«Je ne pardonnerai jamais à Silas d’avoir écrit cette confession!

murmura-t-elle à mon oreille. S’il revient jamais vivre sous le même

toit qu’Ambroise, je crois, oui, je crois que je n’épouserai pas

Ambroise.»

Elle me quitta. Pendant les heures d’insomnie de cette nuit, mon esprit

fut préoccupé de ces derniers mots de Naomi. En voyant qu’elle pouvait

admettre, dans certaines circonstances, même la simple possibilité de ne

pas épouser Ambroise, je me sentis, j’ai honte de le dire, encouragé à

nourrir de certaines espérances que j’avais déjà conçues en secret.

La malle du jour suivant m’apporta une lettre d’affaire. Mon clerc

m’écrivait pour me demander s’il y avait quelque chance que je pusse

retourner en Angleterre à temps pour paraître à l’ouverture de la

prochaine session des assises. Je lui répondis sans hésitation:

«Il ne m’est pas encore possible de fixer la date de mon retour.»

Naomi était dans ma chambre pendant que j’écrivais. Que m’aurait-elle

dit si je lui avais avoué la vérité en ajoutant:

«Vous êtes responsable de cette lettre?»

X.

LE SHERIFF ET LE GOUVERNEUR.

La question de temps était maintenant une question sérieuse à la ferme

de Morwick. Dans six semaines devait s’ouvrir, à Narrabee, la session

pour le jugement des causes criminelles.

Pendant cet intervalle, il ne se produisit aucun incident nouveau de

quelque importance. Plusieurs lettres insignifiantes nous arrivèrent en

réponse à l’annonce relative à Yago, mais aucune ne contenait

d’information positive; pas la plus légère trace de l’homme disparu. Il

n’y avait pas à conserver l’ombre d’un doute sur l’exactitude de

l’assertion de l’acte d’accusation que le corps de la victime avait été

consumé dans le four à chaux. Silas persistait obstinément dans son

horrible confession. Son frère Ambroise affirmait, avec la même

obstination, qu’il était innocent, et il persistait dans le récit qu’il

avait déjà fait. A des époques régulières, j’accompagnai Naomi à la

prison où elle allait le visiter. A l’approche du jour fixé pour

l’ouverture des assises, il sembla un peu moins ferme dans sa confiance;

il devint inquiet, irritable, soupçonneux pour les choses les plus

insignifiantes. Ce changement n’impliquait pas nécessairement la

conscience de sa culpabilité; il pouvait seulement indiquer l’état

nerveux où il se trouvait naturellement en voyant s’approcher le jour de

son jugement. Naomi remarqua cette altération dans l’état d’esprit de

celui qu’elle aimait, et cette remarque augmenta sa propre anxiété,

quoique sa confiance dans l’innocence d’Ambroise n’en fût pas ébranlée.

Excepté à l’heure des repas, j’étais laissé, pendant la période dont je

parle, presque constamment seul avec la charmante américaine. Mlle

Meadowcroft parcourait les journaux, dans la solitude de sa chambre,

pour y découvrir la trace de l’existence d’Yago. M. Meadowcroft ne

voulait voir personne que sa fille, son docteur, et, à l’occasion, un ou

deux vieux amis.

J’ai eu depuis des raisons pour croire que Naomi, dans ces jours de tête

à tête, découvrit la véritable nature des sentiments qu’elle m’avait

inspirés. Mais elle en garda le secret. Ses manières à mon égard

demeurèrent constamment celles d’une sœur; elle ne se départit jamais du

caractère qu’elle avait pris dès le début de notre liaison.

La session commença. Après avoir entendu les témoins et examiné la

confession de Silas, le grand jury rendit une sentence qui renvoyait les

deux accusés devant les assises. Le jour fixé pour leur jugement était

le premier jour de la semaine suivante.

J’avais préparé soigneusement Naomi à cette décision du grand jury. Elle

supporta ce nouveau coup avec courage.

«Si vous n’êtes pas fatigué de m’accompagner, dit-elle, venez avec moi

demain à la prison. Ambroise a besoin de consolation en ce moment.»

Elle s’arrêta et se mit à considérer les lettres qui se trouvaient sur

la table.

«Rien encore relativement à Yago! dit-elle. Et cependant tous les

journaux ont reproduit l’annonce. Mais je suis certaine que nous

entendrons parler de lui avant qu’il soit longtemps.

--Êtes-vous toujours aussi assurée qu’il est vivant? m’aventurai-je à

lui demander.

--Je suis aussi assurée de cela que jamais, me répondit-elle avec

fermeté. Il est caché quelque part, il est peut-être déguisé. Supposons

que nous ne sachions rien de plus sur lui que ce que nous savons

maintenant quand le jugement commencera. Supposons que le jury...»

Elle s’arrêta en frissonnant. La mort, une mort honteuse sur l’échafaud,

pouvait être la terrible conséquence du verdict du jury.

«Nous avons attendu assez longtemps que des nouvelles nous vinssent de

lui, reprit Naomi. Il faut que nous découvrions par nous-mêmes les

traces d’Yago. Nous avons encore une semaine devant nous avant que le

procès ne commence. Qui m’aidera à faire des recherches? Voulez-vous m’y

aider, ami Lefrank?»

Il est inutile d’ajouter que, tout en sachant qu’il ne résulterait rien

de cette tentative, je consentis à l’y aider.

Nous prîmes nos dispositions pour obtenir ce même jour l’ordre

d’admission dans la prison et, après avoir vu Ambroise, pour commencer

immédiatement nos recherches. Quant à savoir comment nous y

procéderions, c’est plus que je ne pouvais dire, ni que n’aurait pu dire

non plus Naomi. Nous devions commencer par solliciter la police de nous

aider à trouver Yago, et nous devions ensuite nous laisser guider par

les circonstances. Y eut-il jamais un programme qui offrît moins de

chances de succès?

Les circonstances se déclarèrent tout d’abord contre nous. Je demandai,

comme d’ordinaire, l’ordre d’admission à la prison, et cet ordre nous

fut, pour la première fois, refusé par les autorités qui avaient le

droit de nous l’accorder, sans que mes questions pour connaître la cause

de ce refus obtinssent d’autre réponse que celle-ci: «Pas aujourd’hui.»

Sur l’avis de Naomi, nous allâmes à la prison pour tâcher d’obtenir les

explications qui nous avaient été refusées dans les bureaux de la

police. Le geôlier de service, ce jour-là, à la porte d’entrée, était un

des admirateurs de Naomi. Il nous dit à l’oreille le secret du refus que

nous avions rencontré. Le sheriff et le gouverneur de la prison étaient

en conférence avec Ambroise, dans sa cellule; ils avaient expressément

défendu que personne autre ne fût admis à voir le prisonnier

qu’eux-mêmes.

Qu’est-ce que cela signifiait? Nous revînmes étonnés à la ferme. Là,

Naomi, en causant par hasard avec une servante, fit quelques

découvertes.

De bonne heure, dans la matinée, le sheriff avait été amené à Morwick

par un vieil ami des Meadowcroft. Une longue entrevue s’en était suivie

entre M. Meadowcroft, sa fille et le personnage officiel amené par

l’ami. En quittant la ferme, le sheriff s’était rendu directement à la

prison et avait fait avec le gouverneur une visite à Ambroise, dans sa

cellule. Voulait-on faire agir quelque puissante influence sur Ambroise?

Les apparences permettaient certainement de se faire cette question. En

admettant que cette influence eût été exercée, il restait à se demander

quel en avait été l’objet. Nous ne pouvions qu’attendre pour le savoir.

Notre patience ne fut pas mise longtemps à l’épreuve. Le lendemain, nous

fûmes éclairés à ce sujet de la manière la plus inattendue. Avant midi,

des voisins vinrent nous apporter de la prison la nouvelle la plus

surprenante.

Ambroise s’était reconnu le meurtrier d’Yago! Il avait signé cette

confession le jour même, en présence du sheriff et du gouverneur.

Je vis le document. Il est inutile de le reproduire ici. En substance,

Ambroise confessait ce qu’avait déjà confessé Silas, ajoutant toutefois

qu’il avait été poussé à cet acte par une provocation si intolérable que

son meurtre n’aurait plus que le caractère d’un homicide simple. Cette

confession était-elle la véritable version de ce qui s’était passé? Ou

bien le sheriff et le gouverneur, agissant dans l’intérêt de la famille,

avaient-ils persuadé à Ambroise de tenter ce moyen désespéré d’échapper

à une mort ignominieuse sur l’échafaud? Le sheriff et le gouverneur

gardèrent un impénétrable silence jusqu’au moment où la pression exercée

sur eux par la marche du procès les obligea à parler.

Que pouvait dire Naomi à cette dernière et triste calamité qui venait la

frapper? L’aimant en secret comme je l’aimais, j’éprouvais une

invincible répugnance à être la première personne qui révélât à sa

fiancée cet aveu dégradant d’Ambroise. Quelque autre membre de la

famille lui avait-il dit ce qui était arrivé? Mlle Meadowcroft avait

pris ce soin.

J’en fus très-fâché. Mlle Meadowcroft était la personne la moins capable

dans la maison d’adoucir le chagrin de la pauvre fille. Mlle Meadowcroft

avait dû rendre la terrible nouvelle doublement poignante par la façon

dont elle s’y était prise pour la communiquer à Naomi. J’essayai

vainement de retrouver celle-ci. Elle avait toujours été accessible

jusque-là. Se cachait-elle donc de moi maintenant? Cette idée me vint

pendant que je descendais l’escalier, après avoir frappé à sa porte sans

succès. J’étais déterminé à la voir. J’attendis quelques minutes et

remontai ensuite brusquement l’escalier. Je la rencontrai sur le palier,

au moment où elle sortait de sa chambre.

Elle chercha à m’éviter. Je la pris par le bras et la retins. Avec sa

main restée libre, elle me cacha sa figure.

«Vous m’avez dit un jour naguère que je vous avais rendu le courage, lui

dis-je doucement. Ne voulez-vous pas me permettre de vous le rendre

encore cette fois?»

Elle persista à vouloir m’échapper et à détourner son visage de moi.

Ne comprenez-vous pas que j’ai honte de vous regarder en face? dit-elle

d’une voix basse et brisée. Laissez-moi aller.»

Je persistai à vouloir la calmer. Je la conduisis auprès de la banquette

de la fenêtre. Je lui dis que j’attendrais qu’elle fût en état de me

parler.

Elle se laissa tomber sur la banquette et cacha ses mains dans son

corsage. Ses yeux baissés évitèrent obstinément les miens.

«Oh! se dit-elle à elle-même, quelle folie me domine? Est-il possible

que je m’abaisse désormais jusqu’à aimer encore Ambroise?»

Elle frissonna en prononçant ces mots. Les larmes coulèrent lentement

sur ses joues.

«Ne me méprisez pas, monsieur Lefrank!» me dit-elle d’une voix faible.

J’essayai de bonne foi de lui représenter la confession d’Ambroise sous

son jour le moins défavorable.

«Sa fermeté, lui dis-je, l’a abandonné. Il a fait cette confession en

désespérant de prouver son innocence, et par la peur de l’échafaud.»

Elle se leva en frappant du pied avec colère. Elle tourna vers moi son

visage que la honte couvrait d’une vive rougeur et ses yeux inondés de

larmes brillantes.

«Ne parlons plus de lui! dit-elle d’un air austère. S’il n’est pas un

meurtrier, qu’est-il donc? Un menteur et un lâche! Sous lequel de ces

deux aspects dois-je l’envisager, pour ma plus grande humiliation? J’en

ai fini pour toujours avec lui! Je ne lui adresserai jamais plus la

parole.»

Elle me repoussa durement, fit quelques pas vers sa porte, s’arrêta, et

revint vers moi. Sa généreuse nature reprit le dessus et elle me dit:

«Je ne suis pas ingrate envers vous, ami Lefrank. Une femme dans ma

situation n’est qu’une femme, et quand elle est dominée par la honte,

comme je le suis, elle en éprouve une amère douleur. Donnez-moi votre

main! Que Dieu vous bénisse!»

Elle porta ma main à ses lèvres avant que j’eusse le temps de l’en

empêcher, la baisa, et courut se renfermer dans sa chambre.

Je m’assis à la place qu’elle venait de quitter. Elle m’avait regardé un

court moment en me baisant la main. J’oubliai Ambroise et sa confession;

j’oubliai le jugement qui l’attendait; j’oubliai les devoirs de ma

profession et mes amis d’Angleterre. Je restai assis là, dans la

contemplation d’un bonheur que me créait mon imagination, sans aucun

autre souvenir que celui du visage de Naomi au moment où elle m’avait

jeté son dernier regard!

J’ai déjà dit que je l’aimais. Je n’ajoute ces derniers mots que pour

vous convaincre que j’ai dit la vérité.

XI.

LE CAILLOU ET LA FENÊTRE.

Mlle Meadowcroft et moi nous fûmes les seuls représentants de la

famille, à la ferme, qui assistèrent aux débats de la cause. Nous nous

rendîmes séparément à Narrabee. A l’exception de nos saluts ordinaires,

le matin et le soir, Mlle Meadowcroft ne m’avait pas adressé la parole

depuis le jour où je lui avais dit que je ne croyais pas qu’Yago fût

encore de ce monde.

Je me suis abstenu à dessein d’embarrasser mon récit de détails

judiciaires. Je me bornerai maintenant à retracer en peu de mots le fond

de la défense.

Nous persistâmes à représenter les deux accusés comme innocents. Cela

fait, nous nous attachâmes à démontrer l’illégalité de la procédure à

son début. Nous en appelâmes à la vieille loi anglaise, qui veut qu’il

ne puisse y avoir de condamnation pour meurtre jusqu’à ce que le corps

de la victime soit trouvé, ou jusqu’à ce qu’il soit prouvé d’une manière

évidente que ce corps a été détruit. Nous niâmes qu’une preuve

suffisante de cette destruction eût été fournie devant la cour dans la

cause actuelle.

Les juges, consultés, décidèrent qu’il y avait lieu de passer outre aux

débats.

Nous attaquâmes alors les deux confessions lorsqu’elles furent

produites. Nous déclarâmes qu’elles avaient été extorquées par la

terreur ou par quelque influence illégitime, et nous fîmes ressortir

plusieurs minimes particularités, dans lesquelles les aveux produits ne

concordaient pas. Quant au reste, notre défense, dans ses points

essentiels, fut en cette circonstance conforme à ce qu’elle avait été

dans l’enquête devant le magistrat.

Cette fois encore, les juges furent consultés, et cette fois encore ils

rejetèrent notre exception. Les aveux furent admis à titre de preuve. De

son côté, l’avocat poursuivant produisit un nouveau témoin à l’appui de

l’accusation. Ce serait une perte de temps inutile que de récapituler

les dires de ce témoin. Il se contredit gravement dans l’interrogatoire

que lui fit subir la défense. Nous démontrâmes clairement, et il fut

prouvé, après examen, que ce témoin ne devait pas en être cru, malgré

son serment.

Le jugé-président résuma la cause.

Il établit, relativement aux aveux, qu’aucune créance ne devait être

accordée à une déclaration obtenue sous l’influence de l’espérance ou de

la crainte, et il laissa au jury à décider si les déclarations produites

dans le cas actuel étaient le résultat de l’une ou de l’autre de ces

influences. Dans le cours des débats, il avait été démontré, du côté de

la défense, que le sheriff et le gouverneur de la prison avaient dit à

Ambroise, avec la connaissance et la sanction de son père, que les

preuves étaient évidemment contre lui, que la seule chance qu’il eût

d’épargner à sa famille la honte de le voir mourir sur l’échafaud était

de faire l’aveu de son crime, et qu’ils feraient, eux, de leur mieux, si

lui, Ambroise, confessait ce crime, pour obtenir que sa sentence fût

commuée en celle de la transportation à vie. Quant à Silas, il fut

prouvé qu’il n’était plus maître de lui, par suite de la terreur qu’il

éprouvait, quand il avait formulé son abominable accusation contre son

frère.

Nous avions cru en vain que la preuve évidente de ces deux points

induirait la cour à rejeter les confessions, et nous fûmes une fois de

plus désappointés en espérant que cette même preuve ferait pencher le

verdict du jury du côté de la clémence.

Après une absence d’une heure, il rentra dans la salle d’audience avec

un verdict qui déclarait _coupables_ les deux accusés.

Quand on leur eut demandé s’ils avaient quelque chose à dire sur

l’application de la peine, Ambroise et Silas déclarèrent qu’ils étaient

innocents, et avouèrent publiquement que leurs déclarations respectives

leur avaient été arrachées par l’espérance d’échapper aux mains du

bourreau. Les juges ne tinrent aucun compte de ces déclarations, et les

deux prisonniers furent condamnés à mort.

A mon retour à la ferme, je ne vis pas Naomi. Mlle Meadowcroft l’informa

de la sentence rendue par la cour. Une demi-heure plus tard, une

domestique me remit un pli portant mon nom, écrit de la main de Naomi.

Ce pli contenait une lettre, et avec cette lettre un morceau de papier

sur lequel Naomi avait écrit à la hâte ces mots:

«Au nom de Dieu! lisez la lettre que je vous envoie et faites

immédiatement ce qu’il faut faire.»

Je lus la lettre.

Elle paraissait écrite par un gentleman de New-York. La veille

seulement, il avait, par un pur effet du hasard, eu connaissance de

l’annonce relative à Yago, découpée dans un journal et collée dans un

livre de _curiosités_ appartenant à un ami. Après avoir lu cette

annonce, il avait écrit à la ferme de Morwick pour y faire savoir qu’il

avait vu un homme répondant exactement au signalement de Yago, mais

portant un autre nom, et employé comme commis chez un négociant de

Jersey City. Ayant du temps devant lui avant le départ de la poste, il

s’était rendu dans le bureau de ce négociant pour voir le commis avant

de jeter sa lettre à la poste, et là il avait appris, à sa grande

surprise, que le commis n’avait pas paru à son bureau ce jour-là. Le

négociant avait envoyé chez lui, et l’on avait répondu qu’il avait

soudainement bouclé son porte-manteau, après avoir lu un journal à son

déjeuner, avait payé son hôte, et était parti sans dire à personne où il

allait.

La soirée était fort avancée quand je lus cette lettre. J’avais le temps

de réfléchir avant qu’il me fût nécessaire d’agir.

Supposant la lettre véridique, et adoptant l’explication de Naomi du

motif qui avait conduit Yago à disparaître secrètement de la ferme, j’en

conclus qu’il fallait, pour le retrouver, limiter les recherches à

Narrabee et aux environs.

Le journal qu’il avait lu en déjeunant l’avait sans doute informé de la

sentence du grand jury et du jugement qui devait s’ensuivre. J’avais

assez d’expérience de la nature humaine pour croire qu’en présence de

ces circonstances, et attiré par sa passion pour Naomi, il

s’aventurerait à revenir à Narrabee. Il y a plus; cette même expérience,

je suis fâché de le dire, me donnait à penser qu’il tenterait de faire

de la position critique d’Ambroise un moyen d’obtenir de Naomi qu’elle

écoutât favorablement son amour. Une cruelle indifférence pour le

dommage et les souffrances que son soudain éloignement de la ferme

pouvait infliger à autrui était clairement impliquée dans le secret

qu’il avait voulu garder sur sa retraite. La même cruelle indifférence,

poussée à l’extrême, pouvait bien le conduire à insister en secret

auprès de Naomi pour qu’elle consentît à accepter ses propositions dans

le désir de sauver la vie d’Ambroise.

Je n’arrivai à ces conclusions qu’après y avoir beaucoup réfléchi.

J’étais résolu, pour satisfaire Naomi, à éclaircir le mystère, mais j’ai

à peine besoin de dire que mes doutes sur l’existence d’Yago n’en

continuaient pas moins de subsister après la lettre. Je croyais qu’elle

n’était rien autre chose qu’une stupide mystification imaginée par un

homme sans cœur.

Le son de l’horloge du vestibule mit fin à mes réflexions. Je comptai

les coups; il était minuit!

Je me levai pour gagner ma chambre. Chacun dans la ferme était allé se

coucher depuis plus d’une heure. Le silence dans la maison était

profond. Je marchai doucement, par instinct, lorsque je traversai la

salle pour aller voir quel temps il faisait. Un brillant clair de lune

charma mes regards; c’était un clair de lune semblable à celui de la

fatale soirée où Naomi et Yago s’étaient rencontrés dans le jardin.

Mon bougeoir était sur la table; je venais justement de l’allumer.

J’allais quitter la salle lorsque la porte s’ouvrit brusquement, et

Naomi elle-même parut devant moi.

Revenu de la première surprise que m’avait occasionnée sa subite

apparition, je vis à l’instant dans l’éclat de ses yeux, dans la pâleur

mortelle de ses joues, que quelque chose de sérieux était arrivé. Un

grand manteau couvrait ses épaules, un mouchoir blanc enveloppait sa

tête; ses cheveux étaient en désordre. Elle venait évidemment de sortir

de son lit, pleine d’effroi et à la hâte.

«Qu’y a-t-il?» lui demandai-je en allant au-devant d’elle.

Elle se pendit toute tremblante et agitée à mon bras.

«Yago!» me dit-elle tout bas.

Vous penserez que mon obstination est invincible. Je pouvais à peine la

croire, même en ce moment.

«Où donc? lui dis-je.

--Dans l’arrière-cour, me répondit-elle, sous la fenêtre de ma chambre!»

La chose était trop sérieuse pour prendre en considération les petites

convenances de la vie ordinaire.

«Permettez que je le voie, dis-je.

--Je suis venue vous chercher, répondit-elle franchement et sans

témoigner de crainte. Montez avec moi.»

Sa chambre était au premier étage de la maison et donnait sur

l’arrière-cour. En montant l’escalier, elle me raconta ce qui était

arrivé.

«J’étais couchée, dit-elle, mais je ne dormais pas, quand j’entendis un

caillou frapper sur une vitre de ma fenêtre. J’attendis, me demandant ce

que cela pouvait signifier. Un autre caillou fut encore jeté contre les

vitres. Je fus surprise encore, mais non pas effrayée. Je me levai et je

courus à la fenêtre, pour voir d’où cela provenait. C’était Yago qui me

regardait au clair de la lune.

--Vous a-t-il vue?

--Oui. Et il m’a dit: Descendez et venez me parler. J’ai quelque chose

de sérieux à vous dire!»

--Lui avez-vous répondu?

--Aussitôt que j’ai pu retrouver ma voix, je lui ai dit: «Attendez un

moment», et je suis descendue pour venir vous chercher. Que dois-je

faire?

--Laissez-moi le voir, et je vous le dirai.»

Nous entrâmes dans la chambre de Naomi. Me tenant avec précaution

derrière le rideau de la fenêtre, je regardai dans la cour.

Il était là! Sa barbe et ses moustaches étaient rasées, ses cheveux

coupés courts; mais rien ne déguisait ses yeux étranges et le mouvement

particulier de sa maigre et frêle personne, pendant qu’il allait et

venait lentement, au clair de la lune, en attendant Naomi. Pendant un

moment, je fus à peine le maître de mon émotion. J’étais si fermement

convaincu qu’Yago n’était plus vivant!

«Que dois-je faire? me répéta Naomi.

--La porte de la laiterie est-elle ouverte? demandai-je.

--Non, mais la porte de l’atelier, au coin de la maison, n’est pas

fermée.

--Très-bien! Montrez-vous à la fenêtre et dites-lui: Je vais descendre

tout de suite.»

Cette brave jeune fille m’obéit sans un moment d’hésitation.

Il n’y avait eu aucun doute à concevoir ni dans les yeux ni dans

l’allure d’Yago; il n’y en eut pas davantage dans sa voix, quand il

répondit doucement d’en bas:

«Très-bien!

--Retenez-le en causant avec lui là où il est maintenant, dis-je à

Naomi, pour que j’aie le temps de faire le tour de la maison jusqu’à la

porte de l’atelier. Alors, feignez d’avoir peur d’être aperçue de la

laiterie et amenez-le à tourner la maison, de façon que je puisse

l’entendre derrière la porte.»

Nous quittâmes la maison en même temps, séparément et en silence. Naomi

suivit mes instructions avec la vive intelligence d’une femme lorsqu’il

s’agit d’user de stratagème. J’étais à peine arrivé depuis une minute

dans l’atelier quand je l’entendis causer avec Naomi, de l’autre côté de

la porte.

Les premiers mots que je saisis distinctement étaient relatifs à la

raison qu’il avait eue de quitter la ferme secrètement. Son orgueil

mortifié, doublement mortifié par le refus mortifiant de Naomi et par

l’outrage qu’il avait reçu personnellement d’Ambroise, avait été le

principal mobile de sa conduite en quittant la ferme de Morwick. Il

avoua qu’il avait lu l’annonce et que cette annonce l’avait encouragé à

rester caché!

«Après avoir été ridiculisé, insulté, repoussé, j’étais bien aise, dit

ce misérable, de voir que quelqu’un d’entre vous avait une sérieuse

raison pour désirer mon retour. Il dépend de vous, mademoiselle Naomi,

de me retenir ici et d’obtenir de moi que je sauve la vie à Ambroise, en

me montrant et reprenant mon nom.

--Que voulez-vous dire?...» lui demanda Naomi d’un ton sévère.

Il baissa la voix, mais je pus entendre encore qu’il répondit:

«Promettez-moi de m’épouser, dit-il, et je me présenterai demain chez le

juge et lui ferai savoir que je suis toujours vivant.

--Et si je refuse?

La mer glaciale · 第 17 / 18 段