--C’est singulier, dit Naomi. Voilà la première fois que cela arrive

depuis que je suis à la ferme.

--Vivre, c’est apprendre. Cela est arrivé maintenant.»

Le ton qu’Ambroise mettait dans ses réponses aurait détourné tout autre

interlocuteur de continuer à l’interroger. Mais les femmes ne tiennent

aucun compte des avertissements qu’on leur donne d’une façon détournée.

Naomi, ayant encore quelque chose sur le cœur, n’hésita pas à le dire.

«Avez-vous vu Yago ce matin?»

La colère qui couvait dans l’âme d’Ambroise fit soudainement explosion,

sans qu’il fût possible de deviner pourquoi.

«Combien de questions ai-je encore à subir? s’écria-t-il violemment.

Êtes-vous le ministre m’interrogeant sur mon catéchisme? Je n’ai point

vu Yago, et ne me suis occupé que de mon travail. Cela vous

satisfait-il?»

Il nous tourna le dos en jurant et suivit son frère dans le bois. Naomi

me regarda avec des yeux où éclatait l’indignation.

«Qu’est-ce que veut dire, monsieur Lefrank, cette façon de me parler? Le

vilain personnage! Comment ose-t-il prendre ce ton?»

Elle se tut un moment; sa voix, son regard, son air avaient changé

soudainement.

«Cela ne lui était jamais arrivé jusqu’ici, monsieur. Que s’est-il

passé? Je déclare que je ne reconnais plus Ambroise, tant il est changé.

Dites-moi, cela ne vous frappe-t-il pas?»

Je tâchai d’excuser le jeune homme.

«Quelque chose l’aura mis de mauvaise humeur, dis-je. Le moindre

incident, quelquefois, mademoiselle, fait sortir un homme de son

caractère. Je parle comme quelqu’un qui sait ce que c’est par sa propre

expérience. Donnez-lui le temps de rentrer en lui-même, il viendra vous

faire ses excuses, et il ne restera plus trace de tout cela.»

Ma manière d’interpréter la chose ne réussit nullement à rassurer ma

jolie compagne. Nous revînmes à la maison. L’heure du dîner sonna et les

frères reparurent. Leur père leur reprocha leur absence du matin avec

une sévérité inutile; ils reçurent ces reproches avec une indignation

plus inutile encore, à mon avis, et sortirent de la salle. Un aigre

sourire de satisfaction se montra sur les lèvres de Mlle Meadowcroft.

Elle regarda son père, puis leva ses yeux empreints de tristesse au

plafond et dit:

«Nous ne pouvons que prier pour eux, monsieur.»

Naomi disparut après le dîner. Quand je la revis, elle avait des

nouvelles pour moi.

«J’ai trouvé Ambroise, me dit-elle, et il m’a demandé pardon. Nous nous

sommes entendus. Mais... mais...

--Mais quoi, mademoiselle Naomi?

--Il n’est plus le même, monsieur. Il ne veut pas en convenir; mais je

ne puis m’empêcher de penser qu’il me cache quelque chose.»

Le jour s’écoula et la soirée vint. Je retournai à mon roman, mais

Alexandre Dumas lui-même ne put captiver mon attention. Je ne saurais

dire à quoi je pensais. Je suis incapable d’expliquer ce qui me

troublait l’esprit en ce moment. Je souhaitais d’être de retour en

Angleterre; je pris en haine, sans raison, la ferme de Morwick.

Neuf heures sonnant, nous nous réunîmes de nouveau pour le souper; il ne

manquait qu’Yago. Il devait être de retour pour le souper, et nous

l’attendîmes un quart d’heure, conformément à la volonté de M.

Meadowcroft; mais il ne revint pas.

La soirée se passa et il ne reparut point. Mlle Meadowcroft voulut

veiller pour l’attendre. Naomi la regarda d’un air un peu malicieux, je

dois l’avouer, quand les deux femmes se séparèrent pour la nuit. Je me

retirai dans ma chambre, et je fus, comme la nuit précédente, incapable

de dormir. Quand le soleil se leva, je sortis comme la veille, pour

aller respirer l’air du matin.

Je rencontrai sur l’escalier Mlle Meadowcroft qui remontait dans sa

chambre. Pas une boucle de ses cheveux gris et raides n’était dérangé.

Rien, chez cette femme impénétrable, ne laissait voir qu’elle avait

veillé toute la nuit.

«M. Yago est-il revenu?» demandai-je.

Mlle Meadowcroft secoua lentement la tête et me regarda en fronçant les

sourcils.

«Nous sommes dans les mains de la Providence, monsieur Lefrank. M. Yago

doit avoir été retenu à Narrabee.»

Les repas quotidiens suivirent leur cours invariable. Le déjeuner et le

dîner se succédèrent, et Yago ne se montra pas. M. Meadowcroft et sa

fille se consultèrent et résolurent d’envoyer à la recherche de

l’absent. Un des ouvriers les plus intelligents fut dépêché à Narrabee

pour y faire une enquête.

Cet homme revint fort tard dans la soirée et rapporta d’inquiétantes

nouvelles à la ferme. Il avait visité toutes les auberges et les

endroits publics de Narrabee; il avait fait des recherches sans fin dans

toutes les directions, et partout le résultat avait été le même.

Personne n’avait vu Yago. Chacun avait déclaré qu’Yago n’avait pas mis

le pied dans la ville.

Nous nous regardâmes tous les uns les autres, à l’exception des deux

frères, qui étaient assis ensemble dans un endroit obscur de la salle.

La conclusion était inévitable. Yago était un homme perdu.

VI.

LE FOUR A CHAUX.

M. Meadowcroft fut le premier à prendre la parole.

«Il faut que quelqu’un retrouve John, dit-il.

--Et sans perdre un moment», ajouta sa fille.

Ambroise sortit soudain du coin obscur, où il se trouvait.

«J’irai à sa recherche», dit-il.

Silas s’avança à sa suite.

«J’irai avec vous», dit-il à son tour.

M. Meadowcroft interposa son autorité.

«Un de vous suffira... pour le moment, du moins. Vas-y, Ambroise. On

peut avoir besoin de ton frère plus tard. Si quelque accident est

arrivé... ce dont Dieu nous préserve, nous pourrons avoir à diriger nos

recherches dans plus d’une direction. Silas, reste à la ferme.»

Les deux frères se retirèrent en même temps: Ambroise pour se préparer à

partir, Silas pour lui seller un cheval. Naomi s’esquiva après eux.

Laissé en compagnie de M. Meadowcroft et de sa fille (l’un et l’autre

dévorés d’inquiétude par suite de cette disparition, et s’efforçant de

cacher leur anxiété sous une apparence de dévote résignation), j’ai à

peine besoin d’ajouter que je me retirai aussi, dès qu’il me fut

possible de quitter sans impolitesse la salle. En montant l’escalier

pour regagner ma chambre, j’aperçus Naomi à demi cachée dans le

renfoncement formé par la fenêtre à l’ancienne mode du premier palier.

Ma petite amie était en proie à un trouble profond. Son tablier couvrait

sa figure et elle pleurait amèrement. Ambroise n’avait pas pris congé

d’elle aussi tendrement que de coutume. Elle était plus fermement

persuadée que jamais qu’Ambroise lui cachait un secret. Nous attendions

tous avec anxiété le jour suivant. Le jour suivant rendit le mystère

encore plus obscur.

Le cheval qu’Ambroise avait pris pour se rendre à Narrabee fut ramené à

la ferme par un garçon de l’hôtel. Celui-ci apportait une dépêche écrite

par Ambroise qui nous plongea dans un grand étonnement. Ses recherches

avaient prouvé positivement, selon lui, qu’Yago n’avait point été vu

dans le voisinage de Narrabee. Les seuls renseignements qu’on avait pu

obtenir sur son compte venaient d’un rapport passablement vague. Ce

rapport disait qu’un homme ressemblant à Yago avait été vu le jour

précédent dans un wagon de chemin de fer sur la ligne de New-York.

Agissant conformément à ce renseignement, Ambroise s’était déterminé à

pousser ses recherches jusqu’à New-York pour vérifier l’exactitude de ce

renseignement.

Ce procédé extraordinaire me donna lieu de soupçonner malgré moi qu’il y

avait réellement au fond de tout cela quelque chose de louche. Je gardai

ce soupçon pour moi, mais je fus préparé dès ce moment à voir la

disparition d’Yago suivie de quelques graves conséquences.

Le même jour, ces conséquences se révélèrent.

Il s’était maintenant écoulé assez de temps pour que le bruit de ce qui

était arrivé à la ferme se fût propagé dans le district. Déjà instruits

des dissentiments qui existaient entre ces hommes, les voisins avaient

été informés (sans doute par les ouvriers présents à la scène du matin

sous ma fenêtre) des détails de la querelle. L’opinion publique, en

Amérique, se manifeste sans la moindre réserve ni la moindre

préoccupation des conséquences. En cette occasion, la rumeur générale

déclara que l’homme disparu était la victime d’un crime et rendit l’un

ou l’autre des frères responsable de cette disparition. Un peu plus

tard, dans le courant de la journée, la vraisemblance de cette grave

supposition fut confirmée aux yeux du vulgaire par une terrible

découverte. On annonça qu’un prédicateur méthodiste, établi depuis

quelque temps à Morwick, et grandement respecté dans tout le district,

avait rêvé qu’Yago venait d’être assassiné et que son cadavre était

caché dans la ferme de Morwick. Avant la nuit, ce ne fut qu’un cri

exclamant la vérification du rêve du prédicateur. Non-seulement dans

tout le district, mais dans la ville de Narrabee même, la population

insista sur la nécessité d’une perquisition dans la ferme de Morwick,

pour y découvrir les restes mortels d’Yago.

Dans la terrible tournure qu’avait prise maintenant l’affaire, le vieux

Meadowcroft déploya une force de caractère et une énergie auxquelles je

ne me serais pas attendu.

«Mes fils ont leurs défauts, dit-il, des défauts sérieux, et personne ne

le sait mieux que moi. Ils se sont très mal conduits envers Yago, je ne

le nie pas. Mais ni Ambroise ni Silas ne sont des meurtriers. Faites vos

recherches! Je le demande moi-même; je fais plus, j’insiste pour

qu’elles aient lieu, après tout ce qui a été dit; c’est une justice qui

est due à ma famille et à mon nom.»

Les voisins le prirent au mot. La population du district de Morwick

s’organisa sur place. Cette fraction du peuple souverain d’Amérique se

réunit en comité, fit des discours, élut des personnes compétentes pour

représenter l’intérêt public et commença ses perquisitions le jour

suivant.

Toute cette procédure, ridicule et informe au point de vue légal, fut

conduite par ce peuple extraordinaire avec un sentiment aussi austère et

aussi strict du devoir que si elle avait été sanctionnée par le tribunal

le plus élevé du pays.

Naomi fit face à la calamité qui frappait la famille avec autant de

résolution que son oncle lui-même. Le courage de la jeune fille s’éleva

au niveau de ce que les circonstances exigeaient d’elle. Sa seule

inquiétude était pour Ambroise.

«Il devrait être ici, me dit-elle. Les méchantes langues du voisinage

sont assez perverses pour dire que son absence est un aveu de son

crime.»

Elle avait raison. Dans l’état présent de l’esprit public, l’absence

seule d’Ambroise faisait peser un grave soupçon sur lui.

«Nous pouvons télégraphier à New-York, dis-je, si vous savez seulement

où une dépêche pourrait vraisemblablement l’atteindre.

--Je connais l’hôtel où les Meadowcroft descendent à New-York,

répondit-elle. J’y fus envoyée après la mort de mon père pour attendre

que Mlle Meadowcroft pût venir me prendre et m’amener à Morwick.»

Notre résolûmes de télégraphier à cet hôtel.

J’étais occupé à écrire la dépêche, et Naomi regardait par-dessus mon

épaule, quand une voix étrangère, que nous entendîmes près de nous, nous

fit tressaillir.

«Ah! c’est là son adresse? dit la voix; nous en avions besoin aussi.»

La personne qui parlait ainsi m’était inconnue. Naomi reconnut un

voisin.

«Pourquoi avez-vous besoin de son adresse? dit-elle vivement.

--Je suppose que nous avons trouvé les restes mortels d’Yago,

mademoiselle, répliqua le voisin. Nous avons pris déjà Silas et nous

avons besoin d’Ambroise, tous deux soupçonnés de meurtre.

--C’est un mensonge, s’écria Naomi furieuse, un abominable mensonge.»

Le voisin se tourna vers moi.

«Conduisez-la dans la chambre voisine, monsieur, et laissez-la songer à

elle-même.»

Nous passâmes dans la chambre voisine.

Dans un coin, assise près de son père et tenant sa main, nous vîmes,

sombre et immobile comme une statue, Mlle Meadowcroft qui pleurait en

silence. En face, accroupi sur la banquette de la fenêtre, les yeux

hagards, les mains pendantes, nous découvrîmes Silas qui était

visiblement en proie à une terreur panique.

Un petit nombre de personnes, qui avaient pris part aux recherches,

étaient assises près de lui et le surveillaient. Les autres étrangers

présents entouraient une table au milieu de la salle. Ils nous firent

place quand nous approchâmes, Naomi et moi, et nous laissèrent voir

divers objets placés sur la table.

L’objet qui occupait le milieu était un petit amas d’os carbonisés.

Autour de ces os se trouvait un couteau, deux boutons de métal, et un

bâton à moitié brûlé. Le couteau fut reconnu par les ouvriers comme

celui que Yago portait habituellement sur lui; c’était celui-là même

avec lequel il avait blessé Silas à la main. Naomi déclara que les

boutons étaient d’un dessin particulier qui avait attiré son attention

sur l’habit d’Yago. Quant au bâton, quoique en partie brûlé, je n’eus

aucune peine à reconnaître le nœud curieusement sculpté qui en formait

la pomme. C’était le lourd bâton de hêtre que j’avais arraché de la main

de Silas et que j’avais rendu à Ambroise, quand il me l’avait réclamé

comme lui appartenant. En réponse à mes questions, j’appris alors que

les os, le couteau, les boutons et le bâton avaient été tous trouvés

ensemble dans un four à chaux de service à cette époque sur la ferme.

«Est-ce sérieux?» me dit à l’oreille Naomi, lorsque nous nous éloignâmes

de la table.

C’eût été un acte de pure cruauté que de l’induire alors en erreur.

«Oui, lui dis-je tout bas, c’est sérieux.»

Le comité d’enquête procéda à ses opérations avec la plus stricte

régularité. Sur le rapport qu’il soumit à la justice de paix, celle-ci

rendit son mandat. Dans la soirée, Silas fut conduit à la prison, et un

officier fut envoyé à New-York pour y arrêter Ambroise.

Quant à moi, je fis tout ce que je pus pour me rendre utile. Avec

l’autorisation tacite de Meadowcroft et de sa fille, je me rendis à

Narrabee et assurai la meilleure assistance légale à la défense qu’il me

fut possible de me procurer dans cette ville. Cela fait, nous n’avions

pas d’autre alternative que d’attendre des nouvelles d’Ambroise et sa

comparution devant le magistrat, qui devait avoir lieu à son retour. Je

passerai sous silence les chagrins auxquels les habitants de la maison

furent en proie pendant cet intervalle. Il est inutile de les décrire

ici. Je dirai seulement que la conduite de Naomi me confirma dans la

conviction qu’elle possédait un noble cœur. Je n’avais pas conscience de

mes sentiments envers elle à cette époque; mais je suis maintenant

disposé à croire que ce fut le moment où je commençai à envier à

Ambroise la femme dont il avait su conquérir l’affection.

Le télégraphe nous apporta les premières nouvelles d’Ambroise. Il avait

été arrêté à l’hôtel et revenait à Morwick. Il arriva le jour suivant et

fut enfermé dans la prison où était déjà retenu son frère. Chacun d’eux

occupait une cellule séparée, et ils ne pouvaient communiquer ensemble.

Deux jours après, l’enquête préliminaire eut lieu. Ambroise et Silas

comparurent devant le juge sous l’inculpation d’avoir donné

volontairement la mort à Yago. Je fus cité comme témoin, et, sur la

demande de Naomi, j’accompagnai la pauvre jeune fille à l’audience et

restai assis auprès d’elle pendant l’interrogatoire. Mon hôte aussi y

assista dans son fauteuil d’invalide, ayant sa fille à côté de lui.

Tel fut le résultat de mon voyage à travers l’Océan pour aller chercher

en Amérique le repos et la tranquillité. C’est ainsi que le temps et le

hasard accomplirent mes premiers pressentiments de la triste vie que je

devais mener à la ferme de Morwick.

VII.

LES ÉLÉMENTS DE LA DÉFENSE.

En allant occuper les places qui nous étaient destinées dans la salle

d’audience, nous passâmes devant l’estrade où étaient assis les accusés.

Silas ne prit pas garde à nous. Ambroise nous fit un salut amical et

posa ensuite sa main sur la _barre_ qui était devant lui. Quand nous

passâmes devant l’estrade, Naomi se trouva juste assez grande, en se

dressant sur la pointe des pieds, pour atteindre la main d’Ambroise.

Elle la prit.

«Je sais que vous êtes innocent», murmura-t-elle.

Et elle jeta sur lui un regard d’amour et d’encouragement, tout en me

suivant jusqu’aux siéges qui nous attendaient.

Ambroise ne cessa pas un instant d’être maître de lui. Je pouvais me

tromper, mais je ne vis pas cela avec satisfaction.

L’acte d’accusation dressé contre les deux prévenus les chargeait

fortement.

Ambroise et Silas étaient accusés d’avoir donné la mort à Yago au moyen

d’un bâton ou de quelque autre arme et d’avoir, de propos délibéré, fait

disparaître son corps en le jetant dans de la chaux vive. Comme preuve

de cette dernière assertion, on produisait le couteau que la victime

portait habituellement sur elle et des boutons de métal qui furent

reconnus comme ayant appartenu à son habit. On prétendit ces matières

incombustibles et quelques fragments des os les plus gros avaient seuls

échappé à l’action destructive de la chaux. Après avoir produit les

témoignages des hommes de l’art qui corroboraient l’accusation en

déclarant que les os étaient bien ceux d’un corps humain, et après avoir

rappelé les circonstances de la découverte de ces restes dans le four à

chaux, l’acte d’accusation s’efforçait de prouver que l’homme disparu

avait été assassiné par les deux frères et avait été jeté par eux dans

un four à chaux comme un moyen de céler leur crime.

Les témoins déposèrent, les uns après les autres, de l’inimitié

invétérée qu’Ambroise et Silas nourrissaient contre Yago. Les menaces

qu’ils proféraient habituellement contre lui, les violentes querelles

qui avaient lieu entre lui et eux, qui étaient devenues un sujet de

scandale public dans le voisinage et s’étaient terminées (l’une d’elles

tout au moins) par des voies de fait; la scène honteuse qui s’était

passée sous ma fenêtre et la restitution à Ambroise, dans la matinée de

cette fatale scène, du même bâton qui avait été trouvé sur le théâtre du

crime, avec les autres pièces à conviction: ces faits et ces incidents,

ainsi qu’une foule d’autres circonstances moins importantes, affirmés

sous la foi du serment par des témoins dont la véracité n’était pas

suspecte, concouraient puissamment à démontrer, par voie directe,

l’exactitude des conclusions auxquelles était arrivé l’acte

d’accusation.

Je regardai les deux frères pendant que se déroulaient successivement

les charges que ces témoignages faisaient peser sur eux. Si l’on pouvait

en juger sur l’apparence, Ambroise demeurait toujours maître de lui. Il

en était autrement de Silas. Une abjecte terreur se laissait voir dans

la pâleur mortelle de son visage, dans le tremblement de ses larges

mains osseuses, dans ses yeux effarés et qui s’arrêtaient avec un

indicible effroi sur chaque témoin qui venait faire sa déposition. Le

sentiment public le condamnait sur ces symptômes. On y voyait déjà

l’aveu involontaire de son crime.

La défense, dans la contre-enquête, ne triompha que sur un point: celui

des os carbonisés.

Pressés sur ce point, la plupart des hommes de l’art convinrent que leur

examen avait été superficiel et qu’il pouvait très-bien se faire que ces

os, au lieu d’être ceux d’un homme, fussent en réalité ceux d’un animal.

Le juge qui présidait l’enquête décida qu’un second examen aurait lieu

et que le nombre de médecins serait augmenté.

L’enquête préliminaire se trouva ainsi suspendue, et les prisonniers

furent renvoyés à comparaître de nouveau dans trois jours.

La prostration de Silas, à la levée de cette première audience, se

trouva si complète qu’il fallut que deux hommes le soutinssent quand il

quitta la salle. Ambroise s’appuya sur la barre pour parler à Naomi

avant de suivre le geôlier pour retourner à sa prison.

«Attendez, dit-il tout bas à Naomi, qu’ils aient entendu ce que j’ai à

dire!»

Elle se baisa sa propre main en signe de son affection pour lui, et se

retourna vers moi les yeux pleins de larmes.

«Pourquoi n’entendent-ils pas tout de suite ce qu’il a à leur dire? me

demanda-t-elle. Chacun peut voir qu’Ambroise est innocent. C’est une

injustice criante, monsieur, de le renvoyer en prison. Ne pensez-vous

pas ainsi?»

Si j’avais confessé ce que je pensais réellement, je lui aurais répondu

qu’Ambroise n’avait rien prouvé, selon moi, si ce n’est qu’il possédait

un rare empire sur lui-même. Il n’était pas possible de dire cela à ma

jeune amie. Je détournai sa pensée de la question de l’innocence de

celui qu’elle aimait en lui proposant de faire les démarches nécessaires

pour obtenir l’autorisation de le visiter le lendemain dans sa prison.

Elle sécha ses larmes et me serra doucement la main en signe de

remerciement.

«Oh! mon Dieu! quel excellent ami vous êtes! s’écria-t-elle avec

effusion. Quand viendra le temps où vous serez marié, je suis sûre que

votre femme ne se repentira pas d’avoir dit _oui_!»

M. Meadowcroft ne sortit pas de son silence pendant que nous cheminâmes,

de chaque côté de son fauteuil roulant, en revenant à la ferme. Tout ce

qui lui était resté de fermeté semblait avoir succombé sous le poids des

charges que l’instruction avait fait peser sur ses fils. Sa fille, dans

un sentiment d’austère indulgence pour Naomi, ne laissa percer son

opinion qu’en citant quelques passages des Saintes Écritures. Si ces

citations signifiaient quelque chose, elles signifiaient qu’elle avait

prévu tout ce qui était arrivé, et que le seul triste côté de l’affaire,

à ses yeux, était que la mort eût frappé Yago sans y être préparé.

J’obtins l’ordre pour être admis à la prison, le lendemain matin.

Nous trouvâmes Ambroise toujours confiant dans un résultat favorable

pour son frère et pour lui-même de l’enquête devant le juge. Il semblait

être aussi impatient de raconter que Naomi était pressée d’entendre la

véritable histoire de ce qui était arrivé au four à chaux. Les

directeurs de la prison, présents comme de raison à l’entrevue,

l’avertirent de songer que ce qu’il allait dire pourrait être consigné

par écrit et produit contre lui devant la cour.

«Faites, messieurs, et je vous en remercie, dit Ambroise. Je n’ai rien à

craindre, je ne vais dire que la vérité.»

Là-dessus, il se tourna vers Naomi et commença son récit, autant que je

puis m’en souvenir, en ces termes:

«Après que M. Lefrank nous eut quittés le matin, je demandai à Silas

comment il avait pris possession de mon bâton. En me le disant, il me

parla des mots qu’il avait échangés avec Yago sous la fenêtre de M.

Lefrank. J’étais de mauvaise humeur et en proie à la jalousie, et, je

vous l’avoue franchement, Naomi, je pensai fort mal de vous et de John.»

Ici, Naomi l’interrompit sans façon.

«Est-ce là ce qui fit que vous m’avez parlé comme vous l’avez fait,

quand nous vous avons trouvé auprès du bois? demanda-t-elle.

--Oui.

--Et ce qui fut cause que vous m’avez laissée, quand vous êtes parti

pour Narrabee, sans me donner un baiser d’adieu?

--Oui.

--Demandez-moi pardon pour cela avant de me dire un mot de plus.

--Je vous le demande.

--Dites-moi que vous en êtes honteux.

--J’en suis honteux, répondit Ambroise d’un air repentant.

--Maintenant, vous pouvez continuer, dit Naomi. Je suis satisfaite!»

Ambroise continua.

La mer glaciale · 第 15 / 18 段