bois, tandis que Silas me parlait; et, comme si le malheur s’en était
mêlé, nous prîmes le sentier qui conduit au four à chaux. En tournant le
coude que fait ce sentier, nous rencontrâmes Yago qui se rendait à
Narrabee. J’étais trop en colère, je vous le dis, pour le laisser passer
tranquillement. Je lui lâchai quelques quolibets. Il était irrité de son
côté, je le suppose, et me répondit du même ton. J’avoue que je le
menaçai de mon bâton; mais je jure que je n’avais pas l’intention de le
frapper. Vous savez, puisque vous avez pansé la main de Silas, que Yago
est prompt à jouer du couteau. Il vient de l’Ouest, dont les habitants
ont toujours une arme ou une autre dans leur poche. Il est assez
probable qu’il n’avait point non plus l’intention de me frapper; mais
comment pouvais-je en être sûr? Quand il marcha sur moi et me montra son
couteau, je jetai mon bâton et l’abordai. D’une main, je lui arrachai
son couteau, que je jetai au loin; de l’autre, je le saisis par le
collet de son habit, qui était vieux et usé, en lui donnant une secousse
qui fit craquer ses os. Un morceau de son habit me resta dans la main;
je le jetai dans le four à chaux; j’en fis autant du couteau, que je
ramassai, et je crois que si Silas ne m’en avait empêché, j’aurais
probablement fait prendre le même chemin à Yago lui-même. Quoi qu’il en
soit, Silas me retint. En même temps, il cria à Yago:--Éloignez-vous et
ne revenez pas, si vous ne voulez pas être brûlé dans le four à chaux!
John nous regarda un moment en prenant haleine. Puis il cria d’une voix
calme:--On dit souvent la vérité en riant, monsieur Silas. _Je ne
reviendrai pas._ Il nous tourna le dos et s’éloigna. Nous restâmes à
nous regarder l’un l’autre, comme deux insensés.--Vous ne croyez pas
qu’il le fasse comme il le dit? m’écriai-je.--Allons donc! dit Silas, il
tient trop à Naomi pour ne pas revenir. Est-ce donc vrai, Naomi?»
J’en avais fait la remarque de mon côté. Naomi tressaillit et devint
pâle quand Ambroise lui répéta ce que Silas avait dit.
«Il n’en est rien, répondit Naomi. Votre frère n’a pas le droit de
mettre ainsi mon nom en jeu. Continuez. Silas dit-il encore quelque
autre chose, pendant qu’il était sur ce chapitre?
--Oui, il regarda dans le four et demanda:--Pourquoi as-tu jeté le
couteau, Ambroise?--Est-ce qu’on sait ce qu’on fait, répondis-je quand
on est en colère?--C’était un bon couteau, ajouta Silas; à ta place je
l’aurais gardé. Je ramassai le bâton et m’approchai du four en
répondant:--Qui dit que je l’ai perdu?--Je me mis à sonder le four à
l’aide du bâton et à rapprocher le couteau du bord.--Donne-moi la main,
dis-je à Silas, que je puisse m’étendre un peu, et je le reprendrai tout
de suite. Mais au lieu de reprendre le couteau, je faillis tomber
moi-même dans la chaux bouillante. Sa vapeur, sans doute, me suffoqua.
Tout ce que je sais, c’est que j’eus un vertige et je laissai tomber le
bâton dans le four. Je l’y aurais suivi et aurais certainement péri si
Silas ne m’avait ramené en arrière en me tirant par la main.--Laisse là
ce couteau, me dit-il, si je ne t’avais retenu, le couteau d’Yago
t’aurait coûté la vie. Il me prit par le bras, et nous nous dirigeâmes
ensemble vers le bois. Nous nous arrêtâmes où vous nous avez trouvés, et
nous nous assîmes sur un arbre tombé. Nous parlâmes encore un moment
d’Yago. Nous finîmes par convenir que nous attendrions pour voir ce qui
allait arriver, et qu’en attendant nous tiendrions conseil. Vous et M.
Lefrank, vous arrivâtes sur ces entrefaites, Naomi, et vous devinâtes
juste quand vous supposâtes que nous vous cachions un secret. Vous savez
maintenant quel était ce secret.»
Là, il s’arrêta. Je lui adressai cette question, la première que je lui
eusse faite encore:
«Vous ou votre frère, n’avez-vous éprouvé, en ce moment, aucune crainte
de l’accusation qui a été portée contre vous depuis? dis-je.
--Aucune pensée semblable ne nous est venue à l’esprit, monsieur,
répondit Ambroise. Comment pouvions-nous prévoir que les voisins iraient
faire des recherches dans le four et qu’ils diraient ce qu’ils ont dit
de nous? Tout ce que nous craignions, c’est que le vieillard n’entendît
parler de notre querelle et ne fût plus irrité que jamais contre nous.
J’étais le plus désireux de tenir la chose secrète, parce que j’avais à
songer à Naomi en même temps qu’au vieillard. Mettez-vous à ma place, et
vous avouerez que la perspective de ce qui m’attendait à la ferme
n’avait rien de fort agréable pour moi si Yago, en effet, n’y revenait
pas, et s’il transpirait que j’étais la cause de son départ.»
C’était là, certainement, une explication de la conduite d’Ambroise,
mais elle ne me satisfaisait pas entièrement.
«Ainsi donc, continuai-je, vous croyez qu’Yago a mis à exécution sa
menace de ne pas retourner à la ferme? Selon vous, il est maintenant
vivant et caché quelque part?
--Certainement! dit Ambroise.
--Certainement! répéta Naomi.
--Croyez-vous qu’il soit vrai qu’on l’ait vu voyageant sur le chemin de
fer de New-York?
--Je le crois fermement, monsieur; et, qui plus est, je crois que
j’étais sur sa trace. J’étais trop désireux de le retrouver, et
j’affirme que je l’aurais retrouvé, si l’on m’avait laissé libre à
New-York.»
Je regardai Naomi.
«Je le crois aussi, dit-elle. Yago se tient à l’écart.
--Supposez-vous qu’il ait peur d’Ambroise et de Silas?»
Elle hésita.
«Il _peut_ en avoir peur, répliqua-t-elle en appuyant fortement sur les
mots: il peut.
--Mais vous ne pensez pas que ce soit vraisemblable?»
Elle hésita de nouveau.
J’insistai, en répétant ma question.
Elle baissa les yeux et répondit, presque avec humeur:
«Je ne sais pas.»
Je m’adressai à Ambroise.
«Avez-vous quelque chose de plus à nous dire? lui demandai-je.
--Non, dit-il, je vous ai dit tout ce que je sais.»
Je me levai pour parler à l’homme de loi dont j’avais requis les
services. Il nous avait aidés à obtenir l’ordre d’admission et nous
avait accompagnés à la prison. Assis à part, il avait gardé le silence
jusqu’à ce moment, examinant avec attention l’effet que produisait le
récit d’Ambroise sur les officiers de la prison et sur moi.
«Est-ce là la défense? lui demandai-je tout bas.
--C’est la défense, monsieur Lefrank. Qu’en pensez-vous, entre nous?
--Entre nous, je pense que le juge les renverra devant le jury.
--Sous l’accusation de meurtre?
--Oui, sous l’accusation de meurtre.»
VIII.
LA CONFESSION.
Ma réponse à l’homme de loi était l’expression exacte de ma conviction.
Le récit d’Ambroise avait à mes yeux toute l’apparence d’une histoire
fabriquée, et maladroitement fabriquée, pour fausser le sens très clair
des conclusions auxquelles était arrivé l’acte d’accusation. J’acceptai
ces conclusions avec répugnance, avec regret, à cause de l’intérêt que
je prenais à Naomi. Je lui dis tout ce que je pus pour ébranler la
confiance absolue qu’elle nourrissait dans l’acquittement des accusés
lors de la prochaine enquête.
Le jour où elle devait avoir lieu arriva.
Naomi et moi nous nous rendîmes ensemble à l’audience. M. Meadowcroft ne
put cette fois quitter sa chambre. Sa fille vint seule à la cour et y
occupa un siége réservé pour elle.
Dans cette seconde comparution, Silas se montra beaucoup plus calme et
plus semblable à son frère. Aucun nouveau témoin ne fut appelé par
l’accusation. On reprit le débat sur les dépositions des docteurs
relativement aux os carbonisés, et nous remportâmes jusqu’à un certain
point la victoire. En d’autres termes, nous obligeâmes les docteurs à
convenir qu’ils différaient beaucoup d’opinion. Trois avouèrent qu’ils
étaient indécis. Deux allèrent encore plus loin et affirmèrent que les
os étaient ceux d’un animal, non d’un homme. Nous insistâmes sur cette
opinion, puis nous développâmes notre système de défense, fondé sur le
récit d’Ambroise.
Nécessairement, aucun témoin ne pouvait être appelé par nous. Soit que
cette circonstance eût découragé notre avocat, soit qu’il partageât mon
opinion sur le récit de son client, ce que je ne saurais dire, il parla
machinalement, tout en faisant de son mieux, à coup sûr, mais sans y
mettre la chaleur et la vivacité d’une conviction naturelle. Naomi me
jeta un regard plein d’angoisses, dès qu’il eut fini. La main de la
jeune fille, quand je la pris, était froide. Elle vit dans les yeux et
dans l’attitude de l’avocat adverse les signes évidents de l’insuccès de
la défense; mais elle attendit résolûment que le magistrat président fît
connaître sa décision. Je n’avais que trop bien prévu ce que celui-ci
croirait de son devoir de faire. La tête de Naomi se pencha sur mon
épaule quand il prononça les terribles mots qui renvoyaient Ambroise et
Silas devant les assises sous l’accusation de meurtre.
Je la conduisis hors de la salle pour qu’elle prît l’air. Quand je
passai devant la barre, je remarquai qu’Ambroise, mortellement pâle,
nous suivait du regard, pendant que nous nous éloignions de lui. La
décision du magistrat avait évidemment abattu son courage. Son frère
Silas s’était laissé tomber sur la chaise du geôlier, en proie à une
indicible terreur. Il était muet et tremblant comme un chien qu’on vient
de battre.
Mlle Meadowcroft revint avec nous à la ferme, sans prononcer un seul mot
pendant tout le trajet. Je ne pus rien découvrir dans sa physionomie qui
laissât percer le moindre sentiment de compassion pour les prisonniers.
Quand Naomi se retira dans sa chambre, nous restâmes en tête-à-tête
pendant quelques minutes, et alors, à mon grand étonnement, cette femme,
en apparence impitoyable, me prouva qu’elle aussi était une fille d’Ève,
et pouvait sentir et souffrir à sa manière, tout comme nous. Elle
s’approcha soudainement de moi et posa sa main sur mon bras.
«Vous êtes homme de loi, n’est-ce pas? me dit-elle.
--Oui.
--Avez-vous pratiqué déjà pendant quelque temps?
--Pendant dix ans.
--Pensez-vous?...»
Elle s’interrompit brusquement; sa dure physionomie s’adoucit; ses yeux
s’abaissèrent.
«N’importe, dit-elle d’un air confus, je suis bouleversée par cette
calamité, quoique je ne le laisse pas voir. N’y faites pas attention.»
Elle s’éloigna. J’attendis, dans la ferme persuasion que la question
qu’elle avait voulu m’adresser se frayerait tôt ou tard un passage à
travers ses lèvres. Je ne me trompais pas. Elle revint involontairement
vers moi, comme une femme agissant sous quelque influence à laquelle
toute force de volonté est incapable de résister.
«Croyez-vous qu’Yago soit encore vivant?»
Elle m’adressa cette question d’un ton brusque, désespéré, comme si les
paroles se précipitaient hors de sa bouche malgré elle.
«Je ne le crois pas, répondis-je.
--Rappelez-vous ce qu’Yago a souffert de la part de mes frères,
reprit-elle. Votre expérience vous permet-elle de croire qu’il pourrait
avoir pris une résolution subite de quitter la ferme?»
Je lui répondis aussi franchement qu’auparavant.
«Mon expérience ne me permet pas de le croire.»
Elle me regarda un moment avec une figure pâle de désespoir, puis
inclina silencieusement, en forme de salut, sa tête grisonnante, et me
laissa. Quand elle traversa la salle pour gagner la porte, je la vis
lever les yeux au ciel, et je l’entendis murmurer entre ses dents:
«La vengeance m’appartient, dit le Seigneur, je ne laisserai pas ce
crime impuni.»
Ce fut le _Requiem_ d’Yago prononcé par la femme qui l’aimait.
La première fois que je revis Mlle Meadowcroft, elle avait repris son
masque. Elle était redevenue elle-même et put s’asseoir calme et
impénétrable, tandis que les hommes de loi discutaient sur la terrible
position de ses frères, avec l’échafaud en perspective, comme l’une des
probabilités de la cause.
Laissé seul, je commençai à être inquiet de Naomi. Je montai les
escaliers et, frappant doucement à sa porte, je lui demandai du dehors
comment elle se trouvait. Elle me répondit tristement:
«Je m’efforce de supporter ce coup; je ne voudrais pas vous importuner
de mon chagrin quand nous nous retrouverons.»
Je redescendis les escaliers, soupçonnant pour la première fois la
véritable nature de l’intérêt que m’inspirait la jeune Américaine.
Pourquoi sa réponse avait elle fait monter les larmes dans mes yeux?
Je sortis et m’allai promener seul pour réfléchir dans le calme.
Pourquoi le son de sa voix continua-t-il à retentir dans mon oreille
pendant toute cette promenade?
Je pris soudain la résolution de retourner en Angleterre.
Quand je revins à la ferme, le jour commençait à baisser. La lampe
cependant n’était pas encore allumée dans le vestibule. M’arrêtant un
instant pour accoutumer mes yeux à l’obscurité de l’intérieur,
j’entendis la voix de l’avocat auquel nous avions eu recours pour la
défense; il causait vivement avec quelqu’un.
«Ce n’est pas ma faute, disait l’avocat. Elle m’a arraché le papier de
la main avant que je devinasse son intention.
--En avez-vous besoin? demanda Mlle Meadowcroft.
--Non, ce n’est qu’une copie. Si la possession de ce papier peut
contribuer à la calmer, laissez-la le garder tant qu’elle voudra.
Bonsoir.»
En disant ces mots, l’avocat, qui se dirigeait vers la porte de sortie,
me trouva sur son chemin. Je l’arrêtai sans cérémonie; j’éprouvais un
insurmontable désir d’en savoir davantage.
«Qui vous a arraché le papier des mains?» lui dis-je brusquement.
L’homme de loi tressaillit. Je l’avais pris par surprise. Son instinct
de réserve professionnelle l’empêcha de répondre immédiatement.
Pendant ce court intervalle de silence, Mlle Meadowcroft me répondit de
l’autre bout du vestibule:
«C’est Naomi qui lui a arraché le papier des mains.
--Quel papier?»
Une porte s’ouvrit doucement derrière moi. Naomi elle-même parut sur le
seuil; Naomi elle-même répondit à ma question.
«Je vais vous le dire, murmura-t-elle. Venez ici.»
Une seule bougie éclairait la chambre. J’envisageai Naomi à sa pâle
clarté. Ma résolution de retourner en Angleterre s’évanouit aussitôt,
comme tant d’autres projets de ma vie restés sans exécution.
«Bon Dieu! m’écriai-je, qu’est-il donc arrivé?»
Elle me tendit le papier qu’elle avait arraché de la main de l’homme de
loi.
La _copie_ à laquelle il avait fait allusion était une copie de la
confession que Silas avait écrite en rentrant dans sa prison. Il y
accusait son frère Ambroise du meurtre de Yago. Il déclarait sous
serment qu’il avait vu son frère Ambroise commettre le crime.
Je pus, comme on dit vulgairement, en croire à peine mes yeux. Je lus
deux fois les dernières phrases de cette confession:
«... Je les entendis, y disait Silas, disputer dans le four à chaux.
Ils parlaient de la cousine Naomi. Je courus sur la place pour les
séparer. Je n’arrivai pas à temps. Je vis Ambroise donner au défunt un
terrible coup de son lourd bâton sur la tête. Celui-ci tomba sans
pousser un cri. Je mis la main sur son cœur. Le malheureux était mort.
Je fus horriblement effrayé. Ambroise me menaça de me tuer si je
disais un mot de ce qui venait d’arriver à âme qui vive. Il prit le
corps de John et le jeta dans la chaux vive; il y jeta ensuite le
bâton. Nous nous dirigeâmes après vers le bois, et nous nous assîmes
sur un arbre tombé à l’entrée. Ambroise inventa l’histoire que nous
devions dire si l’on découvrait ce qu’il avait fait. Il me la fit
répéter comme une leçon. Nous étions encore occupés de ce soin quand
arriva ma cousine Naomi, accompagnée de M. Lefrank. Vous connaissez le
reste. Ceci est ma confession, que j’affirme sous serment être
sincère. Je la fais de mon propre et libre gré, en me repentant bien
de ne l’avoir pas faite plus tôt.
Signé: Silas Meadowcroft.»
Je déposai le papier et regardai de nouveau Naomi. Elle me parla avec un
calme étrange. Ses yeux et sa voix accusaient une résolution
inébranlable.
«Silas veut livrer la vie de son frère pour sauver la sienne. Je vois un
lâche mensonge, une lâche cruauté dans chaque ligne de ce papier.
Ambroise est innocent et le moment est venu d’en fournir la preuve.
--Vous oubliez, lui dis-je, que nous venons, aujourd’hui même, d’échouer
dans cette tâche.
--Yago est vivant. Il se cache quelque part, continua-t-elle, à nos yeux
et aux yeux de tous ceux qui le connaissent. Aidez-moi, ami Lefrank, à
faire une annonce dans les journaux pour le découvrir.»
Je reculai, frappé de mutisme et de tristesse, en l’entendant parler
ainsi. J’avoue que je crus que la nouvelle calamité qui venait de
l’atteindre avait ébranlé son cerveau.
«Vous ne croyez pas cela? dit-elle. Fermez la porte.»
Je lui obéis. Elle s’assit et m’indiqua une chaise auprès d’elle.
«Asseyez-vous, continua-t-elle. Je vais commettre une action coupable,
mais je ne puis éviter de le faire. Je vais trahir une promesse sacrée.
Vous vous rappelez cette soirée éclairée par la lune, durant laquelle je
le rencontrai dans le jardin?
--John Yago?
--Oui. Maintenant écoutez. Je vais vous raconter ce qui s’est passé
alors entre lui et moi.»
IX.
L’ANNONCE.
J’attendais en silence la révélation que Naomi allait me faire. Elle
commença par m’adresser une question.
«Vous rappelez-vous notre visite à Ambroise dans la prison? dit-elle.
--Parfaitement.
--Ambroise nous rapporta un propos que son méchant frère avait tenu sur
Yago et sur moi. Vous rappelez-vous ce propos?
--Je me le rappelle parfaitement. Silas dit: Yago est trop épris de
Naomi pour ne pas revenir.»
--C’est cela, dit Naomi, lorsque j’eus répété ces paroles. Je ne pus
m’empêcher de tressaillir quand j’entendis ce que Silas avait dit, et je
pense que vous vous en aperçûtes.
--Oui.
--Ne fûtes-vous pas désireux de savoir ce que cela signifiait?
--Oui.
--Je vous le dirai. Cela signifiait que ce que Silas avait dit à son
frère de Yago était ce que moi aussi je pensais en ce moment même de
Yago.»
Je tressaillis d’étonnement.
«Je suis, monsieur, la cause que Yago a quitté la ferme de Morwick; et
je suis la cause qui l’y fera revenir.»
Il y avait dans sa façon de parler, plus encore que dans ses paroles,
quelque chose qui fit pénétrer soudain la lumière dans mon esprit.
«Vous m’avez découvert le secret, dis-je, Yago vous aime.
--Comme un fou! ajouta-t-elle en baissant sa voix au point de n’être
plus qu’un murmure. Comme un fou furieux. C’est le seul mot qui puisse
peindre son état. Après que nous eûmes fait quelques tours dans le
jardin, il éclata tout à coup comme un homme hors de lui; il tomba à
genoux, baisa le bord de ma robe, baisa mes pieds, pleura, sanglota, par
amour pour moi. Je ne suis pas dépourvue de courage, monsieur, si l’on
songe que je ne suis qu’une femme. Aucun homme, autant que je puis m’en
souvenir, ne m’a jamais réellement effrayée jusqu’ici. Mais, je l’avoue,
Yago m’a fait peur. Oh! oui, il m’a véritablement fait peur. Je me
sentis près de défaillir, et mes genoux tremblèrent sous moi. Je le
priai, je le suppliai de se relever et de s’éloigner. Mais non; il
restait à genoux, il me retenait par le bord de ma robe. Les mots
s’échappaient de sa bouche comme... comme... je ne saurais trouver un
terme de comparaison plus exact... comme l’eau qui s’échappe d’une
pompe. Son bonheur, sa vie, ses espérances sur cette terre et dans le
ciel, et Dieu sait quoi encore dépendaient, me disait-il, d’un seul mot
de moi. Je retrouvai assez de courage en ce moment pour lui rappeler que
j’étais la fiancée d’Ambroise. Vous devriez, lui dis-je, être honteux
d’avouer que vous êtes assez pervers pour m’aimer quand vous savez que
je suis promise à un autre!» Pendant que je lui parlais, il changea de
langage; il commença à me dire du mal d’Ambroise. Cela m’exaspéra.
J’arrachai ma robe de sa main, et je lui dis tout ce que j’avais sur le
cœur. «Je vous hais, lui dis-je. Quand même je ne serais pas la fiancée
d’Ambroise, je ne voudrais pas vous épouser. Non! non! pas même s’il
n’existait sur la terre aucun autre homme pour demander ma main. Je vous
hais, monsieur Yago! Je vous hais!» Yago vit que j’étais en colère. Il
se releva et se calma tout d’un coup. «Vous en avez dit assez.» (Ce fut
sa réponse). «Vous avez brisé ma vie. Je n’ai plus maintenant ni
espérance ni avenir. Je mettais mon orgueil dans la ferme, mademoiselle,
j’étais fier de mon travail; je supportais la haine que me témoignaient
vos cousins, je prenais avec zèle les intérêts de M. Meadowcroft, et
tout cela pour l’amour de vous, Naomi, pour le seul amour de vous! C’en
est fait de cet amour, maintenant; c’en est fait de mon existence à la
ferme. Vous ne serez plus troublée par moi à l’avenir. Je vais
m’éloigner, comme les animaux s’éloignent quand ils sont malades, et je
vais me cacher dans quelque coin pour y mourir. Accordez-moi une
dernière faveur. Ne me rendez pas la risée de tout le voisinage. Je ne
le supporterais pas; je deviens fou rien que d’y penser. Promettez-moi
de ne jamais dire à âme qui vive ce que je vous ai dit ce soir. Faites
cette promesse sacrée à l’homme dont vous avez brisé la vie!» Je fis ce
qu’il me demandait. Je promis de me taire, avec des larmes dans les
yeux. Oui, cela est ainsi. Après lui avoir dit que je le haïssais (et je
le hais véritablement), je versai des larmes sur sa douleur; oui, j’en
versai, tant nous sommes insensées, nous autres femmes! Il me tendit la
main et me dit: «Adieu pour toujours!» J’eus pitié de lui. Je lui dis:
«Je vous serrerai la main si vous me faites une promesse en échange de
la mienne. Je vous demande de ne pas quitter la ferme. Que fera mon
oncle si vous partez? Restez ici et soyons amis, monsieur John; oubliez
et pardonnez.» Il me fit cette promesse et il me la renouvela le
lendemain matin, quand je le revis. Oui, je lui rendrai justice, quoique
je le haïsse! Je crois qu’il voulait sincèrement tenir sa promesse, tant
qu’il resta sous mes yeux. Ce fut seulement quand il fut livré à
lui-même que le démon l’entraîna à manquer à sa parole et à quitter la
ferme. J’ai été élevée dans la croyance au démon, monsieur Lefrank, et
je crois que cela explique bien des choses. Cela m’explique la conduite
d’Yago. Mais aidez-moi à le retrouver, et je suis sûre qu’il reviendra
et disculpera Ambroise du soupçon que son méchant frère a fait peser sur
lui. Voici une plume. Écrivez une annonce pour le retrouver, ami
Lefrank; écrivez-la pour l’amour de moi.»
Je l’avais laissée dire sans essayer de l’interrompre jusqu’à ce qu’elle
eût fini. Quand elle mit la plume dans ma main, je commençai la
rédaction de l’annonce avec autant de résignation que si moi-même
j’avais cru qu’Yago était encore vivant.
Vis-à-vis de tout autre, j’aurais ouvertement déclaré que ma conviction
n’avait pas changé. Si aucune querelle n’avait eu lieu au four à chaux,
je n’aurais pas hésité à croire, en y réfléchissant bien, que la
disparition d’Yago devait être attribuée au terrible désappointement que
Naomi lui avait fait éprouver. La même crainte qui lui avait fait
affirmer qu’il ne se souciait aucunement de Naomi lorsqu’il se
querellait avec Silas, sous la fenêtre de ma chambre, pouvait aussi
l’avoir poussé à se retirer secrètement et soudainement du théâtre de
son désappointement. Mais me demander de croire, après ce qui s’était
passé au four à chaux, qu’Yago était encore vivant, c’était me demander
de prendre le récit d’Ambroise pour une reproduction exacte des faits.
Je m’étais refusé à le faire tout d’abord, et je persistais dans cette
opinion. Si j’avais été appelé à peser, dans la balance des
probabilités, le récit d’Ambroise dans sa défense et celui de Silas dans
sa confession, j’aurais avoué, quoique avec répugnance, que la version
de la confession était, à mes yeux, la moins incroyable des deux.
Pouvais-je dire cela à Naomi? J’aurais rédigé cinquante annonces
relatives à Yago plutôt que de lui faire un tel aveu; vous auriez fait
comme moi, si vous aviez été aussi épris d’elle que je l’étais.
Je rédigeai l’annonce pour le _Morwick Mercury_ dans les termes
suivants:
«MEURTRE.--Les imprimeurs de journaux dans les États-Unis sont priés
d’annoncer qu’Ambroise Meadowcroft et Silas Meadowcroft, de la ferme
de Morwick, comté de Morwick, sont renvoyés devant les assises comme
accusés d’avoir donné la mort à John Yago, actuellement absent de la
ferme et des environs. Toute personne qui donnera des renseignements
sur l’existence dudit Yago pourra sauver la vie de deux hommes
injustement accusés, en portant aussitôt ce fait à la connaissance des
intéressés. La taille d’Yago est d’environ cinq pieds quatre pouces.
Il est maigre et frêle; son teint est extrêmement pâle. Il a les yeux
bruns, très-brillants et très-mobiles. La partie inférieure de sa
figure est couverte d’une barbe et de moustaches noires et épaisses.
Toute sa physionomie a quelque chose d’étrange et de bizarre.»
J’ajoutai la date et l’adresse. Le soir même, un domestique fut envoyé à
cheval à Narrabee pour faire insérer cette annonce dans le plus prochain
numéro du journal.
Quand nous nous séparâmes, le soir, Naomi avait presque entièrement
repris son éclat et son air heureux. Maintenant que l’annonce était en
chemin vers l’imprimerie, elle était plus que confiante, elle était
assurée du succès.
«Vous ne savez pas combien vous m’avez soulagée, me dit-elle avec sa
franchise et sa chaleur de cœur accoutumée, quand nous nous séparâmes le
soir. Tous les journaux vont reproduire cette annonce, et nous
entendrons parler d’Yago avant la fin de la semaine.»
Elle se tourna et revint à moi.