CONSIDERATIONS
POLITIQUES
SUR LES
COUPS D’ESTAT.
Par Gabriel Naudé, Parisien.
Sur la Copie de Rome.
M DC LXVII.
AU LECTEUR.
Ce livre n’ayant esté composé que pour la satisfaction d’un particulier,
on n’en fit imprimer que 12 exemplaires, qui n’ont paru que dans fort
peu de Cabinets où ils ont toujours tenu le premier rang entre les
pieces curieuses; mais comme le hazard m’en a donné une copie, j’ay cru
que je n’obligerois pas peu le public en luy donnant un thresor qui
n’estoit possedé que de fort peu de personnes; cela joint au merite de
l’auteur & à celuy de l’ouvrage, à qui on faisoit tort de ne les pas
faire connoistre, m’ont obligé à le mettre sous la presse, & à inserer à
la fin de chaque page la traduction Françoise des citations Greques,
Latines & Italiennes qui sont dans le corps du livre, afin de faire
connoistre le merite de l’œuvre à plus de personnes, & donner au livre
la seule perfection qui sembloit y manquer; ceux qui le liront
admireront ce Traité & me sçauront bon gré de leur avoir fait part d’une
piece si rare. Adieu.
Ce livre n’a pas esté composé pour plaire à tout le monde, si l’Auteur
en eust eu le dessein, il ne l’auroit pas écrit du stile de Montagne &
de Charon, dont il sçait bien que beaucoup de personnes se rebuttent à
cause du grand nombre des citations Latines. Mais comme il ne s’est mis
à le faire que par obeïssance, il a esté obligé de coucher sur le papier
les mêmes discours, & de rapporter les mêmes autoritez dont il s’estoit
servy en parlant à son Eminence. Aussi n’est-ce pas pour rendre cet
ouvrage public qu’il a esté mis sous la presse; elle n’a roulé que par
le commandement, & pour la satisfaction de ce grand Prelat, qui n’a ses
lectures agréables que dans la facilité des livres imprimez: Et qui pour
cette cause a voulu faire tirer une _douzaine d’exemplaires_ de
celuy-cy, au lieu des copies manuscrites qu’il en faudroit faire. Je
sçay bien que ce nombre est trop petit pour permettre que ce livre soit
veu d’autant de personnes que le Prince de Balzac & le Ministre de
Sillion. Mais comme les choses qu’il traitte sont beaucoup plus
importantes, il est aussi fort à propos qu’elles ne soient pas si
communes. Et en un mot l’Auteur n’a eu autre but que la satisfaction de
son Eminence, tant pour composer, que pour publier cet ouvrage.
A l’Auteur.
L’un s’émerveillera de vous voir en jeunesse
Déja tout posseder, ce que l’antiquité,
Se travaillant sans fin dans son infinité,
A peine a sceu tirer des Tresors de sagesse.
Un autre admirera l’heroïque hardiesse,
Dont voulant rétablir icy la liberté,
Vous combatés si bien contre la fausseté,
Même dedans la place où elle est la Maitresse.
Bref, dans vostre discours chacun admirera
Une diversité des merveilles qu’il a;
Mais voicy celle-là qu’entre autres j’ay trouvée:
C’est que sçachant si bien le naturel des Grands,
Leur maxime & leurs _COUPS_, vous soyez si long-temps
Resté dans une vie innocente & privée.
Jac. Bouchard, à Rome.
A MONSEIGNEUR,
L’EMINENTISSIME
CARDINAL
DE BAGNI,
mon tres-bon & tres-honoré
Maistre.
[1]_Non equidem hoc studeo, bullatis ut mihi nugis
Pagina turgescat dare pondus idonea sumo:
Secreti loquimur, tibi nunc, hortante camœna,
Excutienda damus præcordia._
(Pers. Sat. 5.)
[1] Je n’ay point essayé d’enfler mes ouvrages de sornettes boufies
qui ne font que de la fumée. Je vous parle confidemment, & la muse
me sollicite de vous découvrir le fond de mon ame.
MONSEIGNEUR,
Puis que vous estes maintenant à Rome, joüissant des honneurs qui
servent de recompense à vos merites, & vivant dans le repos que les
fonctions publiques heureusement exercées en sept Gouvernemens, une
Vice-legation, & deux Nonciatures vous y ont acquis: je n’ay pas cru
pouvoir mieux employer le loisir duquel vostre bien-veillance & vostre
bonté extraordinaire m’y font pareillement joüir, qu’en vous entretenant
des plus relevées Maximes de la Politique, & de ces grandes affaires
d’Estat, en la conduite desquelles V. E. a tellement fait remarquer sa
prudence, que les plus grands Genies qui gouvernent presentement toute
l’Europe, en sont demeurez remplis d’étonnement, & n’ont jamais mieux
reüssi aux deliberations & entreprises les plus difficiles, que lors
qu’ils les ont maniées suivant les bons & genereux avis qu’il vous a
pleu de leur en donner, _Adeò_
[2]_Nil desperandum Teucro duce & auspice Teucro!_
(Horat. l. 1. carm. Ode 7.)
[2] Aussi ne faut-il point desesperer, puisque Teucer marche à la
teste, il ne faut rien craindre aussi sous le bonheur de sa
conduite.
Chapitre I.
Objections que l’on peut faire contre ce discours avec les Réponses
necessaires.
Mais à grand peine, MONSEIGNEUR, ay-je tracé les premieres lignes de ce
Discours, que je me treuve renfermé entre deux puissantes difficultez,
capables à mon avis d’empécher toute autre personne qui auroit moins de
courage & d’affection que moy, de passer outre, & de glacer le sang des
plus échauffez à la recherche de ces Resolutions, non moins perilleuses
que extraordinaires. Car si le judicieux Poëte Horace (_Ode 1. lib. 2._)
disoit ingenûment à son amy Pollio, qui vouloit écrire l’histoire des
guerres civiles arrivées de son temps,
[3]_Periculosæ plenum opus aleæ
Tractas, & incedis per ignes
Suppositos cineri doloso._
[3] Vostre ouvrage est perilleux, & vous marchez sur des feux cachés
sous une cendre trompeuse.
Quel bon succés peut-on attendre de cette mienne entreprise beaucoup
plus difficile & temeraire: veu que pour ne rien dire du danger qu’il y
a de vouloir déchiffrer les actions des Princes, & faire voir à nud ce
qu’ils s’efforcent tous les jours de voiler avec mille sortes
d’artifices; il y en a encore deux autres de non moindre consequence;
l’un desquels je puis en quelque façon apprehender pour ce qui regarde &
touche vostre personne; comme aussi rencontrer l’autre en ce qui
concerne la mienne.
Et pour ce qui est du premier je dirois volontiers avec le Poëte qui a
si bien traitté la Philosophie dans ses beaux vers, qu’il est maintenant
le seul & unique soustien de sa secte:
[4]_Illud in his rebus vereor, ne forte rearis,
Impia te rationis inire elementa, viamque
Indugredi sceleris._
(Lucret. lib. 1.)
[4] J’apprehende que de ce pas il ne vous viene en l’esprit que vous
estes dans les elemens de l’impieté, & que vous entrez dans la voie
du crime.
Au moins devrois-je craindre à bon droit de blesser les oreilles de V.
E., d’effaroucher ses yeux, & de troubler la douceur & facilité de sa
nature, aussi-bien que le repos & l’intégrité de sa conscience, par le
recit de tant de fourbes, de tromperies, violences & autres semblables
actions injustes (comme elles semblent de premier abord) & tyranniques,
qu’il me faudra cy-aprés deduire, expliquer & defendre.
Que si Enée, l’un des plus resolus Capitaines de l’antiquité, fut
tellement émeu de commiseration au seul recit qu’il luy falloit faire
devant la Reyne de Carthage, du sac & des ruïnes de la Ville de Troye
qu’il ne le put commencer que par ces paroles:
[5]_Quanquam animus meminisse horret, luctuque refugit._
(Virgil. Æn. 2.)
[5] Bien que mon ame ait horreur de s’en souvenir, & qu’elle s’éloigne
de tout son pouvoir de la seule pensée d’un deuil si sensible.
Et si un certain Empereur qui n’a toutefois pû éviter le surnom de
Cruel, dit un jour au Prevost, qui luy faisoit signer la condamnation de
deux pauvres miserables: [6]_Utinam nescirem literas_: (Senec. lib. 2.
de clem.) Ne pourriez-vous pas souhaitter avec plus de raison de n’avoir
jamais veu ce discours; puis qu’il ne vous doit entretenir que de ce qui
est le moins convenable à vostre grande humanité, candeur &
bien-veillance? Et puis ne ferois-je pas beaucoup mieux de suivre le
conseil de Salomon, [7]_coram Rege tuo noli videri sapiens_, & vivre
dans la continuation des estudes esquelles j’ay esté nourri dés ma
jeunesse, que de paroistre devant vous avec ces conceptions
extravagantes, comme Diognotus fit avec les siennes devant Alexandre,
pour se faire estimer un grand Ingenieur & Architecte? veu
principalement que je puis apprehender d’avoir pareille issuë de ce
raisonnement, qu’eut le Grammairien Phormion de celuy de l’art militaire
qu’il fit devant Annibal, estimé le premier Capitaine de son temps?
[8]_Omnes siquidem videmur nobis saperdæ, festivi, belli, quum simus
copreæ._ (Varro.)
[6] Pleût à Dieu que je n’eusse aucune connoissance des lettres.
[7] Ne veuille pas faire le sage devant ton Roy.
[8] Veu même qu’il nous semble à tous que nous sommes sages, plaisans
& beaux, quoique nous ne soyons que des boufons.
Et à la verité quand je viens à considerer le peu de moyens que j’ay
pour me bien acquiter de cette entreprise, qui est la seconde
difficulté, que j’ay presque envie de ne point passer outre & de m’en
déporter entierement; afin de ne point encourir la censure que Phœbus
donna en pareille rencontre à son fils dans le Poëte,
[9]_Magna petis, Phaëton, & quæ non viribus ipsis
Munera conveniunt._
(Ovid. in Met.)
[9] Tu demandes des choses grandes, Phaëton, & des dons qui ne sont
pas proportionnés à tes forces.
Aussi fit-il une cheute memorable pour s’estre approché trop prés du
Soleil; & plusieurs qui n’avoient pas moins de temerité ont signalé leur
perte par la trop grande hardiesse de leur entreprise. Et moy qui suis
encore tout nouveau en ces exercices,
[10]_Ense velut nudo parmaque inglorius alba._
(Virgil. Æn. 9.)
[10] Comme portant une épée à la main avec une rondache blanche, pour
ne m’estre point encore signalé dans le peril.
Oseray-je bien me mesler de ces sacrifices, plus cachez que ceux de la
Déesse Eleusine, sans y estre initié? Avec quelle asseurance pourray-je
entrer dans le fond de ces affaires, penetrer les cabinets des Grands,
passer au sanctuaire où se forment tous ces hardis desseins, sans avoir
eu l’addresse & la communication de ceux qui les conduisent? Certes je
pardonnerois volontiers à celuy qui me voyant en cette resolution,
jugeroit incontinent, que ce seroit violenter la nature, laquelle ne
passe jamais si promptement d’une extremité à l’autre; ou pour en parler
plus moderément, que ce seroit avec beaucoup plus de hardiesse que de
raison, vouloir singler sur les plus hautes mers sans Boussole, &
s’engager dans un labyrinthe de ruses, & de subtilitez infinies, sans
avoir en main le filet de cette science pour s’en déveloper avec le
succés d’une issuë favorable. Et ce d’autant plus volontiers qu’il n’en
est pas icy, comme de ceux qui envisagent avec beaucoup moins de
difficulté le Soleil, qu’ils sont plus éloignez de sa face; ou bien
comme de ces peintres, dont ceux qui ont la veuë courte, font
d’ordinaire les plus excellens Tableaux: mais plustost que cette
Prudence Politique est semblable au Prothée, duquel il nous est
impossible d’avoir aucune connoissance certaine, qu’aprés estre
descendus [11]_in secreta senis_, & avoir contemplé d’un œil fixe &
asseuré, tous ses divers mouvemens, figures & metamorphoses, au moyen
desquelles
[11] Dans les secrets de ce vieillard.
[12]_Fit subito sus horridus, atraque Tigris,
Squammosusque Draco, & fulva cervice Leæna._
(Virgil. in Georg. IV.)
[12] Tout d’un coup il vous presente l’horreur d’un sanglier, il se
couvre de la peau noire d’un tygre, des écailles d’un dragon, & du
poil roux d’une lionne.
Toutefois comme le jeune Aristée ne fut point détourné par les grandes
difficultez que luy proposoit Arethuse, d’entreprendre son voyage, &
d’obtenir en suite toute sorte de contentement: Aussi les precedentes
n’auront pas plus de force en mon endroit, & mille autres davantage ne
me pourroient empescher, qu’aprés m’estre avisé du conseil que donne
Pline le jeune, [13]_tutius per plana, sed humilius & depressius iter;
frequentior currentibus quàm reptantibus lapsus; sed & his non
labentibus nulla laus, illis nonnulla laus etiamsi labantur_, je ne
fournisse entierement la carriere du dessein que je me suis proposé.
[13] Les chemins unis sont bien plus assurez, mais aussy plus bas &
plus ravalez; ceux qui courent tombent bien plus souvent que ceux
qui marchent bellement; mais ceux-cy ne remportent aucune loüange
quoi qu’ils ne tombent pas, au lieu que ceux-là en acquierent en
quelque façon encore bien qu’ils tombent.
C’est pourquoy, MONSEIGNEUR, pour répondre aux deux difficultez que je
me suis faites cy-dessus; & à celle qui regarde V. E. premierement, il
ne faut point apprehender que cette doctrine heurte tant soit peu vostre
pieté, ou trouble aucunement le repos & l’integrité de vostre
conscience, comme il semble de premier abord, que ces trois vers de
Lucrece le veüillent persuader: le Soleil épand sa lumiere sur les
choses les plus viles & abjectes sans en estre gasté ou noircy,
[14]_Nec quia forte lutum radiis ferit, est ideo ipse
Fœdus; non sordet lumen quum sordida tangit._
(Paling. in Scorp.)
[14] Bien que de ses rayons il puisse toucher de la bouë, il n’en est
pas pour cela soüillé; la lumiere ne se soüille point quand elle
touche des choses sales.
Les Theologiens ne sont pas moins religieux pour sçavoir en quoy
consistent les heresies; ny les Medecins moins preud’hommes, pour
connoistre la force & la composition de tous les venins. Les habitudes
de l’entendement sont distinguées de celles de la volonté, & les
premieres appartiennent aux sciences, & sont toujours loüables, les
secondes regardent les actions morales, qui peuvent estre bonnes ou
mauvaises. Tritheme & Pererius ont monstré qu’il estoit expedient qu’il
y eust des Magiciens, & que l’on sceust au vray le moyen d’invoquer les
demons, pour convaincre par l’apparition d’iceux l’incredulité des
Athées: Les soldats vont d’ordinaire aux exercices pour apprendre à bien
manier la picque, & à tirer du mousquet; afin de pouvoir avec plus
d’artifice & d’industrie, tuër les hommes & détruire leurs semblables:
mais ils ne s’en servent neanmoins que contre les ennemis de leur
Prince, ou de la patrie: Les meilleurs Chirurgiens n’estudient autre
chose qu’à pouvoir dextrement couper bras & jambes, & ce pour le salut
des malades,
[15]_Truncantur & artus,
Ut liceat reliquis securum degere membris._
(Claud. 2. in Eutrop.)
[15] On coupe certains membres, afin de garantir les autres par le
retranchement de ceux-là.
Pourquoy doncque sera-t-il defendu à un grand Politique, de sçavoir
hausser ou baisser, produire ou resserrer, condamner ou absoudre, faire
vivre ou mourir, ceux qu’il jugera expedient de traitter de la sorte,
pour le bien & le repos de son Estat.
Beaucoup tiennent que le Prince bien sage & avisé, doit non seulement
commander selon les loix; mais encore aux loix même si la necessité le
requiert. Pour garder justice aux choses grandes, dit Charon, il faut
quelquefois s’en détourner aux choses petites, & pour faire droit en
gros, il est permis de faire tort en détail.
Que si l’on m’objecte qu’il n’est pas toutefois à propos de discourir de
ces choses, & que c’est proprement mettre [16]_gladium ancipitem in manu
stulti_, que de les enseigner; je répondray à cela, que les méchans
peuvent abuser de tout ce qu’il y a de meilleur en ce monde, & faire
comme les mouches bastardes & frelons, qui convertissent les plus belles
fleurs en amertume: Les Heretiques trouvent les fondemens de leur
impieté dans la Sainte Ecriture: Les Paracelsistes abusent du texte
d’Hippocrate pour établir leurs songes: Les Avocats citent le Code & les
Pandectes, pour defendre les plus coupables; & neanmoins l’on n’a jamais
songé à supprimer ces Livres: l’épée peut aussi-tost offenser que
defendre, le vin aussi-tost enyvrer que nourir, les remedes aussi-tost
tuër que guerir; & personne toutefois n’a encore dit que leur usage ne
fust tres-necessaire. C’est une loy commune à toutes les choses,
qu’estant instituées à bonne fin, l’on en abuse bien souvent: la Nature
ne produit pas les venins pour servir aux poisons, & à faire mourir les
hommes, parce qu’en ce faisant elle se détruiroit elle-même: mais c’est
nostre propre malice qui les convertit en cet usage, [17]_Terra quidem
nobis malorum remedium genuit, nos illud vitæ fecimus venenum._ (Plin.
lib. 18. cap. 1.)
[16] Une épée à deux tranchans entre les mains d’un fol.
[17] La terre nous a bien produit des remedes pour soulager nos maux;
mais nous les avons convertis en poison pour nous oster la vie.
Mais il faut encore passer outre, & dire que la malice & la depravation
des hommes est si grande, & les moyens desquels ils se servent pour
venir à bout de leurs desseins si hardis & dangereux, que de vouloir
parler de la Politique suivant qu’elle se traitte & exerce aujourd’huy,
sans rien dire de ces Coups d’Estat, c’est proprement ignorer la Pedie,
& le moyen qu’enseigne Aristote dans ses Analytiques, pour parler de
toutes choses à propos, & suivant les principes & demonstrations qui
leur sont propres & essentielles, [18]_est enim pædiæ inscitia nescire,
quorum oporteat quærere demonstrationem, quorum verò non oporteat_:
comme il dit en sa Metaphysique. C’est pourquoy Lipse & Charon, bien
qu’ils ne fussent pas des Timons & Mysantropes, ont voulu traitter de
cette partie, pour ne point laisser leurs ouvrages imparfaits: Et le
même Aristote qui n’avoit pas accoustumé de rien faire [19]ἀπαιδεύτως,
lors qu’il a traitté de la Politique & des gouvernemens opposez à la
Monarchie, Aristocratie & Democratie, qui sont la tyrannie, l’olygarchie
& l’ochlocratie, il donne aussi-bien les preceptes de ces trois vicieux
que des legitimes. En quoy il a esté suivi par Saint Thomas en ses
Commentaires, où aprés avoir blasmé & dissuadé par toutes raisons
possibles la domination tyrannique, il donne neanmoins les avis & les
regles communes pour l’établir, au cas que quelqu’un soit si méchant que
de le vouloir faire. Et qu’ainsi ne soit, voila ses propres mots tirez
du Commentaire sur le cinquiéme des Politiques texte XI. [20]_Ad
salvationem tyrannidis, expedit excellentes in potentia vel divitiis
interficere, quia tales per potentiam quam habent possunt insurgere
contra Tyrannum. Iterum expedit interficere sapientes, tales enim per
sapientiam suam possunt invenire vias ad expellendam tyrannidem, nec
scholas, nec alias congregationes, per quas contingit vacare circa
sapientiam permittendum est, sapientes enim ad magna inclinantur, & ideò
magnanimi sunt, & tales de facili insurgunt. Ad salvandam tyrannidem
oportet quod Tyrannus procuret, ut subditi imponant sibi invicem crimina
& turbent se ipsos, ut amicus amicum, & populus contra divites, &
divites inter se dissentiant, sic enim minus poterunt insurgere propter
eorum divisionem: oportet etiam subditos facere pauperes, sic enim minus
poterunt insurgere contra Tyrannum. Procuranda sunt vectigalia, hoc est
exactiones multæ, magnæ, sic enim cito poterunt depauperari subditi.
Tyrannus debet procurare bella inter subditos, vel etiam extraneos, ita
ut non possint vacare ad aliquid tractandum contra tyrannum. Regnum
salvatur per amicos, tyrannus autem ad salvandam tyrannidem non debet
confidere amicis._ Et au texte suivant qui est le XII, voila comme il
enseigne l’hypocrisie & la simulation: [21]_Expedit tyranno ad salvandam
tyrannidem, quod non appareat subditis sævus seu crudelis, nam si
appareat sævus reddit se odiosum; ex hoc autem facilius insurgunt in
eum: sed debet se reddere reverendum propter excellentiam alicujus boni
excellentis, reverentia enim debetur bono excellenti; & si non habeat
bonum illud excellens, debet simulare se habere illud. Tyrannus debet se
reddere talem, ut videatur subditis ipsos excellere in aliquo bono
excellenti, in quo ipsi deficiunt, ex quo eum revereantur. Si non habeat
virtutes secundum veritatem, faciat ut opinentur ipsum habere eas._
[18] Car c’est ignorer la pedie, que de ne sçavoir pas de quelles
choses il faut ou ne faut pas chercher la demonstration.
[19] Sans en estre bien informé.
[20] Pour le maintien de la tyrannie, il faut faire mourir les plus
puissans & les plus riches, parce que de telles gens se peuvent
soulever contre le Tyran par le moyen de l’autorité qu’ils ont. Il
est aussi necessaire de se defaire des grands esprits & des hommes
sçavans, parce qu’ils peuvent trouver, par leur science, le moyen de
ruïner la tyrannie; il ne faut pas même qu’il y ait des écoles, ni
autres congregations par le moyen desquelles on puisse apprendre les
sciences, car les gens sçavans ont de l’inclination pour les choses
grandes, & sont par consequent courageux & magnanimes, & de tels
hommes se soulevent facilement contre les Tyrans. Pour maintenir la
tyrannie, il faut que le Tyran fasse en sorte que ses sujets
s’accusent les uns les autres, & se troublent eux-mêmes, que l’ami
persecute l’ami, & qu’il y ait de la dissension entre le menu peuple
& les riches, & de la discorde entre les opulens. Car en ce faisant
ils auront moins de moyen de se soulever à cause de leur division.
Il faut aussi rendre pauvres les sujets, afin qu’il leur soit
d’autant plus difficile de se soulever contre le Tyran. Il faut
établir des subsides, c’est à dire des grandes exactions & en grand
nombre, car c’est le moyen de rendre bientost pauvres les sujets. Le
Tyran doit aussi susciter des guerres parmy ses sujets, & même parmy
les étrangers, afin qu’ils ne puissent negotier aucune chose contre
lui. Les Royaumes se maintienent par le moyen des amis, mais un
Tyran ne se doit fier à personne pour se conserver en la tyrannie.
[21] Il ne faut pas qu’un Tyran, pour se maintenir dans la tyrannie,
paroisse à ses sujets estre cruel, car s’il leur paroît tel il se
rend odieux, ce qui les peut plus facilement faire soulever contre
lui: mais il se doit rendre venerable pour l’excellence de quelque
eminente vertu, car on doit toute sorte de respect à la vertu; &
s’il n’a pas cette qualité excellente il doit faire semblant qu’il
la possede. Le Tyran se doit rendre tel, qu’il semble à ses sujets
qu’il possede quelque eminente vertu qui leur manque, & pour
laquelle ils lui portent respect. S’il n’a point de vertus en effet;
qu’il fasse en sorte qu’ils croient qu’il en ait.
Voila certes des preceptes bien estranges en la bouche d’un Saint, & qui
ne different en rien de ceux de Machiavel & de Cardan, mais qui se
peuvent toutefois sauver par ces deux raisons assez probables &
legitimes. La premiere est, que ces maximes estant ainsi declarées &
éventées, les sujets peuvent plus facilement reconnoistre quand les
deportemens de leurs Princes tendent à établir une Domination
Tyrannique; & consequemment y donner ordre: tout de même que les
mariniers se peuvent plus facilement retirer à l’abry, lors qu’ils ont
preveu l’orage & la tempeste, par les signes que les routiers &
pilotages leur en fournissent. La seconde, parce qu’un Tyran qui veut
sans conseil & avis establir sa domination,
[22]_Cuncta ferit, dum cuncta timet grassatur in omnes,
Ut se posse putent._
(Claudian.)
[22] Frape tout & n’épargne personne, & quand il craint le plus, c’est
pour lors qu’il attaque tout le monde, afin qu’on croie qu’il est
bien puissant.
& ressemble quelquefois au loup, lequel estant entré dans la bergerie, &
pouvant se rassasier & appaiser sa faim sur une seule brebis, ne laisse
pourtant d’égorger toutes les autres; où au contraire s’il y procede
avec jugement, & suivant les preceptes de ceux qui sont plus avisez &
moins passionnez que luy, il se contentera peut-estre d’abatre comme
Tarquin les testes des pavots plus élevez, ou comme Thrasibule &
Periandre les esprits qui paroissent par dessus les autres; & ainsi le
mal qui ne se peut éviter le rendra beaucoup plus doux & supportable.
D’ailleurs il ne faut pas craindre que le narré de tous ces tragiques
accidens puisse offenser les oreilles de V. E. ou troubler tant soit peu
la douceur & facilité de vostre nature. L’entiere connoissance que vous
vous estes acquise des affaires Politiques, la longue pratique &
experience que vous avez de la Cour des plus grands Monarques, où ces
Machiavellismes sont assez frequens, ne permettent pas que l’on vous
prenne pour apprenty à les connoistre. Et puis, encore que la justice, &
la clemence soient deux vertus bien sortables à un grand homme; il n’est
pas toutefois à propos qu’il ait pareille inclination à la misericorde:
Seneque en donne cette raison, en son traitté de la Clemence, (lib. 2.
c. 5.) [23]_Quemadmodum_, dit-il, _Religio deos colit, superstitio
violat, clementiam mansuetudinemque omnes boni præstabunt, misericordiam
autem vitabunt; est enim vitium pusilli animi ad speciem alienorum
malorum subsidentis_. Or ce seroit un crime de penser qu’il y eût rien
en V. E. de vil, rempant & abject, d’autant que s’il est vray, comme dit
le même, que [24]_nihil æque hominem quàm magnus animus decet_; avec
combien plus de raison, cet esprit fort se doit-il rencontrer en V. E.
pour accompagner dignement, & rehausser cette grande dignité qu’elle
soustient, non seulement de Prince de l’Eglise, mais encore de principal
conseiller de sa Sainteté, & quasi de tous les plus puissans Princes
d’Europe; [25]_Magnam enim fortunam magnus animus decet, qui nisi se ad
illam extulit, & altior stetit; illam quoque infra terram deducit_; au
moins fait-il qu’elle en est administrée avec beaucoup moins d’autorité
& de reputation. Ainsi voyons nous dans les histoires que le Roy
Epiphanes, pour avoir méprisé sa dignité, & ne s’estre pas gouverné en
Roy, fut surnommé l’Insensé: & que Ramire d’Arragon, qui n’avoit quitté
toutes les façons de faire des Moines, en sortant du Convent pour
prendre la Couronne, fut grandement mocqué & méprisé de tous ses
Courtisans. Nostre temps même nous fournit les exemples d’un Roy de la
grande Bretagne, lequel [26]_è stato schernito & besseggiato per haver
voluto comporte libri & fare del letterato_; (Tassoni lib. 7. cap. 4.) &
de Henry III, tant chanté & remarqué dans nos Histoires modernes, lequel
pour avoir vescu parmy les Moines, & dans un excés de devotion mal
reglée, abandonnant son Sceptre & le Gouvernement de son Estat, donna
sujet au Pape Sixte V, de dire: _Ce bon Roy fait tout ce qu’il peut pour
estre Moine, & moy j’ay fait tout ce que j’ay pû pour ne l’estre point._
Et pour ce un des meilleurs avis que donna jamais Monsieur de Villeroy à
Henry le Grand, qui avoit vescu en soldat & carrabin pendant les guerres
qui se firent à son advenement à la Couronne, fut, lors qu’il luy dit,
_qu’un Prince qui n’estoit pas jaloux des respects de sa Majesté, en
permettoit l’offense & le mépris. Que les Roy ses predecesseurs dans les
plus grandes confusions avoient toujours fait les Roys: qu’il estoit
temps qu’il parlast, écrivist & commandast en Roy._ Mais à quoy bon
chercher des exemples chez les Princes étrangers, puis que l’histoire de
ceux qui ont gouverné la Ville où se treuve à present V. E. nous
represente deux Souverains Pontifes, qui pour n’avoir accompagné cette
grandeur de leur dignité supreme avec celle de l’esprit, servent encore
de fables & de sujet de médisance, & de risée à la posterité: la grande
pieté & religion qu’ils portoient empreinte sur leur face n’ayant pas eu
le pouvoir d’empescher, que Masson ne dit du premier, qui fut Celestin
cinquiéme, [27]_Vir fuit simplex, nec eruditus, & qui humana negotia ne
capere quidem posset._ (in Episcop. Rom.) Et Paul Jove du second, en
parlant d’une certaine sorte de poisson, qui estoit beaucoup encherie
pendant son Pontificat: [28]_Merluceo plebeio admodum pisci, Hadrianus
sextus sicuti in Republica administranda hebetis ingenii, vel depravati
judicii, ita in esculentis insulsissimi gustus, supra mediocre pretium
ridente toto foro Piscatorio jam fecerat._ (Libr. de piscib. Rom.) En
quoy neanmoins il s’est monstré beaucoup plus retenu & moderé, que
Pierre Martyr, non l’Heretique de Florence, mais le Protonotaire
Apostolique natif d’une petite bourgade du Duché de Milan, lequel avoit
dit en parlant de l’élection de ce même Pape: [29]_Cardinalibus hoc loco
accidit quod in fabulis de Pardo ac Leone super Agno raptando scribitur;
sortibus illis strenuè se dilacerantibus, quodcumque quadrupes iners
aliud prædæ se dominum fecit._ De maniere qu’il faut éviter les grandes
charges, ou les administrer avec une force & generosité d’esprit si
relevée par dessus le commun, qu’elle soit capable de donner envie à la
Fortune de la seconder, & favoriser en toutes ses entreprises: la Maxime
estant tres-asseurée, que quiconque apporte ce principe & fondement,
qu’il faut bien souvent avoir de la nature ([30]_bona enim mens, nec
emitur, nec comparatur_, dit Seneque) à la conduite de son bonheur, il
ne peut manquer d’estre le propre ouvrier & createur de sa fortune;
[31]_Sapiens pol ipse fingit Fortunam sibi._ (Plaut. in Trinum.)
Alexandre se propose-t-il, quoyque jeune & tres-mal fourny d’argent & de
soldats, de subjuguer les Perses, & de passer jusques aux Indes, il en
vient à bout. Cesar entreprend-il de gouverner seul cette grande
Republique qui commandoit à toutes les autres, il en treuve le moyen.
Deux Pastres Romulus & Tammerlan ont-ils volonté de fonder deux puissans
Empires, ils l’executent; Mahomet se veut-il faire de Marchand Prophete,
& de Prophete Souverain d’une troisiéme partie du Monde, il luy reüssit:
Et quel pensez-vous, MONSEIGNEUR, avoir esté le principal ressort qui a
causé tous ces merveilleux effets, nul autre en verité, sinon celuy que
Juvenal nous enseigne de toujours mettre & placer entre les premiers de
nos souhaits avec son [32]_fortem posse animum_. (Satyr. 10.) Or de
vouloir maintenant specifier quelles sont les parties qui bastissent, &
composent ce fort esprit, ce seroit vouloir enchasser un discours dans
un autre, & faire comme Montaigne, qui suit plustost les caprices de sa
phantaisie, que les titres de ses Essais. Il suffit pour le present de
dire, que l’une des premieres & plus necessaires pieces, est de penser
souvent à ce dire de Seneque: [33]_O quam contempta res est homo, nisi
supra humana se erexerit_: (In proœm. nat. quæst.) C’est à dire, s’il
n’envisage d’un œil ferme & asseuré, & quasi comme estant sur le dongeon
de quelque haute tour, tout ce Monde, se le presentant comme un theatre
assez mal ordonné, & remply de beaucoup de confusion, où les uns jouënt
des comedies, les autres des tragedies, & où il luy est permis
d’intervenir [34]_tanquam Deus aliquis ex machina_, toutes fois &
quantes qu’il en aura la volonté, ou que les diverses occasions luy
pourront persuader de ce faire. Que si par avanture, MONSEIGNEUR, il
vous semble extraordinaire, & hors de saison de mon âge, & peut-estre
aussi de la bien-seance de ma condition, que je me fasse si resolu en
ces matieres fort chatoüilleuses & delicates d’elles-mêmes, & beaucoup
plus encore en la bouche d’un jeune homme, lequel est appellé par
Horace, (de Arte Poët.) [35]_Utilium tardus provisor_, & n’a pas
accoustumé de s’adonner à des estudes si serieuses & importantes,
[36]_Quæque decent longa decoctam ætate senectam._
[23] Ainsy comme la religion revere les Dieux, & que la superstition
les offense, tous les gens de bien embrasseront la clemence & la
douceur; mais ils éviteront la compassion. Car c’est une marque d’un
cœur bas, & d’un esprit foible, de se laisser toucher aux maux que
l’on voit souffrir aux autres.
[24] Qu’il n’y a rien qui soit si bienseant à un homme qu’un grand
courage.
[25] Car pour ménager une grande fortune il faut un grand esprit, &
tel que s’il ne s’est élevé jusques à elle & ne s’est placé au
dessus, il la renverse & la met plus bas que la terre.
[26] A esté méprisé & moqué pour avoir voulu composer des livres, &
faire l’homme de lettres.
[27] Ce fut un homme simple, sans erudition, & qui ne pouvoit pas même
comprendre les affaires humaines.
[28] Adrien sixiéme qui avoit le goust insipide pour toutes sortes de
viandes aussi-bien que l’esprit hebeté, & le jugement depravé pour
l’administration de la Republique, avoit déja mis un prix excessif
au Merlus, qui est un poisson assés commun, ce qui attira la risée
de tout le marché aux poissons.
[29] Il arriva en ce rencontre aux Cardinaux ce que la fable raconte
du Leopard & du Lion sur l’enlevement d’un agneau; que pendant que
ces deux genereux animaux se déchiroient en disputant vaillamment à
qui auroit la proye, une autre beste à quatre pieds, des plus brutes
& lâches, s’en rendit la maitresse.
[30] Car on ne peut acheter l’esprit, ni l’acquerir par aucune autre
voie.
[31] En verité l’homme sage se fabrique sa fortune lui-même.
[32] Demandés un fort esprit qui soit gueri des craintes de la mort.
[33] O que l’homme est une chose méprisable, s’il ne s’éleve au dessus
des choses humaines.
[34] Comme quelque divinité qui sort d’une machine.
[35] Negligent aux choses qui lui sont utiles.
[36] Et qui convienent à la vieillesse consumée dans l’âge.
Je puis premierement répondre à V. E. que l’âge auquel je me treuve,
n’est aucunement disproportionné à la matiere & au sujet que je traitte.
Le Poëte qui a le premier proféré ces deux beaux vers,
[37]_Optima quæque dies miseris mortalibus ævi
Prima fugit, subeunt morbi tristisque senectus._
(Virgil. 3. Georg.)
[37] Le meilleur de nos jours passe & fuit le premier: les maux
marchent ensuite & la triste vieillesse.
passeroit à un besoin pour garend & caution de mon dire, puis qu’il luy
donne une si belle epithete; sur lequel Seneque voulant glosser à sa
mode, [38]_Quare optima?_ dit-il, _quia juvenes possumus facilem animum,
& adhuc tractabilem ad meliora convertere; quia hoc tempus idoneum est
laboribus, idoneum agitandis per studia ingeniis_. (Epist. 108.) Et si
beaucoup de personnes ont executé plusieurs belles entreprises,
auparavant la fleur de leur âge; pourquoy me sera-t-il defendu de les
suivre de loin, & de produire sinon des actions genereuses & relevées,
au moins quelques fortes & hardies conceptions? Veu principalement que
je me suis toujours efforcé d’acquerir certaines dispositions d’esprit,
qui ne m’y doivent pas estre maintenant inutiles. Car il est vray que
j’ay cultivé les Muses sans les trop caresser; & me suis assez plû aux
estudes sans trop m’y engager: j’ay passé par la Philosophie
Scholastique sans devenir Eristique, & par celle des plus vieux &
modernes sans me partialiser,
[39]_Nullius addictus jurare in verba magistri._
[38] Pourquoy le meilleur? pource que nous pouvons beaucoup apprendre
en nostre jeunesse, & faire tourner nostre ame encore facile &
traitable du costé de la vertu; parce que ce temps-là est le plus
propre à supporter la peine, à exercer l’esprit dans l’estude & le
corps dans le travail.
[39] Ne m’estant point obligé par serment, de suivre l’opinion d’aucun
maistre.
Seneque m’a plus servi qu’Aristote; Plutarque que Platon: Juvenal &
Horace qu’Homere & Virgile: Montaigne & Charon que tous les precedens.
Je n’ay pas eu la pratique du Monde, pour découvrir par effet les ruses
& méchancetez qui s’y commettent, mais j’en ay toutefois veu une grande
partie dans les Histoires, Satyres & Tragedies. Le Pedantisme a bien pû
gagner quelque chose pendant sept ou huit ans que j’ay demeuré dans les
Colleges, sur mon corps & façons de faire exterieures, mais je me puis
vanter asseurément qu’il n’a rien empieté sur mon esprit. La Nature,
Dieu mercy, ne luy a pas esté marastre, elle luy a donné une bonne base
& fondement, la lecture de divers Auteurs l’a beaucoup aidé, mais celle
du Livre de S. Anthoine luy a fourny ce qu’il a de meilleur. En suite de
quoy je ne croy pas que V. E. puisse treuver mauvais qu’estant tout
plein de zele & de bonne affection à son service, j’employe ces pensées
qui me sont particulieres, pour honnestement le divertir: sans avoir
dessein de rencontrer quelque Agamemnon, lequel me dise comme à ce jeune
homme de Petrone qui venoit faire une longue declamation,
[40]_Adolescens, quoniam sermonem habes non publici saporis, & quod
rarissimum est amas bonam mentem, non fraudabere arte secreta_: (Init.
Satyr.) Et je n’estime pas aussi de manquer d’occasion pour faire valoir
mon petit talent dans la vie contemplative, à laquelle j’ay voüé &
destiné tout le reste de la mienne, sans me vouloir empescher &
empestrer dans l’active, sinon autant que le service de V. E. à laquelle
j’ay fait le premier vœu d’obeïr, m’y pourroit engager.
[40] Jeune homme, parce que vos discours ont un agrément particulier,
& que vous avez de la passion pour les bons esprits, ce qui est
tres-rare, vous ne manquerés pas d’avoir de talens particuliers.
Reste doncques maintenant à voir, si je n’outrepasse point les bornes de
ma capacité, en voulant traitter de ces choses autant éloignées
semble-t-il de ma connoissance, que le jour l’est de la nuit; qui est la
derniere difficulté que je me suis proposé cy-dessus de resoudre. Et à
cela je pourrois répondre brievement, que la difficulté seroit bientost
vuidée, si l’on en vouloit passer par cet arrest de Seneque, [41]_Paucis
ad bonam mentem opus est literis._ Mais pour en specifier quelque chose
davantage, j’avoüe ingenûment que je n’ay point tant de presomption, &
de bonne opinion de moy-même que de penser gagner le prix en cette
course, où je suis encore tout nouveau. Neanmoins puis que suivant le
dire du Poëte, (Horat. 1. Ep. 1.)
[42]_Est aliquid prodire tenus, si non datur ultra_;
[41] Un bon esprit n’a pas besoin de beaucoup de lettres.
[42] C’est toujours faire quelque progrés, si on ne peut pas passer
outre.
je feray quelque petit effort, & marcheray jusques à ce que je sois las
ou hors du droit chemin, alors je me reposeray, & attandray quelque
nouvelle connoissance ou instruction pour passer plus outre. Le bon
homme Aratus qui n’entendoit pas grand’chose en l’Astrologie, fit
toutefois un beau Livre de ses Phenomenes; Celse qui n’estoit que pur
Grammairien, a nonobstant composé un livre de grande importance en
Medecine: Dioscoride estoit soldat, Macer Senateur, & tous deux ont fort
bien écrit des plantes; Hippodamus même de simple architecte & masson
devint grand Politique, & auteur d’une Republique mentionnée par
Aristote. Aussi j’ay toujours esté de cette opinion, que quiconque a
tant soit peu de naturel & d’acquis par les estudes, il peut inferer &
deduire de cinq ou six bons principes, toutes sortes de conclusions,
comme Pline dit, que les Peintres anciens faisoient leurs plus belles
pieces par le meslange de quatre ou cinq sortes de couleurs seulement.
On peut aussi ajouster, que les sciences semblent estre comme
enchainées, & cadenacées les unes avec les autres, & avoir une telle
correspondance, que qui en possede une, possede aussi toutes celles qui
luy sont subalternes. Et de plus que le siecle où nous sommes, semble
beaucoup favoriser ce dessein, puis que l’on peut à peu prés sçavoir &
découvrir tous les plus grands secrets des Monarchies, les intrigues des
cours, les cabales des factieux, les pretextes & motifs particuliers, &
en un mot, [43]_quid Rex in aurem Reginæ dixerit, Quid Juno fabulata sit
cum Jove_, (Plaut.) par le moyen de tant de relations, memoires,
discours, instructions, libelles, manifestes, pasquins, & semblables
pieces secrettes, qui sortent tous les jours en lumiere, & qui sont en
effet capables de mieux & plus facilement former, dégourdir, & deniaiser
les esprits, que toutes les actions qui se pratiquent ordinairement és
Cours des Princes, dont nous ne pouvons qu’à grand’peine connoistre
l’importance, faute d’avoir penetré dans leurs causes, & divers
mouvemens. Bref pour finir en peu de mots ce qui concerne le particulier
de ma personne,
[44]_Quod Cato, quod Curius sanctissima nomina quondam
Senserunt, non quid vulgus, plebsque inscia dicat,
Mente agito, atque mihi propono exempla bonorum._
(Paling. in Tauro.)
[43] Ce que le Roy a dit en secret à la Reine, & les discours que
Junon a tenus à Jupiter.
[44] Je ne pense point à ce que pourra dire le vulgaire, & la populace
ignorante, mais je medite sur les sentimens qu’ont eu jadis Caton &
Curius, dont les noms sont en grande veneration, & me propose
toujours l’exemple des gens de bien.
Il est bien vray que ce dessein estant un des plus relevez que l’on
puisse choisir en toute la Politique, il en sera d’autant plus
difficile; mais aussi me fait-il esperer que la fin en sera plus
glorieuse; pour moy je me suis toujours plû de dire avec Properce,
[45]_Magnum inter ascendo, sed dat mihi gloria vires;
Non juvat ex facili lecta corona jugo._
[45] J’entreprens quelque chose de grand & qui surpasse ma portée,
mais la gloire que j’espere y acquerir me donne des forces pour le
faire; je n’aime point les couronnes qu’on remporte sans peine.
Et au pire aller, aux choses grandes l’oser est honorable, aux
perilleuses l’entreprise est hardie, aux hautes & relevées, la cheute
glorieuse; aux grandes mers si la route n’est heureuse, le naufrage est
celebre: J’ébauche, un autre achevera; j’ouvre la lyce, un autre
touchera le but; je sonne la trompette, un autre gagnera le prix, il y a
assez de personnes en ce monde qui ne peuvent marcher que sur les
chemins tracez par ceux qui les ont precedé; le nombre des esprits, qui
travaillent tous les jours à imiter les autres est assez grand, sans que
je captive encore le mien sous cet esclavage: & puis que tous les
Auteurs qui traittent de la Politique, ne mettent point de fin à leurs
discours ordinaires de la Religion, Justice, Clemence, Liberalité, &
autres semblables vertus du Prince, ou du Ministre, il vaut mieux que je
m’écarte un peu, pour n’estre atteint de cette contagion, ny envelopé
d’une telle foule; & que pour n’arriver des derniers, je passe par un
nouveau chemin, qui ne soit point fréquenté par le [46]_servum pecus_
d’Horace, ny entrecoupé de ces grands Fangears & Marais relentis, où il
y a si long-temps que
[47]_Veterem in limo Ranæ cecinere querelam._
[46] Les esclaves, ou gens de basse condition.
[47] Les grenouilles ont chanté leurs vieilles plaintes dans la bouë.
Or entre tous les points de la Politique, je ne voy pas qu’il y en ait
un moins agité & moins rebatu, ny pareillement plus digne de l’estre que
celuy des secrets, ou pour mieux dire des Coups d’Estat, car ce qu’en a
dit Clapmarius en son traitté [48]_de Arcanis Imperiorum_, ne peut
fournir une exception valable, puis que n’ayant pas seulement conceu ce
que signifioit le titre de son livre, il n’y a parlé que de ce que les
autres Ecrivains avoient déja dit & repeté mille fois auparavant,
touchant les regles generales de l’administration des Estats & Empires.
Et d’autant que cette matiere est si nouvelle, & relevée par dessus les
communs sentimens des Politiques, qu’elle n’a presque encore esté
effleurée par aucun d’eux, comme l’a remarqué Bodin au sixiéme de sa
Methode en ces mots: [49]_Multi multa graviter & copiosè de ferendis
moribus, de sanandis populis, de Principe instituendo, de legibus
stabiliendis, leviter tamen de statu, nihil de conversionibus
Imperiorum, & iis quæ Aristoteles Principum σοφίσματα, seu κρύφια
Tacitus Imperii Arcana vocat, ne attigerunt quidem:_ Je marcheray
toujours la bride en main, & apporteray toute la precaution, modestie, &
retenuë possible, pour assaisonner & temperer ces discours, desquels on
peut encore mieux dire, que Platon ne faisoit de ceux de Theologie,
οὑτοί γε οἱ λόγοι χαλεποί, [50]_difficiles & cum discrimine hi
sermones_. (Libr. de Repub.) Cardan & Campanelle font passer pour un
precepte d’importance, que pour bien traitter, ou presenter quelque
sujet, il en faut concevoir une parfaite idée, & y transmuer, s’il est
possible, tout son esprit, & toute son imagination; d’où l’on voit
souvent arriver, que ceux des Comediens qui sont le mieux pourveus de
cette faculté imaginative joüent aussi toujours mieux leurs personnages.
L’on dit en France, que Dubartas auparavant que de faire cette belle
description du Cheval où il a si bien rencontré, s’enfermoit quelquefois
dans une chambre, & se mettant à quatre pattes souffloit, hennissoit,
gambadoit, tiroit des ruades, alloit l’amble, le trot, le galot, à
courbette, & taschoit par toutes sortes de moyens à bien contrefaire le
Cheval. Agrippa même avouë, que lors qu’il voulut composer sa
declamation contre les sciences, il s’imagina d’estre comme un Chien qui
abayoit à toutes sortes de personnes; & lors qu’il voulut écrire de la
Pyrotechnie, ou des feux d’artifice, il se persuadoit d’estre changé en
un Dragon, qui souffloit le feu, & le souphre par la gueule, les yeux,
les oreilles & les narines. Pour moy lors que je traitteray ou écriray
de quelque sujet absolument bon & profitable, je seray bien-aise de me
servir de ces imaginations; mais en cette matiere qui est si panchante
vers l’injustice, je ne m’imagineray jamais d’estre quelque Neron, ou
Busiris, pour mieux treuver les moyens de perdre & d’exterminer le genre
humain. Ce me sera assez de ne pas encourir le blasme & la censure, que
Neron donnoit aux Politiques & Conseillers de son temps, [51]_quod
tanquam in Platonis Republica, non tanquam in Romuli fæce sententiam
dicerent_. Et si je sçavois que le peu que j’en diray pust causer
quelque abus & desordre plus grand que celuy qui est aujourd’huy en
pratique entre les Princes, je jetterois tout maintenant la plume & le
papier dans le feu, & ferois vœu d’eternel silence, pour ne me point
acquerir la loüange d’un homme fin & rusé dans les speculations
Politiques, en perdant celle d’homme de bien, de laquelle seule je veux
faire capital, & me vanter tout le reste de ma vie.
[48] Des secrets des Empires.
[49] Plusieurs ont traité au fond & fort amplement de l’établissement
des mœurs, de la guerison des peuples, de l’institution des Princes,
& de l’affermissement des loix; mais ils ont passé fort legerement
sur les affaires d’Estat, & n’ont rien dit des revolutions des
Empires, & de ce qu’Aristote appelle sophismes ou secrets des
Princes; & Tacite, secrets de l’Empire.
[50] Ces discours sont fort difficiles & dangereux.
[51] Qu’ils donnoient leur avis ou opinoient comme s’ils estoient dans
la Republique de Platon, & non parmy la populace abjecte & basse de
Romulus.
Chapitre II.
Quels sont proprement les Coups d’Estat, & de combien de sortes.
Mais pour ne pas demeurer toujours en ces prefaces, & parler enfin du
sujet pour lequel elles sont faites, ce grand homme Juste Lipse traitant
en ses Politiques de la prudence, il la definit en peu de mots, _un
choix & triage des choses qui sont à fuïr, ou à desirer_; & aprés en
avoir amplement discouru comme on la prend d’ordinaire dans les Ecoles,
c’est à dire pour une vertu morale, qui n’a pour objet que la
consideration du bien; il vient en suite à parler d’une autre prudence,
laquelle il appelle meslée, parce qu’elle n’est pas si pure, si saine &
entiere que la precedente; participant un peu des fraudes & des
stratagemes qui s’exercent ordinairement dans les Cours des Princes, &
au maniement des plus importantes affaires du Gouvernement: Aussi
s’efforce-t-il de monstrer par son eloquence, que telle sorte de
Prudence doit estre estimée honneste, & qu’elle peut estre pratiquée
comme legitime, & permise. Aprés quoy il la definit assez
judicieusement, [52]_Argutum consilium à virtute, aut legibus devium,
Regni Regisque bono_; & de là passant à ses especes & differences, il en
constitue trois principales: la premiere desquelles, que l’on peut
appeller une fraude ou tromperie legere, fort petite, & de nulle
consideration, comprend sous soy la défiance, & la dissimulation; la
seconde qui retient encore quelque chose de la vertu, moins toutefois
que la precedente, a pour ses parties, [53]_conciliationem &
deceptionem_, c’est à dire le moyen de s’acquerir l’amitié & le service
des uns, & de leurer, decevoir, & tromper les autres, par fausses
promesses, mensonges, presens & autres biais, & moyens, s’il faut ainsi
dire, de contrebande, & plutost necessaires que permis ou honnestes.
Quant à la derniere, il dit qu’elle s’éloigne totalement de la vertu &
des loix, se plongeant bien avant dans la malice, & que les deux bases,
& fondemens plus asseurez sont la perfidie & l’injustice.
[52] Un conseil fin & artificieux qui s’écarte un peu des loix & de la
vertu, pour le bien du Roy & du Royaume.
[53] La conciliation & la deception.