[87] Considerable par la belle apparence dont il sçavoit colorer même

les choses vaines, outre l’experience & la sagesse qu’il avoit.

[88] Les Princes doivent gouverner, & avoir soin de tout, pour leur

propre renommée.

[89] L’estime & l’opinion sont les Reines de toutes les choses

humaines.

L’on pourroit encore faire beaucoup plus de remarques sur ce qui touche

le gouvernement particulier des hommes; mais parce que cette matiere

n’est pas moins triviale que de peu de consequence, je m’en remettray à

ce qu’en a dit Cardan au livre cité un peu auparavant; & passeray aux

secrets de l’œconomie, ou reglement & administration des familles, entre

lesquels je me contenteray de remarquer seulement & pour exemple,

quelques-uns de ceux qui ont esté pratiquez pour reprimer, & comme parer

aux mauvais tours que joüent les femmes à leurs maris,

[90]_Dum avidæ affectant implere voraginis antrum._

[90] Quand elles veulent remplir le trou de leur goufre insatiable.

A propos de quoy il me souvient d’en avoir leu un dans les contes

facetieux de Bouchet, ou de Chaudiere, qui passera maintenant pour

serieux, comme estant beaucoup plus propre à corriger ces humeurs

gaillardes, que celuy de la Mule qui fut huit jours sans boire, dont

parle Cardan en son livre [91]_de sapientia_. Certain Medecin,

disent-ils, ayant eu avis que sa femme pour quelquefois se desennuyer

[92]_Intrabat calidum veteri Centone lupanar_,

(Juvenal.)

[91] De la sagesse.

[92] Elle entroit dans le lieu infame qui fumoit de l’ardeur des

impudiques débauches sur les vieux tapis de diverses couleurs.

& qu’elle avoit même pris heure au lendemain pour luy joüer à fausse

compagnie, il ne s’en émeut point, & n’en fit aucun semblant; mais sur

la minuit, & lors que sa femme ne songeoit à rien moins, il se réveille

en sursaut feignant que les voleurs estoient dedans sa chambre, met la

main à ses armes, tire deux ou trois coups de pistolet, crie au meurtre,

à l’aide, frappe de son épée sur les tables & chenets, bref il fait tout

ce qu’il peut pour mettre la terreur & l’épouvante en sa maison; le

matin tout estant appaisé il ne manque de taster le poux à sa femme,

lequel il feint de trouver grandement alteré & oppressé à cause de la

peur qu’elle avoit euë, & pour ce il luy fait tirer dix ou douze onces

de sang, & cette evacuation ayant amené une petite émotion, il commence

de s’épouvanter comme si c’eust esté quelque grosse fievre, fait

redoubler sept ou huit bonnes saignées, par aprés vient à la raser,

ventouser, & purger magistralement; ce qu’il reïtera si souvent, qu’il

la fit demeurer plus de six mois au lict, sans avoir esté malade,

pendant lequel temps il eut tout loisir de rompre ses pratiques &

connoissances, de luy diminuer son enbonpoint vermeil & attrayant, & sur

tout de tellement refroidir, matter, & adoucir la ferveur, & les humeurs

picquantes & acrimonieuses de son temperament, qu’il assoupit en elle ce

feu plus inextinguible que celuy de la pierre Asbestos,

[93]_Qui nulla moritur, nullaque extingitur arte._

(Trigault.)

[93] Qu’on ne peut éteindre ny faire mourir par aucun artifice.

Mais le secret que pratiquerent les peuples de la Chine, pour remedier

au même desordre qui s’estoit glissé dans leurs familles, fut beaucoup

plus gentil & industrieux. Car ils ordonnerent & établirent pour une des

premieres Loix du Royaume, que toute la bonne grace des femmes, ne

dépendroit doresnavant que de la petitesse de leurs pieds; & que

celles-là seroient jugées les plus belles, qui les auroient plus petits

& mignons: ce qui ne fut pas plûtost publié, que toutes les Meres sans

regarder à la consequence, commencerent de resserrer, estressir, & si

bien envelopper les pieds de leurs filles qu’elles ne pouvoient plus

sortir de la maison ny se soustenir droites, que sur les bras de deux ou

trois servantes. Ainsi cette figure artificielle ayant passé en

conformation naturelle, aussi-bien que celle des Macrocephales dont

parle Hippocrates, les Chinois ont insensiblement arresté & fixé le

Mercure que leurs femmes avoient dans les pieds, les faisant ressembler

à la Tortuë nommée par les Poëtes,

[94]_Tardigrada, & domi porta,

Sub pedibus Veneris Cous quam finxit Apelles._

[94] Marchant lentement & portant sa maison, laquelle Apelles natif de

l’isle de Coos a peinte & placée sous les pieds de Venus.

Ils ont empesché par ce moyen, qu’elles n’allassent plus à la promenade

des bons hommes, & à leurs passe-temps accoustumez: De même que les

Dames Venitiennes sont forcées de garder la maison plus souvent qu’elles

ne voudroient, par l’usage & les incommoditez nompareilles de leurs

grands patins. Mais l’histoire rapportée par Mocquet est bien plus

étrange, & sent beaucoup mieux son Coup d’Estat; car il dit avoir

appris, & veu mêmement pratiquer entre les Caribes, peuples barbares &

farouches, qu’arrivant la mort du mary pour quelque cause que ce soit,

la femme est contrainte sous peine de demeurer infame, abandonnée, &

mocquée de tous ses amis & parents, de se faire aussi mourir, &

d’allumer un grand feu au milieu duquel elle se precipite avec autant de

pompe & de réjoüissance, comme si elle estoit au jour de ses nopces; de

quoy ledit Mocquet s’étonnant fort, & en demandant la cause, on luy

répondit que cela avoit esté sagement étably, pour remedier à la grande

malice & lubricité des femmes de ce païs, qui avoient accoustumé devant

la publication de cette loy, d’empoisonner leurs maris, lors qu’elles en

estoient lasses ou qu’elles avoient envie d’en épouser quelque autre

plus robuste & gaillard,

[95]_Quique suo melius nervum tendebat Ulysse._

[95] Et qui fût plus vigoureux que son Ulysse.

Or si ce remede estoit bien proportionné à la nature de ceux qui

l’avoient ordonné; celuy que pratiqua Denys Tyran de Syracuse pour

empescher les assemblées & banquets qui se faisoient de nuit, n’estoit

pas aussi trop éloigné de la sienne: car sans témoigner qu’elles luy

dépleussent, ou monstrer qu’il craignist qu’on ne les fist à dessein de

conspirer contre son Estat, il se contenta d’introduire peu à peu

l’impunité pour toutes les voleries & larcins qui se commettoient de

nuit, les tournant plûtost en risée, & donnant la hardiesse par cette

tolerance à tous les mauvais garçons de ladite Ville, de si mal traitter

ceux qu’ils rencontroient la nuit par les ruës, que personne ne pouvoit

sortir de sa maison aprés le Soleil couché qu’il ne se mist au hazard

d’estre dévalisé, ou de perdre la vie par cette sorte de voleurs. Venons

maintenant à quelques autres moins serieux & par consequent aussi moins

fascheux & dangereux, en ce qui estoit de leur pratique; Les Republiques

de Grece voulant par regle de Police faire manger le poisson frais & à

bon marché à leurs sujets, ils n’eurent point recours à quelque tariffe

particuliere, de laquelle peut-estre que les ἰχθυοπώλαι, ou poissonniers

(comme nous les appellons) auroient eu raison de se plaindre; mais en se

servant de l’avis que le Poëte Comique Alexis dit leur avoir esté

proposé par Aristonique, ils defendirent sous grieve peine ausdits

Marchands de poisson, de se pouvoir seoir dans le marché ny en vendant

leurs marchandises, [96]_ut ii standi tædio lassitudineque confecti,

quàm recentissimos venderent_. Ainsi les Romains defendoient aux

Prestres de Jupiter de jamais monter à Cheval, _ne_, comme dit Festus

Pompeius, [97]_si longius urbe discederent, sacra negligerentur_; & pour

moy j’ose dire, que si l’on vouloit remedier à la grande confusion

qu’apporte le nombre excessif des carosses dans la Ville de Paris, il ne

faudroit que confisquer ceux que l’on trouveroit par les ruës avec moins

de cinq personnes dedans, puis qu’au moyen de cette ordonnance, ceux qui

y vont tous les jours seuls, prendroient la housse, & les autres qui ne

pourroient augmenter leur famille de trois ou quatre personnes, se

resoudroient facilement de la diminuer de trois ou quatre bouches

inutiles telles que seroient pour lors celles d’un cocher & de deux

chevaux.

[96] Afin que lassés & ennuyés de se tenir debout ils les vendissent

tout fraix.

[97] De peur qu’ils ne s’éloignassent par trop de la ville, & qu’ainsy

le service divin fust negligé ou discontinué.

Il seroit facile d’augmenter le nombre de semblables exemples & secrets

d’œconomie; si les precedens ne pouvoient facilement nous faire juger

des autres, & nous tracer le chemin pour passer de ce second degré au

troisiéme, qui est celuy de la Politique & du Gouvernement des peuples,

sous l’administration d’un seul, ou de plusieurs. Or est-il qu’en ce qui

regarde celui-cy, pour ne rien laisser à dire de tout ce qui peut servir

à son éclaircissement, nous pouvons remarquer trois choses, c’est à

sçavoir la science generale de l’établissement & conservation des Estats

& Empires pour la premiere; laquelle science ne comprend pas seulement

la traditive de Platon & d’Aristote, mais encore tout ce que Ciceron en

son Livre des loix, Xenophon en son Prince, Plutarque en ses preceptes,

Isocrate, Synesius, & les autres Auteurs ont jugé devoir estre entendu &

pratiqué par ceux qui gouvernent: Aussi est-il vray qu’elle consiste en

certaines regles approuvées & receuës universellement d’un chacun, comme

par exemple que les choses n’arrivent pas fortuïtement ny

necessairement, qu’il y a un Dieu premier Auteur de toutes choses, qui

en a le soin, & qui a étably la recompense du Paradis pour les bons, &

les peines des enfers pour les méchans: Que les uns doivent commander, &

les autres obeïr: Qu’il est du devoir d’un homme de bien de defendre

l’honneur de son Dieu, de son Roy, & de sa patrie envers tous & contre

tous: Que la principale force du Prince gist en l’amour & union de ses

sujets: Qu’il a droit de faire des levées d’argent sur eux pour subvenir

aux necessitez de la guerre, & de l’estat de sa Maison: & ainsi des

autres que Marnix, Ammirato, Paruta, Remigio, Fiorentino, Zinaro,

Malvezzi & Botero ont fort bien expliquées dans leurs discours &

raisonnemens Politiques.

La seconde est proprement ce que les François appellent, _Maximes

d’Estat_, & les Italiens, [98]_Ragion di stato_, quoyque Botero ait

compris sous ce terme toutes les trois differences que nous voulons

établir, disant, que la [99]_Ragione di stato, è notitia di mezzi atti à

fundare, conservare, e ampliare un Dominio_, en quoy il n’a pas si bien

rencontré à mon jugement, que ceux qui la definissent, [100]_excessum

juris communis propter bonum commune_, d’autant que cette derniere

definition estant plus speciale, particuliere & determinée, l’on peut au

moyen d’icelle distinguer, entre ces premieres regles de la fondation

des Empires, lesquelles sont établies sur les loix & conformes à la

raison; & ces secondes que Clapmarius appelle mal à propos, [101]_Arcana

Imperiorum_, & nous avec plus de raison, _Maximes d’Estat_; puis

qu’elles ne peuvent estre legitimes par le droit des Gens, civil ou

naturel; mais seulement par la consideration du bien, & de l’utilité

publique, qui passe assez souvent par dessus celles du particulier.

Ainsi voyons nous que l’Empereur Claudius ne pouvant par les loix de sa

patrie prendre à femme sa niepce charnelle Julia Agrippina fille de

Germanicus son frere, il eut recours aux loix d’Estat, pour fonder son

evidente contradiction aux loix ordinaires & l’épousa, [102]_ne fœmina

expertæ fœcunditatis_, dit Tacite, _integra juventa, claritudinem

Cæsarum in aliam domum transferret_. (Libr. 12.) C’est à dire, de

crainte que cette femme venant à se marier en quelque grande maison, le

sang des Cesars ne s’étendist en d’autres familles, & ne produisist une

multitude de Princes & Princesses, qui auroient eu avec le temps quelque

pretension à l’Empire, & en suite occasion de troubler le repos public.

Tibere pour cette même raison ne vouloit donner un mary à Agrippina

veuve de Germanicus, & mere de celle dont nous venons de parler, bien

qu’elle luy en demandast un avec pleurs & remonstrances, appuyées sur

des raisons si puissantes & legitimes, qu’on ne pouvoit luy refuser sans

commettre une injustice, laquelle neanmoins estoit legitimée par la loy

de l’Estat, puis que Tibere n’ignoroit point [103]_quantum ex Republica

peteretur_, (Tac. lib. 4. Annal.) c’est à dire de quelle consequence ce

mariage estoit, & que les enfans qui en proviendroient, estant

arriere-neveux d’Auguste la Republique Romaine tomberoit quelque jour en

des grands troubles & partialitez, à cause des divers pretendans à la

succession de l’Empire. Aucune loy ne permet pareillement, que nous

procurions du mal & du desavantage, à celuy qui ne nous en a jamais

fait; & neanmoins cette maxime d’Estat rapportée par Tite Live, (Lib. 2.

dec. 5.) [104]_id agendum ne omnium rerum jus ac potestas ad unum

populum perveniat_, nous oblige de donner secours à nos Voisins contre

ceux qui ne nous ont jamais offensé, de crainte que leur ruine ne serve

d’un échelon pour haster la nostre, & que tous nos compagnons, estant

devorez par ces nouveaux Cyclopes, nous n’en attendions autre grace que

celle qui fut donnée à Ulysse, d’estre reservé pour satisfaire à leur

derniere faim. C’est le pretexte duquel se servirent les Etoliens pour

obtenir secours du Roy Antiochus, & Demetrius Roy des Illyriens pour

exciter Philippes Roy de Macedoine & pere de Perseus à prendre les armes

contre les Romains. C’est encore la raison pourquoy ce grand homme

d’Estat Cosme de Medicis, n’eut rien tant à cœur, que d’empescher Milan

de tomber sous l’autorité des Venitiens, lors que la race des Vicomtes &

Ducs de Milan fut éteinte: & Henry le Grand ayant sceu que le Duc de

Savoye avoit failly à surprendre Geneve, il dit tout haut, que si son

coup eust reüssi, il l’auroit assiegé dedans dés le lendemain. Mais

neanmoins quand le Roy d’Espagne a voulu envahir les Estats du même Duc,

la France en vertu de la susdite Maxime, est allée puissamment au

secours: Et c’est elle aussi qui a fourny d’excuse legitime aux

alliances d’Alexandre Sixiéme & de François Premier avec le Grand

Seigneur; de pretexte aux traittez secrets de l’Espagnol avec les

Huguenots de France; & de passeport à tant de troupes que nous avons

fait glisser de temps en temps non moins en la Valteline qu’en Hollande,

bien qu’en apparence contre les regles sinon de la religion, au moins de

la pieté commune & de nostre conscience. Bref sans cette consideration

l’on n’auroit pas rompu tant de ligues dans Guicciardin; Charles V

n’auroit pas abandonné les Venitiens au Turc; Charles VIII n’eust pas

esté si promptement chassé d’Italie; Paul V n’eust pas joüy si

facilement du Duché de Ferrare; ny le Pape qui siege à present de celuy

d’Urbin: Tant de Princes ne desireroient pas la restitution du

Palatinat, ny tant de prosperité au Roy de Suede, ny que Casal demeurast

au Duc de Mantouë, si ce n’estoit pour borner en vertu de cette maxime,

l’ambition demesurée de certains peuples, qui voudroient pratiquer sur

les Princes voisins, ce que les riches Bourgeois pratiquent sur les

pauvres,

[105]_O si angulus ille

Parvulus accedat qui nunc denormat agellum._

(Horat. 2. lib. serm.)

[98] Raison d’Estat.

[99] Raison d’Estat est la connoissance ou science des moyens propres

à poser les fondemens d’une Seigneurie, à la conserver & à

l’agrandir.

[100] Excés du droit commun à cause du bien public.

[101] Secrets des Empires.

[102] Afin que cette femme dont la fecondité estoit reconnuë, & qui

estoit en la fleur de son âge, ne portast en une autre maison

l’illustre tige des Cesars.

[103] Combien il y alloit de l’interest de la Republique.

[104] Il faut faire cela afin que toute l’autorité ne viene point

entre les mains d’un seul peuple.

[105] O, si nous pouvions faire approcher ce petit coin, qui defigure

maintenant nostre terre, & la rend inégale.

Ajoustons encore que le droit de guerre ne permet point, que ceux-là

soient en aucune façon outragez, qui mettent les armes bas pour implorer

la misericorde du vainqueur; & neanmoins lors que la quantité des

prisonniers est si grande qu’on ne les peut facilement garder, nourrir &

mettre en lieu de seureté, ou que ceux de leur party ne les veulent

racheter, il est permis de les mettre tous bas par Maxime, d’autant

qu’ils pourroient affamer une armée, la tenir en défiance, favoriser les

entreprises de leurs compagnons, & causer mille autres difficultez. Et

pour cette raison Alde Manuce (Discorso 3.) a creu, de pouvoir

legitimement excuser Hannibal, de ce que en partant d’Italie il fit tuer

au temple de la Deesse Junon tous les captifs Romains qui ne le

voulurent pas suivre; encore qu’eu égard à cette action & à quelques

autres, Valere Maxime ait dit de luy, [106]_Hannibal cujus majore ex

parte virtus sævitia constabat_. On peut encore rapporter à semblables

maximes, les façons de faire, ou coustumes particulieres de certains

peuples en ce qui est de leur gouvernement; comme par exemple celle de

nostre Loy Salique, si religieusement observée touchant la succession

des Masles à la Couronne & l’exclusion des femmes, au moyen de laquelle

le Royaume fut preservé pendant la Ligue de l’invasion des Espagnols:

les bons & fideles François ayant protesté de nullité contre toutes les

poursuites étrangeres, & donné congé à ces beaux Corrivaux par le texte

formel de la Loy,

[107]_Francorum Regni successor masculus esto._

[106] Hannibal dont la vertu consistoit pour la plus grande partie en

cruauté.

[107] Que le successeur du Royaume de France soit mâle.

De même nature est aux Chinois la loy qui defend sur peine de mort

l’entrée de leur Païs aux étrangers; au Grand Turc la coustume de faire

mourir tous ses parens; au Roy d’Ormus de les aveugler; à l’Ethiopien de

les enfermer sur le plus haut coupeau d’une montagne inaccessible;

l’Ostracisme aux Atheniens; la Matze aux peuples de Valaiz en Allemagne;

le Conseil des Discoles aux Luquois; le Lac Orfane à Venise;

l’Inquisition en Espagne & en Italie, & autres semblables loix & façons

de faire particulieres à chaque nation, qui n’ont toutes pour fondement

autre droit que celuy de l’Estat, & neanmoins sont tres-religieusement

observées, comme estant du tout necessaires à la manutention &

conservation des Estats qui les pratiquent.

Finalement la derniere chose que nous avons dit cy-dessus devoir estre

considerée en la Politique, est celle des Coups d’Estat, qui peuvent

marcher sous la même definition que nous avons déja donnée aux Maximes &

à la raison d’Estat, [108]_ut sint excessus juris communis propter bonum

commune_, ou pour m’étendre un peu davantage en François, _des actions

hardies & extraordinaires que les Princes sont contraints d’executer aux

affaires difficiles & comme desesperées, contre le droit commun, sans

garder même aucun ordre ny forme de justice, hazardant l’interest du

particulier, pour le bien du public_. Mais pour les mieux distinguer des

Maximes, nous pouvons encore ajouster, qu’en ce qui se fait par Maximes,

les causes, raisons, manifestes, declarations, & toutes les formes &

façons de legitimer une action, precedent les effets & les operations,

où au contraire és Coups d’Estat on void plustost tomber le tonnerre

qu’on ne l’a entendu gronder dans les nuées, [109]_ante ferit quam

flamma micet_, les matines s’y disent auparavant qu’on les sonne,

l’execution precede la sentence; tout s’y fait à la Judaique; l’on y est

pris [110]_de Gallico_ sur le vert & sans y songer; tel reçoit le coup

qui le pensoit donner, tel y meurt qui pensoit bien estre en seureté,

tel en patit qui n’y songeoit pas, tout s’y fait de nuit, à l’obscur, &

parmy les brouillars & tenebres, la Deesse Laverne y preside, la

premiere grace qu’on luy demande est,

[111]_Da fallere, da sanctum justumque videri,

Noctem peccatis, & fraudibus objice nubem._

(Horat.)

[108] Qu’elles sont un excés du droit commun, à cause du bien public.

[109] Il frape avant que d’éclater.

[110] Selon le proverbe François.

[111] Fai qu’on se trompe & que je paroisse juste & saint, couvre mes

pechés d’une nuit & mes fraudes d’une nuée.

Considerations politiques sur les coups d'estat · 第 3 / 12 段