--Dans ce cas, je disparaîtrai de nouveau, et personne de la maison ne

me retrouvera avant qu’Ambroise soit pendu.

--Êtes-vous assez pervers, Yago, pour penser ce que vous dites? demanda

la jeune fille en élevant la voix.

--Si vous essayez de donner l’alarme, reprit-il, aussi vrai qu’il y a un

Dieu, votre cou sentira la force de ma main! C’est à mon tour

maintenant, mademoiselle; on ne se joue pas deux fois de moi.

Voulez-vous consentir à devenir ma femme, oui ou non?

--Non!» répondit-elle d’une voix forte et avec fermeté.

J’ouvris brusquement la porte et je saisis Yago au moment où il levait

la main sur elle. Mais il n’avait pas souffert de la crise nerveuse qui

m’avait affaibli, et il était plus fort que moi. Naomi me sauva la vie.

Elle lui arracha son pistolet, quand il le tira de sa poche avec la main

qu’il avait de libre et le dirigeait sur mon front. La balle se perdit

dans l’air. Je le renversai en ce moment d’un croc-en-jambe. Le bruit du

coup de pistolet avait alarmé la maison. Naomi et moi nous maintînmes

Yago renversé sur le sol jusqu’à ce que des secours arrivassent.

XII.

LA FIN DE L’HISTOIRE.

Yago fut conduit devant le magistrat, et son identité fut établie le

lendemain.

La vie d’Ambroise et celle de Silas cessèrent naturellement d’être en

danger, du moins devant la justice humaine. Mais il fallait observer des

délais légaux et des formalités légales, avant que les deux frères

pussent être rendus à la liberté comme innocents du crime qui leur avait

été imputé.

Pendant l’intervalle qui s’écoula jusque à ce moment, il se passa des

faits qui doivent être brièvement mentionnés avant que nous mettions fin

à notre récit.

M. Meadowcroft père, brisé par les chagrins qu’il venait d’endurer,

mourut subitement d’une affection du cœur. Un codicille attaché à son

testament justifia de reste ce que Naomi m’avait dit de l’influence de

Mlle Meadowcroft sur son père, et sur le but qu’elle avait en vue, en

exerçant cette influence. Une pension viagère était laissée aux deux

fils Meadowcroft. La pleine propriété de la ferme était léguée à la

fille sous la condition imposée par le testateur qu’elle épouserait

l’excellent et cher ami de celui-ci, M. John Yago.

Armée du pouvoir dont l’investissait ce testament, l’héritière de la

ferme envoya un insolent message à Naomi, pour lui signifier de ne plus

se considérer comme faisant partie des habitants de la ferme. Mlle

Meadowcroft, était-il dit dans ce message, refusait positivement de

croire que Yago eût jamais demandé la main de Naomi, ni proféré contre

celle-ci, en cas de refus, les menaces que je l’avais entendu proférer.

Elle m’accusait, comme elle accusait Naomi, de m’efforcer bassement de

faire perdre à Yago l’estime de la fille de son maître, par pure haine

contre cet homme qui ne méritait pas une telle haine, et elle me

signifiait, comme elle l’avait fait à Naomi, l’ordre formel d’avoir à

quitter la ferme.

Ainsi bannis l’un et l’autre, nous nous rencontrâmes le même jour dans

la salle, nos porte-manteaux de voyage à la main.

«Nous voici mis tous deux à la porte, ami Lefrank, dit Naomi avec un

sourire gracieusement comique; vous allez retourner en Angleterre, je

suppose; et moi il faut que je m’ingénie à gagner ma vie dans mon propre

pays. Les femmes peuvent obtenir des emplois aux États-Unis, si elles

ont quelque ami qui parle pour elles. Où trouverai-je quelqu’un qui

puisse me procurer une place?»

Je vis que le moment était venu de parler à cœur ouvert.

«J’ai une place à vous offrir...» répondis-je.

Elle ne se doutait pas de ce que je voulais lui proposer.

«C’est bien heureux, monsieur, fut tout ce qu’elle me dit. Est-ce dans

un bureau de télégraphe ou dans un magasin d’épiceries?»

J’étonnai beaucoup ma petite amie américaine en la prenant aussitôt dans

mes bras et lui donnant mon premier baiser.

«La fonction à remplir est sous mon toit, le salaire, ce qu’il vous

plaira de me demander; et la place, Naomi, si vous ne voyez pas

d’objection, est la place de ma femme.»

Je n’ai rien à ajouter, si ce n’est que des années se sont écoulées

depuis que j’ai prononcé ces paroles, et que je suis toujours aussi

épris que jamais de Naomi.

Quelques mois après notre mariage, Mme Lefrank écrivit à une amie, à

Narrabee, pour avoir des nouvelles de la ferme. La réponse lui apprit

que Ambroise et Silas avaient émigré dans la Nouvelle-Zélande, et que

Mlle Meadowcroft vivait seule à la ferme de Morwick. Yago avait refusé

de l’épouser. Yago avait de nouveau disparu et l’on ne savait où il

était allé.

NOTE EN FORME DE CONCLUSION.

La première idée de cette petite histoire a été puisée par l’auteur dans

le compte-rendu imprimé d’un procès criminel qui a réellement eu lieu

aux États-Unis dans le commencement de ce siècle. La relation de cette

étrange cause est intitulée: Jugement, aveux et condamnation de Jesse et

de Stephen Boorn, accusés du meurtre de Russell Colvin, et retour de

l’homme supposé assassiné, par l’honorable Léonard Sargeant,

ex-lieutenant-gouverneur de Vermont. (Manchester Vermont, 1873). Il

n’est pas inutile d’ajouter, pour la gouverne des lecteurs incrédules,

que tous les _événements incroyables_ de mon histoire sont des faits

réels empruntés à cette narration. Tout ce qui n’est que vraisemblable

est, dans neuf cas sur dix, inventé par l’auteur.

TABLE DES MATIÈRES

LA MER GLACIALE.

SCÈNE PREMIÈRE.--La salle de bal 1

SCÈNE DEUXIÈME.--La hutte du Sea-Mew 31

SCÈNE TROISIÈME.--La montagne de glace 66

SCÈNE QUATRIÈME.--Le jardin 68

SCÈNE CINQUIÈME.--Le hangar à bateaux 88

LA FEMME DES RÊVES.

PREMIER RÉCIT.--Exposé des faits par Percy Fairbank 115

DEUXIÈME RÉCIT.--Histoire du garçon d’écurie racontée

par lui-même 130

TROISIÈME RÉCIT.--Histoire de Francis Raven, continuée

par Percy Fairbank 171

QUATRIÈME RÉCIT.--Exposé adressé par Joseph Rigobert à

l’avocat qui le défendit lors de son jugement 183

Dernières lignes ajoutées par Percy Fairbank 194

LE SPECTRE D’YAGO.

I.--Le Malade 197

II.--Les nouvelles figures 202

III.--L’entrevue au clair de lune 210

IV.--Le bâton de hêtre 221

V.--Les nouvelles de Narrabee 227

VI.--Le four à chaux 235

VII.--Les éléments de la défense 241

VIII.--La confession 250

IX.--L’annonce 257

X.--Le sheriff et le gouverneur 263

XI.--Le caillou et la fenêtre 270

XII.--La fin de l’histoire 279

Note en forme de conclusion 281

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.

Coulommiers.--Typog. Albert PONSOT et P. BRODARD.

La mer glaciale · 第 18 / 18 段