracle. Et par cette invention

ce pauvre domestique fut incontinent assommé, & ensevely sous une gresle

de cailloux, qui luy osterent bien le moyen de jamais découvrir la

fausseté de ce miracle,

[148]_Excepit sed terra sonum, calamique loquaces._

(Petron. in Epigram.)

[146] Secret d’Empire.

[147] Il nous en souvient, nous le confessons, tu as chassé les Roys,

paracheve cette bonne action, & oste d’icy le nom royal.

[148] Mais la terre & les plumes babillardes en receurent le son.

La seconde occasion que l’on peut avoir de pratiquer ces coups fourrez,

est la conservation, ou rétablissement, & restauration des Estats &

Principautez, lors que par quelque malheur ou par la seule longueur du

temps, qui mine & consomme toutes choses, ils commencent à pancher vers

leur ruine, & à menacer d’une prochaine cheute, si bien-tost l’on n’y

donne ordre. Et certes d’autant plus que toutes les choses ayment leur

conservation, & sont obligées de maintenir autant qu’il est possible les

principes de leur estre, ou au moins de leur bien estre; je me persuade

aussi qu’il est alors permis, voire même necessaire que ce qui a servy à

les établir, serve aussi à les maintenir. J’ajouste encore que si

l’opinion d’Ovide est veritable,

[149]_Non minor est virtus quàm quærere parta tueri:

Casus inest illic, hic erit artis opus,_

[149] Il n’y a pas moins de vertu à conserver qu’à aquerir du bien: en

celui-cy il y a de la fortune, mais celui-là est une œuvre de

l’industrie.

on doit raisonnablement conclure, que ces Coups d’Estat sont plus

necessaires pour la conservation & manutention des Monarchies, que pour

leur établissement; au moins seront-ils plus justes, puis que auparavant

qu’un Estat soit formé & dressé, il n’y a nulle necessité de l’établir;

tant s’en faut, c’est le plus souvent un coup de hazard, ou l’effet de

la puissance & ambition de quelque particulier; mais au contraire quand

il est étably & policé, l’on est en suite obligé de le maintenir. Or

puis qu’il ne seroit pas à propos de ressembler à ces vagabonds &

Cingaristes,

[150]_Quos aliena juvant, propriis habitare molestum._

[150] Qui se plaisant chés autruy, ne sçauroient demeurer dans leur

propre maison.

aprés avoir tiré tant de preuves & d’exemples des Histoires étrangeres,

il ne sera pas comme je croy hors de propos de feüilleter un peu la

nostre, puis qu’elle peut nous en fournir d’aussi remarquables que

celles des Grecs & des Romains. Et à la verité quand je considere ce que

fit Clovis nostre premier Roy Chrestien, il faut avoüer que je n’ay

encore rien veu de semblable en toute l’antiquité. Car la Gaule se

trouvant divisée lorsqu’il vint à la Couronne en quatre diverses

nations, dont le Visigoth possedoit la Gascogne, le Bourguignon estoit

Maistre du Lionnois, les Romains commandoient à Soissons & à toutes ses

appartenances, & les François qui pour lors estoient encore presque tous

Payens, gouvernoient le demeurant: Il luy prit envie de reünir &

rassembler ces quatre pieces separées sous son Empire, comme Esculape

fit les membres d’Hippolyte. Et pour ce faire, considerant que la

Religion Payenne commençoit insensiblement à vieillir, & à se diminuer,

aprés avoir gagné la bataille de Tolbiac sur un Prince Allemand, il prit

resolution de se faire Chrestien, & de se concilier par ce moyen la

bienveillance non seulement de la Reyne Clothilde sa femme, mais encore

de beaucoup de Prelats, & de tout le commun peuple de la France. Surquoy

je dois remarquer comme en passant, qu’encore qu’il me seroit plus seant

de rapporter les premiers motifs d’un changement si remarquable à

quelque sainte inspiration, octroyée au Roy Clovis par les prieres de la

bonne Reyne Clothilde, & que je ferois mieux d’interpreter toutes ces

choses douteuses en bien; il faut neanmoins que je me range icy du costé

des Politiques, qui seuls ont le privilege de les interpreter en mal, ou

au moins d’y remarquer quelque ruse & stratageme, afin de demeurer

toujours du costé des plus fins, & d’aiguiser l’esprit de ceux qu’ils

instruisent par le recit de ces actions remarquables & judicieuses à la

verité, mais qui ne sont fondées le plus souvent que sur de vaines

conjectures, & sur des soupçons qui ne donnent & ne peuvent en aucune

façon prejudicier à la verité de l’Histoire. Continuant doncques à

parler de cette conversion de Clovis suivant les sentiments de Pasquier,

& de quelques autres Politiques, nous dirons que l’Escu descendu du

Ciel, les miracles du Sacre, & l’Auriflamb, dont Paul Emile ne dit mot,

furent de petits Coups d’Estat pour autoriser le changement de Religion,

duquel il se vouloit servir comme d’une puissante machine pour ruiner

tous les petits Princes qui estoient ses voisins. Et en effet il

commença par le Romain, contre lequel la haine commune des nations

étrangeres combatoit, puis par le Visigoth & Bourguignon, sous ombre

qu’ils estoient Arriens, & ensuite il entreprit les Princes Ragnacaire,

Cacarie, Sigebert & son fils, descendans de Clodion, qui occupoient

encore quelques petits échantillons de la France; & il les fit tous

frauduleusement assassiner, sans autre pretexte que pour eviter le

ressentiment qu’ils pourroient avoir un jour du tort que leur avoit fait

Merové son ayeul. Et aprés cela je laisse à juger comme j’ay déja fait

cy-dessus, quelle raison a pû avoir Monsieur Savaron de faire un livre

afin de prouver & établir la sainteté de Clovis. Pour moy je croy que la

meilleure preuve qu’il nous en pouvoit donner, estoit de luy faire dire

comme fit un certain Poëte à Scipion,

[151]_Si fas cædendo cælestia scandere cuiquam,

Mi soli Cæli maxima porta patet._

[151] Si par des meurtres on peut monter au ciel, la porte n’en est

ouverte qu’à moy seul.

Neanmoins comme la sagesse des hommes n’est que pure folie devant Dieu,

il arriva que ses successeurs se laissant conduire par les Maires du

Palais comme des bufles par le nez, le Royaume aprés avoir changé de

diverses mains, aboutit finalement à Pepin rejetton de la famille de

Clodion, comme il est fort bien expliqué par Pasquier; & ainsi Clovis

augmenta à la verité, & unit le Royaume de France, mais il ne put

toutefois le conserver long-temps à sa maison, ny à ceux qui en sont

descendus. La France doncques ayant esté reünie de la sorte par Clovis,

& un peu aprés baucoup augmentée par Charlemagne, elle se conserva

long-temps en un estat assez florissant, jusques à ce que les Anglois

sortant de leur nid, ils y apporterent la guerre, & la continuerent si

obstinément, qu’en estant presque devenus maistres, il fut necessaire

sous Charles VII, d’avoir recours à quelque Coup d’Estat pour les en

chasser: ce fut doncques à celuy de Jeanne la Pucelle, lequel est avoüé

pour tel par Juste Lipse en ses Politiques, & par quelques autres

Historiens étrangers, mais particulierement par deux des nostres,

sçavoir du Bellay Langey en son art militaire, & par du Haillan en son

Histoire, pour ne citer icy beaucoup d’autres Ecrivains de moindre

consideration. Or ce Coup d’Estat ayant si heureusement reüssi que

chacun sçait, & la Pucelle n’ayant esté brulée qu’en effigie, nos

affaires commencerent un peu aprés à s’empirer, tant par les guerres

precedentes, que par celles qui vinrent ensuite, & la France devint

comme ces corps cachectiques & mal sains qui ne respirent que par

industrie, & ne se soustiennent que par la vertu des remedes: car elle

ne s’est depuis ce temps là maintenuë que par le moyen des stratagemes

pratiquez par Louïs XI, François I, Charles IX, & par ceux encore qui

leur ont succedé, desquels je ne diray rien presentement, puis que

toutes nos Histoires en sont pleines, & qu’il y aura lieu cy-aprés de

rapporter ceux qui me sembleront les plus remarquables.

La troisiéme raison qui peut legitimer ces Coups d’Estat, est lors qu’il

s’agit d’affoiblir ou casser certains droits, privileges, franchises &

exemptions dont joüissent quelques sujets au prejudice & diminution de

l’autorité du Prince; comme lors que Charles V, voulant ruiner le droit

de l’élection, & asseurer l’Empire à sa famille, se servit pour cet

effet des predications de Luther, & luy donna tout loisir d’établir sa

doctrine, afin que sa predication prenant pied en Allemagne, la division

se glissast parmy les Princes Electeurs, & qu’il eust le moyen de les

ruiner plus facilement, lors qu’il les voudroit entreprendre. C’est ce

que Monsieur le Duc de Nevers a si bien remarqué dans le Discours qu’il

fit imprimer en l’an 1590, sur la condition des affaires de l’Estat,

dedié au Pape Sixte cinquiéme, que je ne puis moins faire que de

rapporter icy les propres termes dont il s’est servy. _Le pretexte de la

Religion_, dit-il, _n’est pas une chose nouvelle, & beaucoup de grands

Princes s’en sont servis pour cuider parvenir à leur but. Je veux cotter

la guerre que Charles V fit contre les Princes Protestans de la secte de

Luther, car il ne l’eust jamais entrepris, s’il n’eust eu intention de

rendre hereditaire à la Maison d’Austriche la Couronne Imperiale;

partant il s’attaqua aux Princes Electeurs de l’Empire pour les ruiner &

abolir cette élection. Car si le zele de l’honneur de Dieu, & le desir

de soustenir la sainte Religion Catholique eust dominé son esprit, il

n’eust retardé depuis l’an 1519, qu’il fut éleu Empereur, jusques en

l’année 1549, à prendre les armes pour éteindre, comme il luy eust esté

lors fort aisé à faire, l’heresie que Luther commença d’allumer dés l’an

1526 en Allemagne, sans attendre qu’elle eust embrasé la plus grande

region de l’Europe: mais parce qu’il estimoit que telle nouveauté luy

pourroit apporter commodité plus que dommage; tant à l’endroit du Pape

que des Princes de Germanie, à cause de la division que cette heresie

engendroit parmy eux, specialement entre les Princes seculiers & les

autres, voire aussi parmy les simples laics, il la laissa augmenter

jusques à ce qu’elle eust produit l’effet qu’il avoit projetté; & lors

il suscita le Pape Paul troisiéme pour faire la guerre aux Protestans

sous pretexte de Religion, mais en intention de les exterminer & rendre

l’Empire hereditaire à sa Maison._ Cela fut aussi remarqué par François

premier en son Apologie de l’an 1537. _L’Empereur sous couleur de la

Religion armé de la ligue des Catholiques, veut opprimer l’autre, & se

faire le chemin à la Monarchie_: C’estoit à la verité une grande ruse

conceuë de longue-main, avec beaucoup de jugement & de prudence. Mais

Philippe second en pratiqua une autre, de laquelle l’effet fut bien plus

prompt & asseuré, quoy qu’en chose de moindre consequence, puis qu’elle

n’avoit autre but que d’abolir les privileges octroyez autrefois au

Royaume d’Arragon, qui estoient en effet si avantageux, & si

courageusement maintenus par ce peuple, que les Roys d’Espagne ne se

pouvoient pas vanter de leur commander absolument: voyant doncques qu’il

se presentoit une belle occasion de les ruiner, sur ce que Antonio Perez

son Secretaire d’Estat & leur compatriote, aprés avoir rompu les prisons

de Castille s’estoit retiré en Arragon, pour asseurer sa vie sous la

faveur des Privileges octroyez à ce Royaume: il jugea que c’estoit un

beau pretexte pour se tirer une telle épine du pied: c’est pourquoy

ayant sous main pratiqué les Jesuites afin qu’ils excitassent le peuple

à prendre les armes, & à defendre les privileges & libertez du païs, luy

de son costé met ensemble une grosse armée, & fait mine de vouloir

combattre celle des Arragonois; sur ces entrefaites les Jesuites

commencent à joüer leur jeu, & à chanter la palinodie, remonstrant au

peuple que veritablement le Roy avoit la raison de son costé, que ses

forces estoient trop puissantes, les leurs trop foibles pour attendre le

hazard de quelque rencontre, aprés laquelle il n’y auroit point de

pardon; bref ils font si bien que la peur & l’étonnement se glissent

dans le cœur des Arragonois, leur armée se dissipe, chacun s’étonne,

s’enfuit, se cache, & cependant l’armée du Roy d’Espagne passe outre,

entre dedans Sarragosse, y bastit une Citadelle, demolit les maisons

principales, fait mourir les uns, bannit les autres; & n’oublie rien

pour ruiner & dompter entierement cette Province, laquelle est

maintenant plus sujette & soumise au Roy d’Espagne qu’aucune autre.

Au contraire lors qu’il faut établir quelque loy notable, quelque

reglement ou arrest de consequence, il est bon de se servir des mêmes

moyens, & d’avoir recours à ces maximes; & qu’ainsi ne soit nous en

avons tant d’exemples pratiquez par les Romains, & autres peuples

estimez des plus sages, qu’il n’est pas même bien-seant d’en douter: Y

a-t-il rien de plus cruël que de decimer toute une legion, pour la fuite

ou lascheté de quelques soldats particuliers? & neanmoins cette loy fut

établie & soigneusement observée par les Romains, afin de tenir tous les

soldats en leur devoir par la terreur de ces supplices. Et les mêmes

Romains, voulant empescher les attentats que les esclaves domestiques

pouvoient faire sur la vie de leurs Maistres, ils ordonnerent, que lors

qu’un tel delit auroit esté commis en quelque maison, tous les esclaves

qui s’y rencontreroient seroient égorgez aux funerailles de leur

Maistre; & cette loy fut si religieusement observée, que Pedanius

Prefect de la ville ayant esté tué par un de ses esclaves, il y en eut

400 de compte fait qui furent executez, nonobstant les intercessions que

fit pour eux tout le peuple de Rome, & nonobstant même l’avis de

quelques Senateurs, ausquels Cassius s’opposa ouvertement, & avec tant

de raisons, que l’opinion contraire, quoy que jugée totalement

inhumaine, fut suivie, comme il est rapporté par Tacite. (_l. 4.

Annal._) Aussi est-ce le precepte de Ciceron, (_1. Officior._) que

[152]_ita probanda est mansuetudo atque clementia, ut Reipublicæ causa

adhibeatur severitas, sine qua administrari civitas non potest_. Les

Perses avoient anciennement étably cette loy pour asseurer la vie de

leur Prince, que quiconque entreprenoit sur elle, n’estoit pas seulement

puny en sa personne, mais en celle de tous ses parens, que l’on faisoit

mourir du même supplice, comme on le remarque particulierement de

Bessus; & Fernand Pinto dit avoir esté en un Royaume, où il vit

pratiquer la même coustume, sur plus de cinquante ou soixante personnes,

qui estoient toutes parentes d’un jeune Page, lequel en l’âge de dix ou

douze ans avoit bien eu la hardiesse de tuër son Roy. Le grand Tamerlan

ayant sceu qu’un soldat de son armée avoit beu une chopine de laict sans

l’avoir voulu payer, il le fit éventrer en presence de tous ses

compagnons, afin de les tenir par cet exemple si extraordinaire, dans

l’obeïssance de ses commandemens. Les crimes de fausse monoye &

d’heresie n’estoient pas plus griefs il y a cent ans qu’à cette heure, &

neanmoins en ce temps-là, les Faux Monoyeurs estoient bouillis tout vifs

dans de l’huile, & les Heretiques brulez, le tout non à autre fin, que

pour imprimer la terreur de ces supplices, és esprits de ceux que la

simple defense du Prince n’estoit pas suffisante de retenir en leur

devoir, [153]_& sic multorum saluti potiùs quàm libidini consulendum_.

(Salust. ad Cæsar.)

[152] Il faut user de douceur & de clemence en la temperant de quelque

severité pour le bien public, sans laquelle on ne sçauroit gouverner

une ville.

[153] Et ainsy il faut plustost pourvoir au salut de plusieurs, qu’à

leur appetit particulier.

Une autre occasion de demeurer roide en l’execution de ces maximes, est

lors qu’il est necessaire de ruiner quelque puissance, laquelle pour

estre trop grande, nombreuse, ou étenduë en divers lieux, on ne peut pas

facilement abatre par les voyes ordinaires,

[154]_Cùm illam

Defendat numerus, junctæque umbone phalanges._

[154] Parce qu’elle est defenduë par des troupes nombreuses & par des

regimens armés.

Et quoy qu’il fut grandement à desirer que l’on pust en venir toujours

aussi facilement à bout, que les Roys d’Espagne ont fait des Morisques &

Marans, qu’ils chasserent par deux fois de leurs Royaumes, jusques au

nombre de plus de deux cens quarante mille familles, & ce en vertu d’un

simple Edict & Commandement: Neanmoins parce que toutes les affaires ne

sont pas semblables en leurs circonstances, ny les maladies accompagnées

de mêmes symptomes ou accidens; aussi faut-il bien souvent changer de

remedes, & en pratiquer quelquefois de plus violens les uns que les

autres,

[155]_Ulcera possessis altè suffusa medullis,

Non leviore manu, ferro curantur & igne;

Ad vivum penetrant flammæ, quo funditus humor

Defluat, & vacuis corrupto sanguine venis

Arescat fons ille mali._

(Claudian. 3. in Eutrop.)

[155] On guerit par le fer & le feu, & non par quelque remede doux,

les ulceres qui se sont attachés au plus profond des mouëlles; les

flammes penetrant jusques au vif, font entierement evacuer l’humeur

peccante, & tarir ensuite la cause du mal, ayant tiré tout ce qu’il

y avoit de mauvais sang dans les veines.

Considerations politiques sur les coups d'estat · 第 5 / 12 段