L’homme sortit de l’ombre qui le cachait à demi et se montra éclairé par

la lune; c’était Yago.

«J’espère que je ne vous dérange pas? dit-il en jetant sur moi un regard

dur.

--Que voulez-vous? répéta Naomi.

--Je ne veux pas vous troubler, ni troubler ce gentleman, continua-t-il.

Mais, quand vous en aurez le loisir, vous m’obligerez beaucoup si vous

me permettez de vous dire quelques mots en particulier.»

Il s’exprimait avec la plus scrupuleuse politesse, en s’efforçant, mais

en vain, de cacher la violente agitation qui le maîtrisait. Ses yeux

noirs et sauvages, qui paraissaient encore plus sauvages au clair de

lune, se fixèrent d’un air suppliant et avec une étrange expression de

désespoir sur la figure de Naomi. Ses mains jointes sur son front

tremblaient continuellement. Si peu que j’aimasse cet homme, il

m’inspira en ce moment un véritable sentiment de pitié.

«Voulez-vous dire que vous désirez me parler ce soir? demanda Naomi avec

une visible surprise.

--Oui, mademoiselle, s’il vous plaît, au moment qui vous conviendra et

qui conviendra à M. Lefrank.»

Naomi hésitait.

«Ne pouvez-vous pas attendre jusqu’à demain? demanda-t-elle.

--Les travaux de la ferme m’obligeront à sortir de bon matin,

mademoiselle, et je serai absent tout le jour. Accordez-moi, je vous

prie, quelques minutes ce soir.»

Il fit un pas vers elle; sa voix faiblissait et prenait le ton d’un

timide murmure.

«J’ai réellement quelque chose à vous dire, mademoiselle Naomi: ce

serait de votre part un acte d’obligeance, de très-grande obligeance, si

vous vouliez me permettre de vous parler avant que je ne rentre dans ma

chambre.»

Je me levai pour lui céder ma place. Naomi m’en empêcha encore une fois.

«Non, dit-elle, ne bougez pas.»

S’adressant à Yago, elle lui dit avec une véritable répugnance:

«Si vous êtes si pressé de me parler, monsieur John, je suppose que vous

en avez, en effet, besoin. Je ne puis deviner ce que vous avez à me dire

qui ne puisse être dit devant une tierce personne. Toutefois, il ne

serait pas poli de ma part, je crois, de vous répondre par un refus.

Vous savez que le soin de remonter chaque soir l’horloge du vestibule, à

dix heures, me regarde; s’il vous convient de venir avec moi procéder à

cette besogne, nous avons la chance d’avoir le vestibule à notre

disposition. Cela vous va-t-il?

--Pas dans le vestibule, mademoiselle, si vous voulez me le permettre.

--Pas dans le vestibule!

--Ni dans la maison non plus, si j’ose vous en prier.

--Que voulez-vous dire?»

Elle se tourna de mon côté avec impatience et en appela à moi.

«Le comprenez-vous?» dit-elle.

Yago soupira et me pria de lui permettre de répondre lui-même.

«Pardonnez-moi, mademoiselle, dit-il, je pense que vous pourrez me

comprendre. Il y a des yeux et des oreilles qui veillent dans la maison,

et il y a des gens... je ne sais qui ce peut être... qui vont et

viennent si doucement que personne ne peut les entendre.»

Cette dernière allusion fut évidemment comprise. Naomi interrompit John

avant qu’il allât plus loin.

«Bien; quel endroit vous convient mieux? dit-elle d’un air résigné.

Est-ce le jardin, monsieur John?

--Merci de votre bonté, mademoiselle. Oui, je préfère le jardin.»

Il indiqua une allée sablonneuse, à quelque distance et baignée par les

flots de la lumière de la lune.

«Là, dit-il, nous pourrons voir tout autour de nous et être sûrs que

personne ne nous écoute. A dix heures...» Il fit une courte pause, puis

s’adressant à moi: «Je vous demande pardon, monsieur, d’être venu vous

déranger dans votre entretien. Excusez-moi, s’il vous plaît.»

Ses yeux jetèrent un dernier regard plein d’anxiété et de prière sur

Naomi. Il nous salua et disparut dans l’ombre de l’orme. Le bruit

éloigné d’une porte qui se fermait doucement vint jusqu’à nous, à

travers le silence de la nuit: Yago était rentré dans la maison.

Maintenant qu’il n’était plus à portée de nous entendre, Naomi me dit

avec vivacité:

«Ne supposez pas, monsieur, qu’il y ait aucun secret entre lui et moi.

Je ne sais pas plus que vous ce qu’il veut me dire. J’ai presque envie

de ne pas aller à ce rendez-vous, à dix heures. Que feriez-vous à ma

place?

--L’ayant accepté, répondis-je, il me semble que vous vous devez à

vous-même de vous y rendre. Si vous éprouvez la moindre alarme,

j’attendrai dans une autre partie du jardin, à portée de vous entendre

si vous m’appelez.»

Elle reçut ma proposition avec un mouvement de tête dédaigneux et un

sourire de pitié pour mon ignorance.

«Vous êtes étranger, monsieur Lefrank; sinon vous ne me parleriez pas de

cette manière. En Amérique, nous ne faisons pas aux hommes l’honneur de

nous alarmer. En Amérique, les femmes veillent sur elles-mêmes. Il a

obtenu de moi que j’acceptasse son rendez-vous, comme vous savez, et je

dois tenir ma promesse. Mais pensez, ajouta-t-elle en s’adressant à

elle-même plutôt qu’à moi, pensez donc! Yago surprenant Mlle Meadowcroft

dans ses allées et venues sournoises et clandestines à travers la

maison! La plupart des hommes ici ne l’avaient jamais remarquée dans ces

promenades nocturnes.»

Je n’en revenais pas de ma surprise. La triste, la sévère Mlle

Meadowcroft écouter aux portes et épier!

«L’allusion de John à des yeux qui guettent, à des oreilles qui

écoutent, à des pas furtifs qui vont et viennent, était-elle réellement

une allusion à la fille de M. Meadowcroft? demandai-je.

--Sans aucun doute. Ah! elle vous en a imposé comme elle en impose à

tous ceux qui la voient sans la connaître, la méchante femme! Elle est

en secret pour la moitié de tous les mauvais sentiments qui divisent

cette famille. Elle aigrit, j’en suis certaine, l’esprit de M.

Meadowcroft contre ses fils. Toute vieille et laide qu’elle est,

monsieur Lefrank, elle ne se refuserait pas à devenir la seconde femme

de John, si elle pouvait l’amener à la demander en mariage. Oui,

monsieur, et ce ne serait pas un grand chagrin pour elle si le père, à

sa mort, ne laissait ni un arbre ni une pierre dans la ferme à ses

fils... Je l’ai étudiée, et je la connais bien. Ah! ah! je pourrais vous

en dire long à ce sujet... Mais je n’ai pas le temps maintenant; il est

près de dix heures, nous devons nous séparer. Je suis très-contente de

vous avoir entretenu, monsieur. Je vous répète en vous quittant ce que

je vous ai déjà dit: employez votre influence, je vous prie, employez

votre influence à amollir ces hommes, à les faire rougir d’eux-mêmes.

Nous causerons demain plus à loisir de ce que vous pouvez faire, quand

vous visiterez la ferme. Je vous dis à revoir maintenant. Voilà dix

heures qui sonnent; et, tenez, Yago se glisse furtivement dans l’ombre

de l’orme! Bonne nuit, monsieur Lefrank, et n’ayez que d’agréables

rêves.»

D’une de ses mains elle prit l’une des miennes et la pressa

cordialement; de l’autre, elle me poussa sans cérémonie dans la

direction de la maison. Quelle charmante fille! On ne saurait lui

résister. Je ne valais guère mieux que les jeunes gens en ce moment. Je

déclare que je haïssais Yago presque autant qu’eux, quand nous nous

croisâmes l’un l’autre, sous l’ombrage de l’orme.

Arrivée à la porte vitrée, je me retournai pour jeter un coup d’œil en

arrière sur l’allée sablonneuse.

Ils s’étaient rencontrés. Je vis leurs deux silhouettes allant et venant

lentement au clair de la lune. Que lui disait-il? pourquoi craignait-il

si fort qu’aucune de ses paroles fût entendue? Nos pressentiments sont,

dans certains cas rares, la prévision fidèle de l’avenir. Une vague

défiance de cette entrevue nocturne s’empara malgré moi de mon esprit.

«Un malheur doit-il en sortir?» me demandai-je à moi-même quand je

fermai la porte et rentrai dans la maison.

Un malheur allait en sortir en effet... vous allez apprendre comment.

IV.

LE BÂTON DE HÊTRE.

Les personnes d’un tempérament sensible et nerveux, qui couchent pour la

première fois dans une maison étrangère et dans un lit nouveau, doivent

se résigner à passer une nuit sans sommeil ou à peu près. Ma première

nuit à Morwick ne fit pas exception à la règle. Le peu de sommeil que

j’y goûtai fut fréquemment interrompu et troublé par des songes. Vers

six heures du matin, il ne me fut plus possible de rester au lit. Le

soleil se laissait entrevoir radieux par ma fenêtre. Je résolus

d’essayer l’influence vivifiante d’une promenade à l’air frais du matin.

Juste à l’instant où je sortais de mon lit, j’entendis des bruits de pas

et de voix sous ma fenêtre.

Le bruit des pas cessa et je pus reconnaître les voix. J’avais laissé

toute la nuit ma fenêtre ouverte; je pouvais, sans attirer l’attention

des personnes qui se trouvaient au-dessous, regarder en dehors.

Ces personnes étaient Silas, Yago, et trois autres, dont le costume et

l’aspect indiquaient clairement que c’étaient des ouvriers de la ferme.

Silas agitait un gros bâton de hêtre qu’il tenait à la main, et parlait

à Yago grossièrement et insolemment de son entretien au clair de la

lune, avec Naomi, pendant la soirée précédente.

«Puis, vous êtes allé faire la cour à une jeune fille, en secret, dit

Silas, en attendant que la lune se couchât ou fût cachée par un nuage.

On vous a vu dans le jardin, maître Yago, et vous pouvez aussi bien nous

dire la vérité, pour une fois en passant. L’avez-vous trouvée accessible

à vos instances, monsieur? A-t-elle dit: _Oui_?»

Yago garda son sang-froid.

«Si vous voulez plaisanter, monsieur Silas, dit-il avec calme et

fermeté, ayez la bonté de plaisanter sur un autre sujet. Vous vous

trompez entièrement dans votre supposition sur ce qui s’est passé entre

cette jeune fille et moi.»

Silas se retourna et s’adressa ironiquement aux trois ouvriers:

«Vous l’entendez, enfants. Il ne dira pas la vérité. Prenez-vous y comme

vous pourrez. Il ne faisait pas sa cour à Naomi dans le jardin, hier

soir. Oh! mon Dieu! non! Il a déjà été marié une fois, et il est trop

avisé pour reprendre le joug une seconde fois.»

A ma très-grande surprise, Yago fit à cette grossière plaisanterie une

réponse grave et sérieuse.

«Vous avez parfaitement raison, monsieur, dit-il, je n’ai pas

l’intention de me marier une seconde fois. Ce que je disais à Mlle Naomi

ne vous regarde nullement. Cela n’avait absolument rien de commun avec

ce qu’il vous plaît de supposer. C’était quelque chose de fort différent

et qui ne nous concerne pas. Veuillez croire, monsieur Silas, une fois

pour toutes, que jamais la pensée de faire la cour à cette jeune fille

ne m’est passée par la tête. Je la respecte, j’admire ses excellentes

qualités; mais si elle était la seule femme qui restât sur la terre et

que je fusse beaucoup plus jeune que je ne le suis, je ne penserais

jamais à la demander en mariage.» Et il éclata soudain de rire, d’un

rire rude, contraint. «Non! non! elle n’est pas de mon espèce, monsieur

Silas, elle n’est pas de mon espèce!»

Quelque chose dans ces mots, ou dans la manière dont les dit Yago, parut

exaspérer Silas. Il renonça à son langage ironique, et s’adressant

directement à Yago, il répéta:

«Elle n’est pas de votre espèce? Sur mon âme, c’est là une singulière

manière de s’exprimer pour un homme dans votre position!

Qu’entendez-vous en disant qu’elle n’est pas de votre espèce? Impudent

mendiant! Naomi serait digne d’être aimée par ceux qui sont vos

maîtres.»

Le sang-froid d’Yago commença à l’abandonner. Il se rapprocha d’un air

de défi de Silas.

«Et qui sont mes maîtres? demanda-t-il.

--Ambroise vous l’apprendra, si vous le lui demandez, répondit l’autre.

Retirez-vous de son chemin, si vous voulez garder votre peau intacte sur

vos os.»

Yago jeta obliquement un de ses regards ironiques sur la main blessée du

jeune fermier.

«N’oubliez pas votre propre peau, monsieur Silas, quand vous menacez la

mienne. J’ai mis ma marque sur la vôtre, une première fois. Laissez-moi

à mes affaires, ou je pourrai y mettre une seconde fois ma marque.»

Silas leva son bâton. Les ouvriers, voyant la tournure sérieuse que la

querelle menaçait de prendre, se jetèrent entre les deux hommes et les

séparèrent. Je m’étais habillé à la hâte pendant cette altercation, et

alors je descendis en courant l’escalier afin d’aller voir si mon

influence pourrait maintenir la paix.

La guerre des mots provocateurs continuait quand j’arrivai sur le

théâtre de la querelle.

«Allez à vos affaires, lâche canaille! disait Silas, allez à la ville,

et prenez garde de rencontrer Ambroise sur votre chemin.

--Et vous, prenez garde de sentir encore une fois la pointe de mon

couteau avant que je m’en aille!» répondit Yago.

Silas fit un effort désespéré pour échapper aux mains des ouvriers qui

le retenaient.

«La dernière fois vous n’avez senti que le poids de mon poing,

cria-t-il; cette fois vous allez sentir le poids de ce bâton.»

Il leva son bâton en disant ces mots. Je m’approchai et le lui arrachai

de la main.

«Monsieur Silas, dis-je, je suis un invalide et je vais faire une

promenade au dehors. Votre bâton me sera utile, je vous demande la

permission de vous l’emprunter.»

Les ouvriers éclatèrent de rire. Silas fixa sur moi un regard où se

lisaient la colère et la surprise. Yago, reprenant aussitôt possession

de lui-même, retira son chapeau et me salua humblement.

«Je ne pensais pas, monsieur Lefrank, que nous pouvions vous troubler,

dit-il; je suis vraiment très honteux de moi-même. Je vous en fais mes

excuses.

--Je les accepte, monsieur Yago, répondis-je, en espérant que, si vous

êtes encore provoqué, à l’avenir, comme vous venez de l’être, vous-même

aussi bien que monsieur vous donnerez l’exemple de la modération. J’ai

en outre une faveur à vous demander, ajoutai-je en me tournant vers

Silas, et que vous voudrez bien m’accorder comme à l’hôte de votre père.

La première fois que votre esprit vous entraînera à plaisanter aux

dépens de M. Yago, ne poussez pas la plaisanterie aussi loin. Je suis

sûr que vous ne le faisiez pas dans une mauvaise intention, monsieur

Silas; voulez-vous me faire le plaisir d’en convenir vous-même? Je

désire vous voir, vous et M. Yago, vous serrer mutuellement la main.»

Yago tendit aussitôt sa main avec un empressement qui ne me parut pas

assez naturel. Silas ne fit, lui, aucune avance qui témoignât d’un

sentiment de cordialité pareil.

«Laissez-le aller à sa besogne, dit Silas. Je ne perdrai pas plus

longtemps mes paroles avec lui, monsieur Lefrank. Mais, sauf votre

respect, je veux être damné si je prends jamais sa main.»

Il était inutile d’insister davantage auprès d’un tel homme. Silas ne me

fournit pas une nouvelle occasion de lui faire entendre raison, quand

j’aurais voulu l’essayer: il me tourna le dos d’un air de mauvaise

humeur et, reprenant le chemin par lequel il était venu, disparut à

l’angle de la maison. Les ouvriers se retirèrent ensuite dans

différentes directions pour aller commencer leur journée. Yago et moi

nous demeurâmes seuls.

Je laissai l’homme aux yeux noirs et sauvages prendre le premier la

parole.

«Dans une demi-heure, dit-il, je me dirigerai vers Narrabee, notre

marché. N’avez-vous pas de lettres à envoyer prendre à la poste, ou y

a-t-il quelque autre chose que je puisse faire dans la ville pour vous

être agréable?»

Je le remerciai, en refusant ses deux offres. Il me fit un nouveau salut

respectueux et rentra dans la maison.

Je suivis machinalement le sentier que Silas venait de prendre peu

auparavant.

Tournant le coin de la maison et continuant à marcher droit devant moi,

je me trouvai à l’entrée des étables et de nouveau face à face avec

Silas.

Il avait le coude appuyé contre la porte de la cour, qu’il balançait

lentement en avant et en arrière, en mâchonnant entre ses dents un fétu

de paille. Quand il me vit venir de son côté, il s’éloigna un peu de la

porte et s’efforça de s’excuser de très-mauvaise grâce.

«Il ne faut pas m’en vouloir, monsieur. Demandez-moi tout ce que vous

voudrez, et je le ferai, pour vous plaire. Mais ne me demandez pas de

donner une poignée de main à Yago; je le hais trop pour cela. Si je le

touchais d’une main, monsieur, je vous le dis sincèrement, je

l’étranglerais de l’autre.

--C’est là le sentiment que vous éprouvez pour cet homme?

--Oui, monsieur Lefrank, et je n’en ai pas honte, je vous assure.

--Est-ce qu’il n’y a pas, dans vos environs, quelque chose comme une

église, monsieur Silas?

--Naturellement, il y en a une.

--Et y allez-vous jamais?

--Naturellement, j’y vais.

--A de longs intervalles, monsieur Silas?

--Tous les dimanches, monsieur, sans faute.»

Une tierce personne, en ce moment, éclata de rire derrière moi. Je me

retournai et vis Ambroise.

«Je comprends le but de vos questions, monsieur, quoique mon frère ne le

comprenne pas, dit-il. Il ne faut pas en vouloir à Silas. Il n’est pas

le seul chrétien qui laisse son christianisme sur son banc, quand il

quitte l’église. Vous ne nous réconcilierez jamais avec John Yago, quoi

que vous puissiez faire. Mais qu’est-ce que vous avez là dans la main?

Que je meure, si ce n’est pas mon bâton, que je viens de chercher dans

tous les coins!»

Cet énorme bâton m’avait déjà paru fort incommode, dans ma main

d’invalide, par sa pesanteur. Je ne voyais aucune nécessité de le garder

plus longtemps. Yago cheminait vers Narrabee, et Silas était allé cuver

sa mauvaise humeur dans le repos. Je rendis à Ambroise son bâton. Il ne

put s’empêcher de rire en le prenant.

«Vous ne pouvez vous imaginer combien on est dépaysé quand on sort sans

bâton. On ne manque pas d’occasions de s’en servir, monsieur, je vous

assure. Êtes-vous disposé à déjeuner?

--Pas encore. Je veux faire d’abord une courte promenade.

--A votre aise, monsieur. Je voudrais pouvoir vous accompagner; mais

j’ai une occupation qui m’attend ce matin, et Silas a la sienne aussi.

Si vous revenez par le chemin que vous prenez, vous vous trouverez dans

le jardin. Si vous voulez aller plus loin, vous pouvez sortir par le

guichet qui est au bout de l’avenue.»

Par pure inattention, je fis une véritable étourderie. Je revins sur mes

pas, et je laissai les deux frères dans la cour de l’étable.

V.

LES NOUVELLES DE NARRABEE.

Arrivé au jardin, une pensée me frappa. Le langage gai et les manières

aisées d’Ambroise indiquaient qu’il ignorait jusqu’à présent la querelle

qui avait eu lieu sous ma fenêtre. Non-seulement il n’était pas

nécessaire, mais il n’était même pas désirable qu’Ambroise connût la

querelle. Je revins à la cour de l’étable. Personne n’était plus à la

porte. J’appelai alternativement Silas et Ambroise. Personne ne

répondit. Les deux frères s’étaient rendus à leurs travaux.

En revenant du jardin, j’entendis une douce voix me souhaiter le

bonjour. Je me retournai. Naomi était à une fenêtre du rez-de-chaussée

de la ferme. Elle avait son tablier de travail et était occupée à faire

reluire les couteaux pour le déjeuner, sur une table d’ancienne forme.

Un chat au poil noir et luisant se balançait sur son épaule, attentif à

l’éclat que jetait le couteau au fur et à mesure que sa maîtresse le

faisait passer et repasser sur le cuir qui recouvrait la table.

«Venez ici, me dit-elle, j’ai besoin de vous parler.»

Je remarquai, en approchant, que sa jolie figure était couverte d’un

nuage de tristesse et d’anxiété. Elle fit tomber le chat de son épaule

par un mouvement nerveux, et me salua seulement par un de ses charmants

sourires habituels.

«J’ai vu Yago, dit-elle. Il a fait allusion à quelque chose qu’il dit

s’être passé ce matin sous la fenêtre de votre chambre. Quand je l’ai

prié de s’expliquer avec plus de détail, il m’a répondu seulement:

Demandez à M. Lefrank. Il faut que j’aille à Narrabee. Qu’est-ce que

cela signifie? Dites-le moi clairement, monsieur. Je brûle de le savoir

et ne saurais attendre.»

Je lui racontai ce qui s’était passé, comme je viens de le raconter plus

haut, et ne lui en cachai que le côté le plus pénible, pour elle. Elle

déposa le couteau qu’elle s’occupait à faire reluire et croisa ses mains

devant elle, d’un air pensif.

«Je regrette d’avoir accordé ce rendez-vous à Yago, dit-elle. Quand un

homme demande quelque chose à une femme, la femme, selon moi, se repent

presque toujours d’avoir dit oui.»

Elle fit cette réflexion ingénieuse d’un air troublé. Ce rendez-vous au

clair de la lune avait laissé quelques souvenirs pénibles dans son

esprit: je vis cela aussi clairement que je voyais Naomi elle-même.

Qu’est-ce que Yago lui avait dit? Je le lui demandai avec toute la

délicatesse nécessaire, en la priant au préalable d’excuser mon

indiscrétion.

«Je voudrais pouvoir _vous_ le dire», me répondit-elle, en appuyant

d’une façon particulière sur le mot «vous».

Ici, elle s’arrêta et devint pâle, puis une vive rougeur envahit son

visage. Elle reprit son couteau et continua à le passer sur le cuir

aussi soigneusement que jamais.

«Je ne dois pas vous le dire, reprit-elle en baissant son visage sur le

couteau, j’ai promis de ne le dire à personne. C’est la vérité. Oubliez

cela, monsieur, aussitôt que vous le pourrez. Chut! voici l’espion qui

nous a vus la nuit dernière et qui l’a dit à Silas!»

La triste Mlle Meadowcroft ouvrit la porte de la cuisine: elle tenait à

la main un gros livre de prières, et elle regarda Naomi comme une femme

jalouse d’un certain âge peut seule regarder une femme plus jeune et

plus jolie qu’elle.

«Les prières, mademoiselle Colebrook», dit-elle de son ton le plus

aigre.

Elle se tut, et, m’apercevant debout sous la fenêtre:

«Les prières, monsieur Lefrank, ajouta-t-elle avec un regard de dévote

piété qu’elle dirigea exclusivement sur moi.

--Nous allons vous suivre toute de suite, Mlle Meadowcroft, dit Naomi.

--Je n’ai pas l’intention de pénétrer vos secrets, mademoiselle

Colebrook.»

Après cette aigre réponse, notre méthodiste disparut avec son livre. Je

rejoignis Naomi en entrant dans la chambre par la porte du jardin. Elle

vint à la hâte au-devant de moi.

«Je ne suis pas tranquille à cause d’une chose, me dit-elle. Ne

m’avez-vous pas appris que vous aviez laissé Ambroise et Silas ensemble?

--Oui.

--Supposez que Silas raconte à Ambroise ce qui est arrivé ce matin.»

La même idée m’était venue à l’esprit, comme je l’ai déjà mentionné plus

haut.

Je fis de mon mieux pour rassurer Naomi.

«M. Yago n’est pas ici, répliquai-je; vous et moi nous pourrons aisément

arranger les choses en son absence.»

Elle prit mon bras.

«Venez pour les prières, dit-elle, Ambroise sera là, et je trouverai une

occasion de lui parler.»

Ni Ambroise ni Silas n’étaient dans la salle à manger, quand nous y

entrâmes. Après avoir attendu en vain pendant dix minutes, M.

Meadowcroft dit à sa fille de lire les prières. Mlle Meadowcroft les lut

en conséquence, et le déjeuner s’ensuivit, sans que les deux frères se

montrassent. Mlle Meadowcroft regarda son père et dit:

«C’est de mal en pis, monsieur. Que vous avais-je dit?»

Naomi voulut aussitôt administrer l’antidote.

«Les jeunes gens sont sans doute retenus par leurs travaux, mon oncle.»

Et se tournant vers moi:

«Vous désirez visiter la ferme, monsieur Lefrank? dit-elle. Venez

m’aider à retrouver les jeunes gens.»

Pendant plus d’une heure, nous visitâmes chaque partie de la ferme,

l’une après l’autre, sans découvrir les deux frères. Nous les vîmes

enfin près d’un petit bois, assis sur le tronc d’un arbre abattu et

causant ensemble.

Silas se leva à notre approche et s’éloigna sans nous adresser le

moindre mot d’excuse. Au moment où il se leva, je remarquai que son

frère lui murmura quelques mots à l’oreille, et je l’entendis répondre:

«C’est bien!

--Ambroise, cela signifie-t-il que vous nous faites un secret de quelque

chose? demanda Naomi en abordant son amant avec un sourire. Silas a-t-il

l’ordre de se taire?»

Ambroise jouait d’un air boudeur du bout de son pied avec les cailloux

qui étaient devant lui.

Je remarquai, non sans quelque surprise, que son bâton favori n’était

pas dans sa main, ni auprès de lui.

«C’est une affaire, répondit-il à Naomi d’un air médiocrement gracieux,

entre Silas et moi. Voilà ce que cela signifie, si vous désirez le

savoir.»

Naomi, comme une femme qu’elle était, poursuivit ses questions, sans se

soucier de la manière dont y répondait un homme qui semblait irrité.

«Pourquoi n’avez-vous assisté ni l’un ni l’autre aux prières ni au

déjeuner? demanda-t-elle ensuite.

--Nous avions trop à faire, répliqua Ambroise assez rudement, et nous

étions trop loin de la ferme.

La mer glaciale · 第 14 / 18 段