Il me semble toutefois, que pour chercher particulierement la nature de

ces secrets d’Estat, & enfoncer tout d’un coup la pointe de nostre

discours jusques à ce qui leur est propre & essentiel, nous devons

considerer la _Prudence_ comme une vertu morale & politique, laquelle

n’a autre but que de rechercher les divers biais, & les meilleures &

plus faciles inventions de traitter & faire reüssir les affaires que

l’homme se propose. D’où il s’ensuit pareillement que comme ces affaires

& divers moyens ne peuvent estre que de deux sortes, les uns faciles &

ordinaires, les autres extraordinaires, fascheux & difficiles; aussi ne

doit-on établir que deux sortes de prudence: la premiere ordinaire &

facile, qui chemine suivant le train commun sans exceder les loix &

coustumes du païs: la seconde extraordinaire, plus rigoureuse, severe &

difficile. La premiere comprend toutes les parties de prudence,

desquelles les Philosophes ont accoustumé de parler en leurs traittez

moraux, & outre plus ces trois premieres mentionées cy-dessus, & que

Juste Lipse attribue seulement à la prudence meslée & frauduleuse. Parce

que, à dire vray, si on considere bien leur nature & la necessité qu’ont

les Politiques de s’en servir, on ne peut à bon droit soupçonner

qu’elles soient injustes, vicieuses ou deshonnestes. Ce que pour mieux

comprendre, il faut sçavoir comme dit Charon, (Lib. 3. c. 2.) que la

justice, vertu & probité du Souverain, chemine un peu autrement que

celle des particuliers; elle a ses alleures plus larges & plus libres à

cause de la grande, pesante & dangereuse charge qu’il porte, c’est

pourquoy il luy convient marcher d’un pas qui peut sembler aux autres

detraqué & déreglé, mais qui luy est necessaire, loyal, & legitime; il

luy faut quelquefois esquiver & gauchir, mesler la prudence avec la

justice, & comme l’on dit, [54]_cum vulpe junctum vulpinari_: C’est en

quoy consiste la _pedie_ de bien gouverner. Les Agens, Nonces,

Ambassadeurs, Legats sont envoyez, & pour épier les actions des Princes

étrangers, & pour dissimuler, couvrir, & déguiser celles de leurs

Maistres. Louys XI, le plus sage & avisé de nos Roys, tenoit pour Maxime

principale de son Gouvernement, que [55]_qui nescit dissimulare nescit

regnare_; & l’Empereur Tibere, [56]_nullam ex virtutibus suis magis quàm

dissimulationem diligebat_. Ne voit-on pas que la plus grande vertu qui

regne aujourd’huy en Cour, est de se défier de tout le monde, &

dissimuler avec un chacun, puis que les simples & ouverts, ne sont en

nulle façon propres à ce mestier de gouverner, & trahissent bien souvent

eux & leur Estat. Or non seulement ces deux parties de se défier &

dissimuler à propos, qui consistent en l’omission, sont necessaires aux

Princes; mais il est encore souventefois requis de passer outre, & de

venir à l’action & commission, comme par exemple de gagner quelque

avantage, ou venir à bout de son dessein par moyens couverts,

equivoques, & subtilitez; affiner par belles paroles, lettres,

ambassades; faisant & obtenant par subtils moyens, ce que la difficulté

du temps & des affaires empesche de pouvoir autrement obtenir; [57]_& si

rectà portum tenere nequeas, idipsum mutata velificatione assequi_.

(Cicero lib. 11. ad Lentul.) Il est pareillement besoin de faire &

dresser des pratiques & intelligences secretes, attirer finement les

cœurs & affections des Officiers, serviteurs, & confidens des autres

Princes & Seigneurs étrangers, ou de ses propres sujets; ce que Ciceron

appelle au premier des Offices, [58]_conciliare sibi animos hominum & ad

usus suos adjungere_. A quoy faire doncques établir une prudence

particuliere & meslée, de laquelle ces actions dépendent

particulierement, comme fait Juste Lipse, puis qu’elles se peuvent

rapporter à l’ordinaire, & que telles ruses sont tous les jours

enseignées par les Politiques, inserées dans leurs raisonnemens,

persuadées par les Ministres, & pratiquées sans aucun soupçon

d’injustice, comme estant les principales regles & maximes pour bien

policer & administrer les Estats & Empires. Aussi ne meritent-elles

d’estre appellées secrets de Gouvernement, Coups d’Estat, & [59]_Arcana

Imperiorum_, comme celles qui pour estre comprises sous cette derniere

sorte de prudence extraordinaire, qui donne le branle aux affaires plus

fascheuses & difficiles, meritent particulierement & privativement à

toutes autres, d’estre appellées _Arcana Imperiorum_, puis que c’est le

seul titre que non seulement moy, mais tous les bons Auteurs qui ont

écrit auparavant moy leur ont donné.

[54] Renarder, ou user de finesse, avec le renard.

[55] Qui ne sçait pas dissimuler ne sçait pas aussi regner.

[56] De toutes les vertus qu’il possedoit il n’y en avoit point qu’il

aimast plus que la dissimulation.

[57] Et si on ne peut aller tout droit au port, y arriver en louvoyant

& en changeant de cours.

[58] S’acquerir les cœurs des hommes, & les employer à son usage.

[59] Secrets des Empires.

Et en cela certainement nous pouvons remarquer la faute de beaucoup de

Politiques, & principalement de Clapmarius, lequel voulant faire un gros

Livre de _Arcanis Imperiorum_, & les reduire sous quelques preceptes

generaux, il dit premierement, que les secrets d’Estat ne sont rien

autre chose que les divers moyens, raisons & conseils desquels les

Princes se servent pour maintenir leur Autorité, & l’estat du public,

sans toutefois transgresser le droit commun, ou donner aucun soupçon de

fraude & d’injustice. Ce qu’ayant presupposé comme bien étably &

veritable, il les divise en deux sortes, & dit que les premiers se

doivent appeller secrets d’Empire, ou de Republiques, lesquels à raison

des trois sortes de Gouvernemens il subdivise encore en six autres

manieres, d’autant, par exemple, que l’Estat Monarchique doit avoir de

certains moyens & raisons particulieres pour se donner de garde d’estre

commandé par plusieurs qui le reduiroient en Aristocratie; d’autres pour

obvier au Gouvernement d’une populace & ne se changer en Democratiques:

& ainsi ces deux derniers doivent faire en sorte de ne point devenir

Monarchiques, ou de ne point tomber en quelque autre forme de

Gouvernement qui leur soit opposé. Les seconds sont ceux qu’il nomme &

qualifie du titre de secret de domination, lesquels ceux qui commandent

sont obligez de pratiquer pour se conserver en leur autorité soit

Monarchique, populaire ou Aristocratique. Ce qu’il confirme par une

curieuse enumeration de tous ces moyens, suivant qu’il les a pû

remarquer dedans Tite Live, Saluste, Amarcellin, & beaucoup d’Auteurs,

lesquels semblent demeurer tous d’accord de la signification de ces

mots, de la même façon que Clapmarius s’en est servy en tout son livre.

Or cela me feroit aucunement redouter l’indignation de tous ces grands

personnages, si je m’emancipois sans leur avoir demandé permission, de

leur dire qu’usurpant ce mot de secrets d’Estat, selon qu’il a esté

exposé cy-dessus, ils semblent s’éloigner de sa signification, & ne pas

bien comprendre la nature de la chose; estant certain que ces dictions

Latines, [60]_secretum & arcanum_, desquels ils se servent pour

l’exprimer, ne doivent point estre attribuez aux preceptes & maximes

d’une science, laquelle est commune, entenduë & pratiquée par un chacun:

mais seulement à ce que pour quelque raison ne doit estre ny connu ny

divulgué, parce que suivant que remarque le Poëte Marbodæus,

[61]_Non secreta manent, quorum fit conscia turba._

(Libr. de Gem.)

[60] Secret & caché.

[61] Les choses qu’on communique à plusieurs personnes, ne demeurent

pas secretes.

[62] Secret.

Aussi apprenons nous des Grammairiens, que ce mot [62]_d’arcanum_, peut

estre derivé ab [63]_arce_, soit comme est d’avis Festus Pompeius, que

les Augures eussent coustume d’y faire un certain sacrifice, qu’ils

vouloient éloigner de la connoissance du peuple, ou parce que toutes

choses secretes & de consequence sont mieux gardées [64]_in arce_, qu’en

autre lieu. Ceux qui le tirent [65]_ab arca_ semblent aussi ne se pas

éloigner de la même opinion, & les bons Auteurs ne se sont jamais servis

de ces deux mots qu’en pareille signification. Virgile,

[66]_Longius & volvens fatorum arcana movebo._

(Æneid. 1.)

[63] Forteresse.

[64] Dans une forteresse.

[65] Coffre.

[66] Et je vous raconteray plus au long le secret des fatalités.

& en un autre lieu:

[67]_Te colere, arcanos etiam tibi credere sensus._

[67] T’honorer & te confier les plus secretes pensées & passions de

mon cœur.

Horace,

[68]_Secretumque teges & vino tortus & irâ._

[68] Le vin ni la colere ne te doivent pas faire reveler le secret

qu’on t’aura confié.

Et pour finir par celle de Lucain, n’a-t-il pas dit en parlant de la

source du Nil, qui estoit totalement inconnuë aux Egyptiens mêmes,

[69]_Arcanum natura caput non protulit ulli,

Nec licuit populis parvum te Nile videre,

Amovitque sinus, & Gentes maluit ortus

Mirari quam nosse tuos._

[69] La nature n’a découvert à personne ta source, ô Nil, & il n’y a

point de peuple qui ait pû te voir en ton commencement: elle a

éloigné tes replis, & a mieux aimé faire admirer ton origine aux

nations, que de la leur faire connoître.

Je remarqueray toutefois comme en passant, que l’on peut tirer un beau

parallele entre ce fleuve du Nil & les secrets d’Estat. Car tout ainsi

que les peuples plus voisins de sa source en tiroient mille commoditez

sans avoir aucune connoissance de son origine; ainsi faut-il que les

peuples admirent les heureux effets de ces Coups de Maistre sans

pourtant rien connoistre de leurs causes & divers ressorts. Or aprés

avoir monstré que ces Ecrivains ont corrompu les mots, nous pouvons

encore dire qu’ils ont pareillement depravé la nature de la chose, veu

qu’ils nous proposent des preceptes generaux & des maximes universelles,

fondées sur la justice & droit de Souveraineté, & par consequent

permises & pratiquées tous les jours, au veu & sceu de tout le monde;

lesquels neanmoins ils estiment estre des secrets d’Estat. Aussi ne

prenoient-ils pas garde qu’il y a une grande difference entre ceux-là, &

ceux dont nous voulons parler; puis que un chacun est fait sçavant, &

rendu capable des premiers, pour si peu d’estude qu’il veüille faire

dans les Auteurs qui en ont traitté; où au contraire ceux dont il est

maintenant question, naissent dans les plus retirez cabinets des

Princes, & ne se traittent ny deliberent en plein Senat, ou au milieu

d’une Cour de Parlement; mais entre deux ou trois des plus avisez & plus

confidens Ministres qu’ait un Prince. Et en effet, nous voyons

qu’Auguste, lors qu’il eut dessein, aprés avoir gagné la bataille

Actiaque, & appaisé les guerres civiles & étrangeres, de quitter le

titre d’Empereur, & de rendre la liberté à sa patrie; il n’en communiqua

pas au Senat, quoy qu’il l’eust augmenté de six cens Senateurs; ny à son

Conseil particulier, qui estoit composé de vingt personnes les plus

doctes & judicieuses qu’il avoit pû choisir; mais il proposa & remit

toute cette affaire au jugement de ses deux principaux Amis, Ministres,

& Confidens, Mecenas & Agrippa, [70]_quibuscum Imperii arcana

communicare solebat_, dit Dion. (Libr. 53.) Et si nous voulons remonter

jusques à ce grand homme qui luy avoit resigné sa fortune entre les

mains, Jules Cesar; nous trouverons dans Suetone [71]_in Julio_, qu’il

n’avoit que Quintus Pædius, & Cornelius Balbus, avec lesquels il

communiquoit τὰ μυσικάτατα, c’est à dire ce qu’il avoit de plus secret &

caché dans l’ame. Les Lacedemoniens qui augmenterent beaucoup leur Estat

aprés la Victoire de Lisandre, établirent bien un conseil de trente

personnes pour gouverner les affaires de leur Republique, mais non

contens de ce, ils choisirent douze des plus judicieux & avisez de leurs

Citoyens, pour estre comme les Oracles qui devoient par leur réponse

conclure les Coups d’Estat. Les Venitiens font aujourd’huy de même avec

leurs six Procureurs de Saint Marc; & il n’y a aucun Souverain tant

foible soit-il & de peu de consideration, qui soit si mal avisé, que de

remettre au jugement du public ce qui à peine demeure assez secret dans

l’oreille d’un Ministre ou Favori. C’est ce qui a fait dire à

Cassiodore, [72]_Arduum nimis est Principis meruisse secretum_, (Libr.

8. Epist. 10.) & en un autre lieu, où il parle d’un Conseiller secret de

Theodoric, [73]_Tecum pacis certa, tecum belli dubia conferebat, & quod

apud sapientes Reges singulare munus est, ille sollicitus ad omnia,

tecum pectoris pandebat arcana._ (Lib. 8. Epist. 9.) Eust-il pas fait

beau voir, que Charles IX eust deliberé de faire la Saint Barthelemy

avec tous les Conseillers de son Parlement, & que Henry III eust conclu

la mort de Messieurs de Guise au milieu de son Conseil? Je croy certes

qu’ils y eussent aussi-bien reüssi, comme à vouloir prendre les lievres

au son du tambour, ou les oiseaux avec des sonnettes. Et de plus je

demanderois volontiers à ces Messieurs, si tant est qu’ils appellent les

regles communes de regir & gouverner les Royaumes, [74]_Arcana

Imperiorum_, quel nom ils pourront donner à ces secrets meslez d’un peu

de severité, & sujets à la prudence extraordinaire, desquels nous venons

maintenant de parler. Car de les appeller comme fait Clapmarius aprés

Tacite, [75]_Flagitia Imperiorum_, c’est plustost remarquer ceux qui

sont faits en consideration d’un bien particulier, & par quelque Tyran,

que beaucoup d’autres qui se font pour l’interest public, & avec toute

l’equité que l’on peut apporter en ces grandes entreprises, qui

toutefois ne peuvent jamais estre si bien circonstanciées, qu’elles ne

soient toujours accompagnées de quelque espece d’injustice, & sujettes

par consequent au blasme & à la calomnie.

[70] Auxquels il avoit accoustumé de communiquer les secrets de

l’Empire.

[71] Sur Julius.

[72] C’est par trop difficile d’avoir merité d’estre introduit dans le

secret du Prince.

[73] Il conferoit avec toy des choses certaines de la paix & des

douteuses de la guerre, &, ce qui est une faveur singuliere d’un Roy

sage & prudent, comme il avoit soin de tout, il te reveloit les plus

secretes pensées de son cœur.

[74] Les secrets des Empires.

[75] Fourberies des Empires.

Ces mots estant ainsi expliquez, il nous faut passer à la nature de la

chose qu’ils signifient: Or pour la bien penetrer & comprendre, il est

besoin d’en tirer la recherche de plus haut, & monstrer comme en la

Monastique ou gouvernement d’un seul, & en l’œconomie ou administration

d’une famille, qui sont les deux pivots de la Politique, il y a de

certaines ruses, détours, & stratagemes, desquels beaucoup se sont

servis, & se servent encore tous les jours pour venir à bout de leurs

pretensions. Charon en son livre de la Sagesse, Cardan en ses œuvres

intitulées [76]_Proxeneta, de utilitate capienda ex adversis, & de

sapientia_; Machiavel en ses discours sur T. Live, & en son Prince, en

ont donné assez amplement les preceptes. Pour moy ce me sera assez d’en

rapporter quelques exemples; aprés avoir toutefois observé qu’encore que

Juste Lipse (Civil. doctr. lib. 4. c. 13.) ait dit du dernier, [77]_Ab

illo facile obtinebimus, nec maculonem Italum tam districtè damnandum

(qui misera qua non manu hodie vapulat), & esse quandam, ut vir sanctus

ait, καλὴν καὶ ἐπαινετὴν πανουργίαν, honestam atque laudabilem

calliditatem_, (Basil. in Proverb.) & que Gaspar Schioppius ait fait un

petit livre en sa defense; on luy peut neanmoins sçavoir mauvais gré, de

ce que

[78]_Floribus Austrum

Perditus, & liquidis immisit fontibus Apros._

(Virg. Bucol. Ecl. 2.)

[76] Le Courtier, ou moyenneur, du profit qu’on peut tirer des

infortunes, & de la sagesse.

[77] Nous obtiendrons facilement de luy, que ce broüillon d’Italien

n’est pas tant à blâmer, quoy que les plus chetifs se mêlent de le

condamner aujourd’huy; & qu’il y a de certaines ruses loüables &

honnestes, comme dit le saint homme.

[78] Il a malheureusement jetté un vent furieux dans les fleurs, & des

sangliers dans les fontaines pour en troubler les clairs ruisseaux.

Ayant le premier franchi le pas, rompu la glace, & profané, s’il faut

ainsi dire, par ses écrits, ce dont les plus judicieux se servoient

comme de moyens tres-cachez & puissans pour faire mieux reüssir leurs

entreprises. Aussi ferois-je conscience d’ajouster quelque chose à ce

qu’il en a dit, si les susnommez & beaucoup d’autres Politiques ne

m’avoient devancé, & donné quand & quand sujet de dire en cette matiere,

ce que Juvenal disoit de la Poësie.

[79]_Stulta est clementia, cum tot ubique

Vatibus occurras, perituræ parcere chartæ._

(Satyr. 1.)

[79] C’est une sotte clemence d’épargner le papier perissable, puisque

tu te rencontres si souvent en tant de lieux parmy les poëtes.

Or entre les secrets de la Monastique, je ne pense pas qu’il y en ait de

plus relevez, eu égard à leur fin, que ceux qui ont esté pratiquez par

certaines personnes, qui pour se distinguer du reste des hommes, ont

voulu établir parmy eux quelque opinion de leur divinité. Ainsi voyons

nous que Salmonée avoit fait élever un pont d’airain, sur lequel faisant

rouler son carrosse attelé de puissans chevaux, & dardant d’un costé &

d’autre des feux d’artifice, il s’imaginoit de bien contrefaire le

foudre & les tonnerres de Jupiter, d’où le Poëte a pris occasion de

dire,

[80]_Vidi & crudeles dantem Salmonea pœnas,

Dum flammas Jovis, & sonitus imitatur Olympi._

(Virg. Æn. 6.)

[80] J’y vis aussi Salmonée qui soufroit d’étranges peines pour avoir

imité les flammes de Jupiter Olympien, & pour avoir contrefait le

bruit de ses foudres.

Psaphon, qui n’estoit pas moins ambitieux que le precedent, nourrissoit

grande quantité de Pies, Merles, Jais, Perroquets & autres oiseaux

semblables, & aprés leur avoir bien appris à prononcer ces paroles,

_Psaphon est Dieu_, il les mettoit en liberté, afin que ceux qui

entendoient tant & de si extraordinaires témoins de sa divinité, fussent

plus facilement portez à la croire. Ainsi Heraclides le Pontique avoit

commandé à un de ses plus affidez serviteurs, de cacher sous ses

vestemens aprés qu’il seroit decedé, une grande Couleuvre, qu’il

nourrissoit dés long-temps auparavant à ce dessein, afin que cet animal

éveillé par le bruit que l’on feroit, portant son corps en terre,

s’élançast au milieu des pleureurs, & donnast sujet à la populace de

croire, que Heraclite avoit esté deïfié. Pour Empedocle il y proceda

avec plus de courage & de generosité, comme il estoit bien-seant à un

Philosophe; car estant assez âgé & comblé de gloire & d’honneur, il se

precipita volontairement dans les souspiraux & volcans du mont Ætna en

Sicile, pour faire croire son ravissement au Ciel, ne plus ne moins que

Romulus établit l’opinion du sien, en se noyant dans les Marests des

Chevres,

[81]_Deus immortalis haberi

Dum cupit Empedocles, ardentem frigidus Æthnam

Insiluit._

(Horat. de arte Poët.)

[81] Empedocle, voulant qu’on le tinst pour un Dieu immortel, se jetta

froidement dans les flammes du mont Ætna.

Les Athées, qui trouvent à glosser sur tous les passages de la sainte

Ecriture, tiennent que celuy-cy du Deuteronome, (cap. 34.) [82]_non

cognovit homo sepulchrum ejus usque in præsentem Diem_, se doit entendre

de la même sorte, & que Moyse s’ensevelit en quelque precipice ou

abysme, pour estre puis aprés élevé dans les cieux par les Israëlites;

au lieu qu’ils devroient plûtost croire, & demeurer d’accord avec les

Chrestiens, qu’il cacha veritablement son corps, pour empescher les

Juifs de l’idolatrer aprés sa mort, connoissant fort bien qu’ils

estoient portez non moins de leur naturel, que par la hantise qu’ils

avoient eu avec les Egyptiens, à adorer tous ceux desquels ils avoient

receu quelque bien, ou de qui ils croyoient que la vertu estoit

singuliere & extraordinaire. L’on peut faire encore le même jugement de

ce que Diogenes Laërce rapporte de la Cuisse d’or de Pythagore, puis que

Plutarque en la vie de Numa dit ouvertement que ce fut une feinte &

stratageme de ce Philosophe, pour établir aussi-bien que les autres

l’opinion de sa divinité. Mais ce que fit Hercules fut beaucoup plus

ingenieux; car estant fort versé en Astrologie, témoin les Fables de sa

vie qui luy font porter le Ciel avec Atlas, il choisit justement l’heure

& le temps de l’apparition d’une grande Comete, pour se mettre sur le

bucher ardant, où il vouloit finir ses jours, afin que ce nouveau feu du

Ciel assistast comme témoin, & fist croire de luy ce que les Romains par

aprés vouloient persuader de leurs Empereurs, au moyen de l’aigle qui

s’envoloit du milieu des flammes, comme pour porter l’ame du defunct

entre les bras de Jupiter. Beaucoup d’autres, qui estoient plus modestes

& retenus en leurs desseins, se sont contentez de nous donner à

connoistre le soin que les Dieux prenoient de leurs personnes, par la

continuelle assistance de quelque Genie, ou particuliere divinité; comme

firent entre les Anciens Socrate, Plotin, Porphyre, Brutus, Sylla, &

Apollonius, pour ne rien dire de tous les Legislateurs; & parmy les

modernes Pic de la Mirandole, Cecco d’Ascoli, Hermolaus, Savonarole,

Niphus, Postel, Cardan, & Campanelle, qui se vantent tous d’en avoir eu

& de leur avoir parlé, sans toutefois qu’on les puisse accuser d’avoir

pratiqué les ceremonies Theurgiques, du livre faussement attribué à

Virgile [83]_de videndo Genio_; ou les mentionnées par Arbatel dans je

ne sçay quel fatras de semblables Livres, que l’on a grand tort de

publier sous le nom d’Agrippa. Aussi pour moy j’aimerois beaucoup mieux

établir la verité de ces Histoires, sur la merveilleuse force des

contractions d’esprit fort bien expliquées par Marsile Ficin & Jordanus

Brunus, desquels aussi Palingenius en trois ou quatre endroits de son

Zodiaque ne semble pas se beaucoup éloigner. Si nous n’aimons encore

mieux dire que tous ces Messieurs ont joüé de l’imposture, & ont voulu

imiter les fables de Numa, Zamolxis, & Minos, ou plustost celles que les

Rabins & Cabalistes (_Reuchlin. libr. de Cabala._) ont plaisamment

forgées sur les Patriarches du Vieil Testament, & nous voulant faire

croire de bonne foy, qu’Adam avoit esté gouverné par son Ange Raziel,

Sem par Jophiel, Abraham par Frza-d-Kiel, Isaac par Raphaël, Jacob par

Piel, & Moyse par Mittaron,

[84]_Sed credat Judæus apella,

Non ego._

[82] L’homme n’a point connu son sepulchre jusques à ce jourd’huy.

[83] Du moyen de voir les Genies.

[84] Mais que le Juif circoncis le croye, & non pas moy.

Quoy que c’en soit, on peut remarquer dans les Historiens, que ces ruses

n’ont pas toujours esté inutiles, puis que Scipion les ayant

judicieusement pratiquées il s’acquit la reputation d’un grand homme de

bien parmy les Romains, & fut envoyé conquester les Espagnes n’ayant

encore atteint l’âge de XXIV ans; Mais voyez aussi de quelle façon T.

Live (Libr. 6.) en parle: [85]_Fuit Scipio non tantùm veris artibus

mirabilis, sed arte quoque quadam adinventa in ostentationem composita,

pleraque apud multitudinem, aut per nocturnas visas species, aut veluti

divinitus mente monita agens._ Ainsi en ont fait beaucoup de Princes &

particuliers, & quand leur esprit n’a pas esté capable de ces finesses &

inventions si relevées, ils se sont contentez de donner par quelques

autres, le plus de lustre & de splendeur à leurs actions qu’il leur a

esté possible. C’est pourquoy Tacite a dit que Vespasien estoit,

[86]_omnium quæ diceret atque ageret arte quadam ostentator_, (Annal.

lib. 3.) & Corbulo nous est representé dans le même, [87]_super

experientiam sapientiamque, etiam specie inanium validus_; & ce avec

grande raison, puis que comme il dit en un autre endroit,

[88]_Principibus omnia ad famam dirigenda_, veu que suivant la remarque

de Cardan, [89]_Æstimatio & opinio rerum humanarum Reginæ sunt_. (Lib.

3. de utilit.)

[85] Scipion ne se faisoit pas seulement admirer par les veritables

arts & sciences qu’il possedoit, mais aussi par un certain artifice

qu’il avoit trouvé & dont il se servoit fort utilement à se faire

paroistre; & faisoit plusieurs choses devant le peuple ou par le

moyen des visions qu’il disoit avoir euës de nuit, ou comme s’il en

avoit esté divinement averti & qu’on le luy eût inspiré du ciel.

[86] Fort artificieux à donner du lustre à tout ce qu’il faisoit & à

tout ce qu’il disoit.

Considerations politiques sur les coups d'estat · 第 2 / 12 段