Ils ont toutefois cela de bon que la même justice & equité s’y rencontre

que nous avons dit estre dans les Maximes & raisons d’Estat; mais en

celles-là il est permis de les publier avant le coup, & la principale

regle de ceux-cy est de les tenir cachées jusques à la fin. Et qu’ainsi

ne soit les executions notables du Comte de S. Paul sous Louys XI, du

Maréchal de Biron sous Henry IV, du Comte d’Essex sous Isabelle Reyne

d’Angleterre, du Marquis d’Ancre sous le Roy à present regnant, des deux

freres sous Henry III, de Majon sous Guillaume premier Roy de Sicile, de

David Riccio sous Marie Stuart Reine d’Escosse, de Spurius Melius

Chevalier Romain sous Ahala Servilius Colonel de la Cavallerie Romaine,

& de Seianus & Plautian sous divers Empereurs ont esté toutes aussi

legitimes & necessaires les unes que les autres, & toutefois les trois

premieres doivent estre rapportées aux Maximes & raisons d’Estat, parce

que le procés fut instruit auparavant l’execution; & toutes les autres

aux secrets & Coups d’Estat, parce que le Procés ne fut fait qu’en suite

de l’execution. Nous y pouvons aussi apporter cette difference, que

quand bien les formalitez auroient precedé l’execution, si neanmoins la

religion y est grandement profanée, comme lors que les Venitiens disent,

[112]_somo Venetiani, dopo Chrestiani_; qu’un Prince Chrestien appelle

le Turc à son secours; que Henry VIII fit revolter son Royaume contre le

saint Siege; que le Duc de Saxe fomenta l’Heresie de Luther, que Charles

de Bourbon prit Rome & fut cause de la prison du Pape & de la mort de

trois Cardinaux: ou que l’affaire est du tout extraordinaire & de

tres-grande consequence pour le bien & le mal qui en peut arriver; alors

on se peut encore servir du terme de Coup d’Estat, comme on pourra juger

par le denombrement suivant de quelques-uns, qui ont esté pratiquez, non

par des Turcs infideles ou Canibales; mais par des Princes Chrestiens,

tels qu’ont esté pour ne point flater ny épargner nostre Nation, les

Roys de France, entre lesquels Clovis premier Roy Chrestien, en commit

de si étranges, & de si éloignez de toute sorte de justice, que je ne

sçay pas quelle pensée a eu le bon homme Savaron, de faire un livre de

sa sainteté: Charles VII se contenta de pratiquer celuy de Jeanne la

Pucelle; Louys XI viola la foy donnée au Connestable, trompoit un

chacun, sous le voile de Religion, & se servoit du Prevost l’Hermite

pour faire mourir beaucoup de personnes sans aucune forme de procés;

François I fut cause de la descente du Turc en Italie, & ne voulut

observer le traitté fait à Madrit; Charles IX fit faire cette memorable

execution de la Saint Barthelemy, & fit assassiner secretement

Lignerolles & Bussy; Henry III se défit de Messieurs de Guise; Henry IV

fit la Ligue offensive & defensive avec les Hollandois, pour ne rien

dire de sa conversion à la Foy Catholique; & Louys le Juste, duquel

toutes les actions sont des miracles, & les Coups d’Estat des effets de

sa justice, en a pratiqué deux notables en la mort du Marquis d’Ancre, &

au secours des Valtelins. Pour les Venitiens s’il est vray qu’ils

tiennent la maxime rapportée cy-dessus, il faut avoüer qu’ils demeurent

plongez dans un continuel Machiavelisme, afin de passer sous silence

beaucoup d’autres qu’ils commettent tous les jours: Les Florentins en se

réjoüissant de la captivité de S. Louys en la terre Sainte, ne commirent

pas un secret d’Estat; mais une action tres-blasmable & honteuse,

[113]_e nota_, dit le Villani, _che quando questa novella venne in

Firenze signoreggiando, Gibellini ne fecero festa à grandi fallo_. Entre

les Papes on peut remarquer la prison de Celestin, le poison d’Alexandre

sixiéme, l’assassinat intenté & non parfait du fra Paulo, comme preuves

tres-certaines, qu’ils ne dépoüillent pas toute leur humanité lors de

l’élection. Charles d’Anjou Roy de Sicile fit decapiter Conradin &

Frederic d’Austriche: Pierre d’Arragon autorisa les Vespres Sicilienes.

Alphonse Roy de Naples, & Alexandre sixiéme eurent recours à Bajazet

contre les forces de nostre Charles VIII: Henry VIII fit revolter

l’Angleterre contre le saint Siege; Charles V ne tint conte d’infeoder

le Milanois au Duc d’Orleans, comme il avoit promis lors qu’il passa par

la France; le même pouvant ruiner les Protestans, il s’en servit pour

nous faire la guerre, & les appella ses bandes noires; il détourna ce

que l’Allemagne avoit contribué pour la guerre du Turc à ruiner François

premier, sa haine contre le Roy d’Angleterre à cause de sa tante fit

roidir Rome contre Henry VIII, & donna occasion par ce moyen au schisme

qui en survint, aprés lequel il se ligua avec luy, & le fit armer contre

le Royaume de France: son Lieutenant Charles de Bourbon prit Rome, & y

établit une telle persecution contre les Ecclesiastiques, [114]_che non

vi era Huomo che havesse ardire, di andar per la via in habito di

chierico, ò di frate_: (Il dialogo di Charonte.) Bref il se fit de son

temps, & par son commandement un tel carnage d’hommes aux Indes, & païs

nouvellement découverts, qu’il ne s’en est jamais fait un pareil.

Philippes second ne voulut jamais permettre que le Pape se meslast de

l’affaire de Portugal; & fit pendre tous les soldats François, qui

allerent au secours de Dom Antonio; & qui ne sçait par quels moyens il

traversa la reduction à l’Eglise de Henry IV & sa reconciliation avec le

saint Siege, il le peut apprendre du Cardinal d’Ossat, qui a fort bien

enregistré dans ses lettres tous les artifices qui furent lors pratiquez

contre nostre Monarchie. Or ces exemples tirez de l’Histoire de dix ou

douze Princes seulement, estant en si grand nombre, je croy qu’ils

pourront aussi servir de preuve tres-veritable, pour monstrer, qu’encore

que les écrits de Machiavel soient defendus, sa doctrine toutefois ne

laisse pas d’estre pratiquée, par ceux même qui en autorisent la censure

& la defense.

[112] Nous sommes Venitiens, & puis Chrestiens.

[113] Et remarquez que quand cette nouvelle vint à Florence, les

Gibellins en firent une grande réjoüissance, mais mal à propos.

[114] Qu’il n’y avoit homme qui osast entreprendre d’aller par la ruë

en habit de Clerc ou de religieux.

Mais d’autant qu’aprés avoir amplement discouru sur la definition des

Coups d’Estat, il est aussi fort à propos de considerer quelle division

l’on en peut faire; il semble que la premiere & plus legitime est, de

les diviser en secrets d’Estat justes & injustes, c’est à dire en Royaux

& Tyranniques; & que l’on peut rapporter aux premiers la mort de

Plautian, de Seianus, du Mareschal d’Ancre, comme aux seconds celle de

Remus & de Conradin.

Mais outre cette division, que je croy devoir estre suivie comme la

principale, on peut encore les diviser en ceux qui concernent le bien

public, & les autres qui ne regardent que l’interest particulier de ceux

qui les entreprennent. Hannibal voulant pratiquer les premiers, commanda

qu’on fist mourir ce prisonnier Romain, lequel en sa presence avoit

combatu & surmonté un Elephant, [115]_dicens eum indignum vita qui cogi

potuerat cum bestiis decertare_; bien qu’il soit plus vray-semblable,

comme a judicieusement remarqué Sarisberiensis, [116]_eum noluisse

captivum inauditi triumphi gloria illustrari, & infamari bestias, quarum

virtute terrorem orbi incusserat_. (Polycrat. cap. 2. lib. 1.) Et les

Eliens, peuples de la Grece, ayant fait venir le sculpteur Phidias de la

Ville d’Athenes, pour leur faire la statuë d’un Jupiter Olympien, comme

ils virent que cette statuë estoit merveilleusement bien faite, & que,

s’ils laissoient retourner Phidias à Athenes où il estoit rappellé, il y

en pourroit faire quelque autre qui terniroit la gloire de celle-là; ils

l’accuserent de sacrilege, & luy ayant coupé les deux mains le

renvoyerent en tel estat; [117]_nec puduit illos Jovem debere

sacrilegio_, dit Seneque: & le pauvre Phidias, [118]_talem fecit Jovem,

ut hoc ejus opus Elii ultimum esse vellent_. Quant à ceux des

particuliers ils ont esté pratiquez par tous les Legislateurs & nouveaux

Prophetes, comme nous dirons cy-aprés.

[115] Disant que celuy qu’on avoit pû contraindre ou obliger à se

battre contre une beste estoit indigne de vivre.

[116] Qu’il ne voulut pas qu’un prisonnier fust honoré de la gloire

d’un triomphe inouï, & que les bestes, par la vertu desquelles il

avoit donné de la terreur à tout le monde, fussent ainsy diffamées.

[117] Et ils n’eurent pas honte de devoir Jupiter à un sacrilege.

[118] Fit un tel Jupiter que les Eliens voulurent que ce fust son

dernier ouvrage.

De plus on peut aussi les diviser en fortuits ou casuels, comme lors que

Colomb persuada à certains habitans du nouveau monde, qu’il leur

osteroit la Lune (qui se devoit bien-tost eclipser) s’ils ne luy

fournissoient des vivres en abondance; & en ceux qui sont premeditez, &

que l’on entreprend aprés une meure deliberation, pour le bien evident

que l’on juge en pouvoir avenir, tels que sont presque tous ceux

desquels nous avons parlé.

Il y en a pareillement de simples qui se terminent par un seul coup,

comme la mort de Seianus, & de composez qui pour lors sont ou suivis, ou

precedez de quelques autres. Precedez, comme la saint Barthelemy de la

mort de Lignerolle, des nopces du Roy de Navarre, & de la blessure de

l’Admiral; Suivis, comme l’execution du Mareschal d’Ancre, de celle de

Travail, de sa femme la Marquise, & de l’exil de la Reine Mere.

De plus il y en a qui se font par les Princes, quand la necessité & la

conjoncture des affaires le requierent ainsi, comme sont ceux desquels

nous pretendons de parler seulement en ce discours; & d’autres qui

s’executent par leurs ministres, lesquels se servent bien souvent de

l’Autorité de leurs Maistres pour conclure beaucoup d’affaires, soit

pour leur utilité particuliere ou celle du public, sans neanmoins que le

Prince en puisse connoistre les premiers ressorts ou mouvemens; ainsi

voyons nous que l’avancement de Postel sous François I, fut un petit

Coup d’Estat du Chancelier Poyet; que le mauvais rapport, que l’on fit

du Philosophe Bigot au même Roy, en fut un de Castellan Evesque de

Mascon; & de nos jours la mort de Reboul, la prison de l’Abbé du Bois,

le Chapeau rouge de Monsieur le Cardinal d’Ossat, ont esté attribuez à

Monsieur de Villeroy; ne plus ne moins que celuy de du Perron à Monsieur

de Sully, & l’execution de Travail à Monsieur de Luynes. Mais parce

qu’il seroit trop long & peut-estre ennuyeux, de rapporter icy toutes

les divisions que l’on peut faire sur cette matiere, & que d’ailleurs

elles sont presque inutiles & superfluës, je me contenteray des

precedentes, & laisseray la liberté à un chacun d’en introduire &

inventer telles autres que bon luy semblera.

Chapitre III.

Avec quelles precautions & en quelles occasions on doit pratiquer les

Coups d’Estat.

Je viens maintenant à ce qui est de plus essentiel à ce discours, & puis

que les bons & sages Medecins n’ordonnent jamais les remedes dangereux &

violens, sans prescrire quand & quand toutes les precautions moyennant

lesquelles on s’en peut legitimement servir; il faut aussi que je fasse

le même en cette occasion, & je le feray d’autant plus volontiers, que

ces Coups d’Estat sont comme un glaive duquel on peut user & abuser,

comme la lance de Telephe qui peut blesser & guerir, comme cette Diane

d’Ephese qui avoit deux faces, l’une triste & l’autre joyeuse; bref

comme ces medailles de l’invention des Heretiques, qui portent la face

d’un Pape & d’un diable sous mêmes contours & lineamens; ou bien comme

ces tableaux qui representent la mort & la vie, suivant qu’on les

regarde d’un costé ou d’autre; joint que c’est le propre de quelque

Timon seulement, de dresser des gibets pour occasioner les hommes de s’y

pendre; & que pour moy je defere trop à la nature, & aux regles de

l’humanité qu’elle nous prescrit, pour rapporter ces histoires afin

qu’on les pratique mal à propos,

[119]_Tam felix utinam, quàm pectore candidus essem:

Extat adhuc nemo saucius ore meo._

[119] Plût à Dieu que je fusse aussi heureux que j’ay le cœur sincere.

Il n’y a encore personne que ma bouche ait blessé.

C’est pourquoy voulant prescrire les regles que l’on doit observer pour

s’en servir avec honneur, justice, utilité, & bien-seance, j’auray

recours à celles qu’en donne Charon (lib. 3. cap. 2.) & mettray pour la

premiere, que ce soit à la defensive & non à l’offensive, à se

conserver, & non à s’agrandir, à se preserver des tromperies,

méchancetez, & entreprises ou surprises dommageables, & non à en faire.

Le monde est plein d’artifices & de malices: [120]_Per fraudem & dolum

Regna evertuntur_, dit Aristote, _tu servari per eadem nefas esse vis_,

ajouste Lipse; il est permis de joüer à fin contre fin, & auprés du

Renard, contrefaire le Renard: Les loix nous pardonnent les delits que

la force nous oblige de commettre: [121]_Insitum est unicuique

animanti_, dit Saluste, _ut se vitamque tueatur_; & au rapport de

Ciceron (3. de offic.) [122]_communis utilitatis derelictio contra

naturam est_, & pour lors il est besoin de biaiser quelquefois, de

s’accommoder au temps & aux personnes, de mesler le fiel avec le miel,

d’appliquer le cautere où les corrosifs ne font rien, le fer, où le

cautere n’a point de puissance, & bien souvent le feu où le fer manque.

[120] On renverse les royaumes, par le moyen des fraudes & des

finesses; & tu veux qu’il soit defendu de les conserver par les

mêmes moyens.

[121] C’est de la nature de tous les animaux qu’ils se defendent &

leur vie aussi.

[122] L’abandon de l’utilité commune est contre la nature.

La seconde, que ce soit pour la necessité, ou evidente & importante

utilité publique de l’Estat, ou du Prince, à laquelle il faut courir;

c’est une obligation necessaire & indispensable, c’est toujours estre en

son devoir que de procurer le bien public, [123]_semper officio

fungitur_, dit Ciceron (ibid.) _utilitati hominum consulens &

societati_. Cette loy si commune & qui devroit estre la principale regle

de toutes les actions des Princes, [124]_Salus populi suprema lex esto_,

les absout de beaucoup de petites circonstances & formalitez, ausquelles

la justice les oblige: Aussi sont-ils maistres des loix pour les

allonger ou accourcir, confirmer ou abolir, non pas suivant ce que bon

leur semble; mais selon ce que la raison & l’utilité publique le

permettent: l’honneur du Prince, l’amour de la patrie, le salut du

peuple equipollent bien à quelques petites fautes & injustices; & nous

appliquerons encore le dire du Prophete, si toutefois il se peut faire

sans rien profaner: [125]_Expedit ut unus Homo moriatur pro populo, ne

tota gens pereat._

[123] Celuy qui pourvoit au bien & à la societé des hommes fait

toujours son devoir.

[124] Que la conservation du peuple soit la souveraine loy.

[125] Il est necessaire qu’un homme meure pour le peuple, afin que

toute la nation ne perisse pas.

La troisiéme, que l’on marche plûtost en ces affaires au petit pas qu’au

galop, puisque

[126]_Nulla unquam de morte hominis cunctatio longa est._

(Claudien.)

& que l’on n’en fasse pas mestier & marchandise, crainte que le trop

frequent usage n’attire aprés soy l’injustice. L’experience nous

apprend, que tout ce qui est émerveillable & extraordinaire, ne se

monstre pas tous les jours: les Cometes n’apparoissent que de siecles en

siecles: les monstres, les deluges, les incendies du Vesuve, les

tremblemens de terre, n’arrivent que fort rarement, & cette rareté donne

un lustre & une couleur à beaucoup de choses, qui le perdent soudain que

l’on en use trop frequemment,

[127]_Vilia sunt nobis, quæcunque prioribus annis

Vidimus, & sordet quicquid spectavimus olim._

[126] Il n’y a jamais de retardement qui soit long quand il est

question de faire mourir un homme.

[127] Nous méprisons tout ce que nous avons veu les années passées, &

estimons comme de la bouë tout ce que nous ayons déja veu.

J’ajouste que si le Prince se tient dans la retenuë de ces pratiques, il

ne pourra facilement en estre blasmé, ny ne passera à cette occasion

pour tyran, perfide, ou barbare, d’autant que l’on ne doit proprement

donner ces qualitez, qu’à ceux qui en ont contracté les habitudes, & ces

habitudes dépendent d’un grand nombre d’actions souventefois repetées,

[128]_habitus est actus multoties repetitus_, tout ainsi que la ligne

est une suite de points, la superficie une multiplication de lignes,

l’induction un amas de plusieurs preuves, & le syllogisme un entre-las

de diverses propositions.

[128] L’habitude est un acte reïteré par plusieurs fois.

La quatriéme, que l’on choisisse toujours les moyens les plus doux &

faciles, & que l’on prenne garde au precepte que donne Claudien à

l’Empereur Honorius,

[129]_Metii satiabere pœnis?

Triste rigor nimius._

(de 4. Consul.)

[129] Te contenteras-tu de la punition de Metius? C’est une chose

triste que la trop grande rigueur.

Il n’appartient qu’à des tyrans de dire, [130]_sentiat se mori_, & qu’à

des diables de se plaire aux tourmens des hommes; il ne faut pas imiter

en ces actions les chevaux des Courses Olympiques, lesquels on ne

pouvoit plus retenir lors qu’une fois ils avoient pris carriere, il y

faut proceder en juge, & non comme partie; en Medecin, & non pas en

bourreau; en homme retenu, prudent, sage, & discret, & non pas en

colere, vindicatif & abandonné à des passions extraordinaires &

violentes: cette belle vertu de Clemence,

[131]_Quæ docet ut pœnis hominum, vel sanguine pasci,

Turpe ferumque putes._

[130] Qu’il se sente mourir.

[131] Qui enseigne à estimer sale & cruël, de se repaitre des tourmens

& du sang des humains.

est toujours plus estimée que la rigueur & severité; la masse

d’Hercules, disent les Poëtes, luy avoit esté donnée pour vaincre les

Geans, punir les tyrans, & exterminer les monstres, & neanmoins elle

estoit faite de la fourche d’un olivier, en symbole de paix & de

tranquillité; l’on peut souventefois remedier à un grand arbre qui s’en

va mourant, en taillant seulement quelques-unes de ses branches; & une

simple seignée faite à propos, rompt bien souvent le cours à de grandes

maladies; bref il faut imiter les bons Chirurgiens qui commencent

toujours par les operations les plus faciles à supporter; & les Juifs

qui donnoient certains breuvages aux condamnez à mort pour leur oster

les sentimens, & la douleur du supplice; la seule teste de Seianus

devoit contenter Tibere; Hannibal pouvoit bien rendre tous ses captifs

inutiles à la guerre sans les tuer; le Sac de Rome eut esté moins

odieux, si l’on eust porté plus de respect aux temples & à leurs

ministres; & le Marquis d’Ancre n’eut pas esté moins justement puny,

quand on ne l’eust point traisné & dechiré. [132]_Illos crudeles

vocabo_, dit Seneque (de clem. cap. 4.) _qui puniendi causam habent,

modum non habent._

[132] J’appelleray ceux-là cruëls qui ont des raisons de punir, mais

qui ne peuvent suivre de regles, & qui n’ont point de moderation.

La cinquiéme, que pour justifier ces actions, & diminuer le blâme

qu’elles ont accoustumé d’apporter quand & soy, lors que les Princes se

trouvent reduits & necessitez de les prattiquer, ils ne les fassent qu’à

regret, & en souspirant, comme le pere qui fait cauteriser ou couper un

membre à son enfant pour luy sauver la vie, ou luy arracher une dent

pour avoir du repos; c’est ce que le Poëte Claudien n’oublie pas en la

description qu’il fait d’un bon Prince:

[133]_Sit piger ad pœnas Princeps, ad præmia velox,

Quique dolet quoties cogitur esse ferox._

[133] Que le Prince soit lent au chastiment & prompt aux recompenses;

& qu’il ait du regret quand il est contraint à estre severe &

rigoureux.

Il faut doncques retarder, ou au moins ne precipiter ces executions, les

mascher & ruminer souvent dans son esprit, s’imaginer tous les moyens

possibles pour les gauchir & éviter si faire se peut, si non pour les

adoucir & faciliter; & en un mot ne s’y point resoudre, qu’avec autant

de difficulté que feroit un homme attaqué sur mer par la tempeste, à

sacrifier tout son bien à la fureur de cet Element, ou un malade à se

voir couper la jambe.

Aussi n’est-ce pas mon intention de finir icy le nombre de ces

precautions par quelqu’une, que l’on puisse croire estre la derniere de

celles qu’il y faut observer: l’ajouste qui voudra à ses écrits, pour

moy je ne la mettray jamais aux miens, n’estimant pas raisonnable, de

prescrire des fins & des limites à la clemence & humanité; qu’elle

étende ses bornes si loing qu’elle voudra, elles me sembleront toujours

trop courtes & resserrées. Quand on n’a point peur que son cheval

bronche on luy peut lascher la bride asseurément; lors que le vent est

bon on peut deployer toutes les voiles; on ne doit borner les vertus que

par les vices qui leur sont contraires, & tant qu’elles s’en éloignent

assez pour n’y point tomber, on n’a que faire de les retenir. Il est

bien vray qu’elles n’ont pas leur carriere si franche au sujet que nous

traitons maintenant, comme en beaucoup d’autres, mais aussi sera-ce

assez que le Prince qui ne peut estre du tout bon, le soit à demy, & que

celuy qui par une raison superieure ne peut estre du tout juste, ne soit

pas aussi du tout cruel, injuste & meschant. Mais quand bien nous

n’aurions que ces cinq regles & precautions, je croy, qu’elles sont

suffisantes de faire juger à ceux qui auront tant soit peu d’esprit &

d’inclination au bien, ce qui sera de la raison, & encore que je ne les

eusse point specifiées, la discretion toutefois & le jugement des hommes

sages ne permettent pas qu’ils les puissent ignorer, veu que

[134]_Quid faciat, quid non, homini prudentia monstrat._

(Paling. in Virgine.)

[134] La Prudence montre à l’homme ce qu’il doit ou ce qu’il ne doit

pas faire.

Aussi est-ce bien mon intention que de toutes les Histoires que j’ay

rapportées cy-dessus & que je cotteray encore dans la suite de ce

discours, celles-là passent seulement pour legitimes, lesquelles estant

appliquées à ces cinq regles ou à celles de la prudence en general, se

rencontreront conformes à ce qui sera du droit & de la raison.

Mais toutes les maximes & precautions susdites ne servant que pour nous

rendre mieux instruits & disposez à l’execution de ces Coups d’Estat, il

faut maintenant voir en quelles rencontres & occasions on les peut

pratiquer. Charon sans faire semblant de rien en propose 4 ou 5 dans son

livre de la sagesse (l. 3. c. 2.) mais brievement [135]_à la sfugita_, &

faisant comme les Scythes qui décochent leurs meilleures fléches lors

qu’ils semblent fuïr le plus fort. Je les étendray davantage par raisons

& exemples, & y en ajouteray beaucoup d’autres, qui serviront comme de

titres, ausquels on pourra rapporter celles qui se rencontreront aprés

dans les Auteurs & Historiens.

[135] A la dérobée.

Or entre ces occasions il n’y a point de doute qu’on doit faire marcher

les premieres, quoy qu’elles soient à mon avis les plus injustes, celles

qui se rencontrent en l’établissement & nouvelle erection ou changement

des Royaumes & Principautez: Et pour parler premierement de l’erection,

si nous considerons quels ont esté les commencemens de toutes les

Monarchies, nous trouverons toujours qu’elles ont commencé par

quelques-unes de ces inventions & supercheries, en faisant marcher la

Religion & les miracles en teste d’une longue suite de barbaries & de

cruautez. C’est Tite Live (l. 4. decad. 1.) qui en a le premier fait la

remarque: [136]_Datur_, dit-il, _hæc venia antiquitati, ut miscendo

humana divinis, primordia urbium augustiora faciat_. Ce que nous

montrerons cy-aprés estre tres-veritable, mais pour cette heure, il nous

faut demeurer dans le general, & commencer nostre preuve par

l’établissement des quatre premieres & plus grandes Monarchies du monde.

Cette tant renommée Reyne Semiramis qui fonda l’Empire des Assyriens,

fut assez industrieuse pour persuader à ses peuples, qu’ayant esté

exposée en son enfance, les oiseaux avoient eu le soin de la nourrir,

luy apportant la becquée comme ils ont coustume de faire à leurs petits:

& voulant encore confirmer cette fable par les dernieres actions de sa

vie, elle ordonna qu’on feroit courir le bruit aprés sa mort qu’elle

avoit esté convertie en pigeon, & qu’elle s’estoit envolée, avec une

grande quantité d’oiseaux qui l’estoient venu querir jusques dans sa

chambre. Elle eut encore la resolution de feindre & changer son sexe, &

de femme qu’elle estoit devenir masle, joüant le personnage de son fils

Ninus, & le contrefaisant en toutes ses actions: & pour mieux venir à

bout de cette entreprise, elle s’avisa d’introduire une nouvelle sorte

de vestemens parmy le peuple, qui estoient grandement favorables à

couvrir & cacher ce qui pouvoit le plus facilement la faire reconnoistre

pour femme. [137]_Brachia enim ac crura velamentis, caput tiara tegit, &

ne novo habitu aliquid occultare videretur, eodem ornatu populum vestiri

jubet, quem morem vestis exinde gens universa tenet_, & par ce moyen,

[138]_primis initiis sexum mentita, puer credita est_. (Just. initio.)

Cyrus qui établit la Monarchie des Perses, voulut aussi s’autoriser par

la vigne que son grand pere Astyages avoit veu naistre [139]_ex

naturalibus filiæ, cujus palmite omnis Asia obumbrabatur_; & du songe

que luy-même eut lors qu’il prit les armes, & qu’il choisit un esclave

pour compagnon de toutes ses entreprises; mais il faisoit encore mieux

valoir l’opinion qu’une chienne l’avoit nourry & alaité dans les bois,

où il avoit esté exposé par Harpago, jusques à ce qu’un Pasteur l’ayant

rencontré fortuitement, il le porta à sa femme, & le fit soigneusement

nourrir dans sa maison. Pour Alexandre & Romulus, comme leurs desseins

estoient plus relevez, aussi jugerent-ils qu’il estoit necessaire de

prattiquer davantage & de beaucoup plus puissans stratagemes. C’est

pourquoy encore qu’ils commençassent aussi-bien que les precedens par

celuy de leur origine, ils le porterent toutefois le plus haut qu’il se

pouvoit faire, d’où Sidonius a eu occasion de dire,

[140]_Magnus Alexander, nec non Romanus habentur

Concepti serpente Deo._

[136] On permet à l’Antiquité qu’en mélant des choses humaines parmy

les divines, elle rende plus augustes les commencemens des villes.

[137] Car elle couvrit ses bras & ses jambes d’une robe, & la teste

d’un turban; & afin qu’elle ne semblast pas cacher quelque chose

sous ce nouvel habit, elle ordonna que tout son peuple en prist de

semblables, laquelle mode ce peuple garde encore.

[138] Au commencement s’estant travestie elle fut prise pour un

garçon.

[139] De sa fille, dont l’ombre des sarmens couvroit toute l’Asie.

[140] Le grand Alexandre & le Romain sont estimés avoir esté conceus

d’un serpent & d’un Dieu.

Considerations politiques sur les coups d'estat · 第 4 / 12 段