cheval, me regarda avec un air quelque peu hésitant et interdit, puis
soudain il me dit le fait, sans plus de façon.
«C’est la plus jolie fille que vous ayez vue de votre vie, monsieur.
--Ah!... ah!... Une amie de votre sœur, je suppose?
--Une amie?... Allons donc!... C’est notre petite cousine américaine,
Naomi Colebrook.»
Je me rappelais vaguement qu’une jeune sœur de M. Meadowcroft avait
épousé jadis un marchand américain et était morte, il y avait quelques
années, ne laissant qu’un seul enfant. J’appris alors que le père était
mort à son tour, et qu’à ses derniers moments il avait confié cette
enfant, que sa mort allait rendre orpheline, aux soins bienveillants des
parents de sa femme, à Morwick.
«Il avait toujours eu la manie des spéculations, continua Ambroise. Il
avait tenté une entreprise, puis une autre, et définitivement échoué
dans toutes. Il ne laissa après lui que juste de quoi le faire enterrer.
Mon père ne savait trop, avant que cette nièce américaine arrivât,
comment elle tournerait. Nous sommes Anglais, vous savez, et, quoique
nous vivions aux États-Unis, nous restons fortement attachés à nos
manières et à nos habitudes anglaises. Nous n’aimons pas beaucoup les
Américaines, en général, je puis vous le dire. Mais, dès que Naomi
parut, elle gagna tous les cœurs. Quelle charmante fille! Elle apprit à
se rendre utile dans la laiterie en une semaine. Je puis le dire, il n’y
a pas deux mois encore qu’elle est avec nous, et nous ne comprenons pas
comment nous avons pu nous passer d’elle auparavant!»
Une fois lancé sur ce terrain des bonnes qualités de Naomi Colebrook,
Ambroise n’en sortit plus et ne cessa de parler de sa jeune cousine. Il
n’était pas besoin d’être doué d’une grande perspicacité pour découvrir
l’impression qu’elle avait produite sur lui. L’enthousiasme du jeune
homme me gagna jusqu’à un certain point. Je fus pris en réalité d’une
douce émotion à l’idée que j’allais voir Naomi quand nous arrivâmes,
dans la soirée, à la porte de la ferme de Morwick.
II.
LES NOUVELLES FIGURES.
Aussitôt arrivé, je fus présenté à M. Meadowcroft père.
Le vieillard était tout à fait impotent: un rhumatisme chronique le
clouait dans son fauteuil. Il me reçut avec bienveillance, quoique d’un
air un peu fatigué. Sa seule fille non mariée,--il était veuf depuis
longtemps,--était dans sa chambre pour lui donner ses soins. C’était une
femme entre deux âges, d’une physionomie absolument dépourvue de toute
espèce d’agrément, une de ces personnes qui semblent n’accepter la vie
qu’à regret et comme un fardeau qu’elles n’auraient jamais consenti à
porter, si on les avait consultées avant de les en charger. Nous eûmes
une courte et assez triste entrevue, à nous trois, dans un parloir dont
les murs étaient nus; puis il me fut permis de monter dans ma chambre et
d’y déboucler mon porte-manteau.
«Le souper a lieu à neuf heures, monsieur», me dit Mlle Meadowcroft.
Elle prononça ces mots comme si souper était une sorte de délit
domestique habituellement commis par les hommes et toléré par les
femmes.
Je suivis le domestique jusqu’à ma chambre, médiocrement satisfait de ce
premier aperçu de la ferme.
Point de Naomi, point de roman jusqu’ici.
Ma chambre était propre, propre même à l’excès. J’aurais voulu y voir
quelque part un peu de poussière. Ma bibliothèque ne contenait que deux
volumes: la Bible et le livre de prières. La vue que j’avais de ma
fenêtre me laissa apercevoir un terrain plat, nu, en partie cultivé, qui
disparaissait tristement au loin dans les ombres déjà croissantes de la
nuit. Sur la tête de mon lit, paré de linge blanc, pendait un rouleau de
papier développé, portant une citation tirée des saintes écritures et
soigneusement écrite en lettres rouges et noires. On sentait que Mlle
Meadowcroft avait passé par là et y avait laissé l’empreinte de sa
tristesse. Mon esprit fut saisi d’abattement quand je regardai autour de
moi. Le souper était un événement encore en perspective. J’allumai les
flambeaux et tirai de mon porte-manteau ce que je croyais fermement être
le premier roman français qui eût été jusque-là introduit à Morwick.
C’était un des charmants chefs-d’œuvre d’Alexandre Dumas. En cinq
minutes j’étais transporté dans un monde nouveau, et ma mélancolique
chambre était remplie de la plus aimable compagnie française. Le son
impérieux d’une cloche me rappela à la réalité. Je regardai à ma montre;
elle marquait neuf heures.
Ambroise vint me recevoir au pied de l’escalier et me conduisit à la
salle à manger.
Le fauteuil de M. Meadowcroft avait été roulé au bout supérieur de la
table. A sa droite était assise sa triste et silencieuse fille: elle me
fit signe, avec la solennité d’un fantôme, de m’asseoir à la place
laissée vacante à la gauche de son père. Silas Meadowcroft arriva en ce
moment et me fut présenté par son frère. Il y avait entre lui et
Ambroise un air de famille fortement prononcé; mais Ambroise était le
plus grand et le plus beau des deux frères; il n’y avait, d’ailleurs, ni
dans l’un ni dans l’autre, aucun trait caractéristique. Je les pris pour
deux êtres dont les qualités, bonnes ou mauvaises, n’étaient pas encore
développées, et attendaient que le temps et les circonstances missent
ces qualités dans tout leur jour.
La porte s’ouvrit de nouveau pendant que j’étudiais ces deux
physionomies, sans être, je le confesse avec franchise, prévenu en
faveur d’aucune des deux. Un nouveau membre de la famille, qui attira
aussitôt mon attention, entra dans la salle.
Il était petit, sec, nerveux et singulièrement pâle pour une personne
qui passait sa vie à la campagne. Sa figure était d’ailleurs remarquable
sous d’autres rapports. Elle était couverte, dans sa partie inférieure,
d’une barbe et de moustaches noires et épaisses, à une époque où il
était de règle, en Amérique, de se raser, et où porter la barbe était
exceptionnel. Quant à la partie supérieure de cette figure, elle était
illuminée par deux yeux bruns, sauvages, étincelants, dont l’expression
me donna à penser qu’il y avait quelque chose de dérangé dans son état
mental. Quoiqu’il parlât et agît, autant que je pus en juger, comme une
personne parfaitement saine d’esprit, il y avait toujours dans ses yeux
bruns au regard sauvage quelque chose qui me faisait croire que, dans
certaines circonstances exceptionnelles, il pourrait surprendre ses
vieux amis, en agissant d’une manière exceptionnellement violente ou
déraisonnable.
«C’est un cerveau un peu fêlé» fut le jugement que je portai sur
l’étranger qui fit alors son entrée dans la salle à manger.
M. Meadowcroft, qui n’avait pas encore dit un mot, me présenta lui-même
le nouveau venu, en jetant sur ses fils un regard oblique qui semblait
exprimer la défiance et auquel, je le remarquai avec peine, les deux
jeunes gens répondirent par un regard pareil, empreint d’une égale
défiance.
«Philippe Lefrank, voici mon contre-maître, M. Yago, dit le vieillard en
nous présentant cérémonieusement l’un à l’autre. John Yago, monsieur est
un mien cousin par alliance, M. Lefrank. Il ne se porte pas très-bien en
ce moment; il a traversé l’Océan pour venir ici se reposer et changer
d’air. M. Yago est Américain, Philippe. J’espère que vous n’avez pas de
préjugés contre les Américains. Faites connaissance avec M. Yago.
Asseyez-vous à côté l’un de l’autre.»
Il jeta sur ses fils un nouveau regard sombre, et ses fils le lui
rendirent. Ils s’éloignèrent avec affectation de John Yago, quand
celui-ci vint occuper un siége vide à côté de moi. Il était évident que
l’homme barbu était en grande faveur auprès du père et qu’il déplaisait
cordialement, à cause de cela ou pour tout autre motif, à ses fils.
La porte s’ouvrit encore une fois. Une jeune femme vint prendre
tranquillement sa place à la table du souper.
Est-ce la jeune Naomi? Je regardai Ambroise et je lus la réponse à ma
question muette sur son visage. Oui, c’était enfin Naomi!
Elle était petite et, autant que je pouvais en juger sur l’apparence, ce
devait être une bonne personne. Pour en donner une idée en gros, je
dirai qu’elle avait une petite tête bien portée et bien placée sur ses
épaules, des yeux gris brillants qui vous regardaient d’un air honnête,
une petite figure régulière et un peu étroite, trop étroite selon l’idée
que nous nous formons en Angleterre de la beauté; enfin, chose rare en
Amérique, un son de voix agréable et qui avait, pour les oreilles
anglaises, un charme particulier. Notre première impression à la vue
d’une personne est, neuf fois sur dix, l’impression juste. J’aimai Naomi
à la première vue; j’aimai son agréable sourire, j’aimai son cordial
serrement de main quand nous fûmes présentés l’un à l’autre.
«Si je ne puis sympathiser avec personne autre dans cette maison,
pensai-je en moi-même, je sympathiserai certainement avec Naomi.»
Pour cette fois, je fus un vrai prophète. Dans cette atmosphère
d’inimitiés latentes qui couvaient à Morwick, la jolie Américaine et moi
nous restâmes de constants et fidèles amis, depuis le premier moment
jusqu’au dernier.
Ambroise fit une place à Naomi entre son frère et lui. Elle rougit un
moment et le regarda avec une expression de tendresse involontaire et
charmante, quand elle s’assit. Je soupçonnai fortement le jeune fermier
de lui avoir serré la main en cachette, par-dessous la nappe.
Le souper ne fut pas animé: la seule conversation qui l’égayât fut celle
qui eut lieu entre Naomi et moi, à travers la table.
Par une raison que je ne compris pas, John Yago sembla être mal à l’aise
en présence de sa jeune compatriote. Il leva les yeux sur elle d’un air
équivoque, et les baissa ensuite lentement en fronçant les sourcils.
Quand je lui adressai la parole, il me répondit d’un air contraint; même
en parlant à M. Meadowcroft, il était toujours sur ses gardes, sur ses
gardes à l’égard des deux jeunes frères, comme je l’imaginai par la
direction que prenaient alors ses yeux. Quand nous commençâmes le repas,
j’avais remarqué, pour la première fois, que la main gauche de Silas
était enveloppée d’un bandage, et maintenant je m’aperçus que les yeux
bruns d’Yago, se promenant furtivement sur chacun des convives,
laissèrent tomber un regard curieux et cyniquement scrutateur sur la
main blessée du jeune homme.
Une chose rendit ma première soirée à la ferme d’autant plus
embarrassante pour moi, dans ma situation d’étranger. Je découvris
bientôt que le père et ses deux fils ne se parlaient qu’indirectement,
et en adressant la parole à Yago ou à moi. Quand le vieux M.
Meadowcroft, par exemple, faisait à son contre-maître quelques
observations critiques sur des erreurs précédemment commises dans la
culture des terres de la ferme, il regardait tour à tour ses deux fils,
comme pour indiquer à qui devaient s’appliquer ses reproches. Quand ses
deux fils, d’un autre côté, relevaient une de mes vagues remarques sur
les animaux en général et en faisaient l’application, dans une pensée de
critique, à la mauvaise direction donnée à l’élève du bétail, et des
bœufs en particulier, c’était sur Yago qu’ils arrêtaient leurs regards,
tout en m’adressant la parole. En pareilles occasions, et cela arriva
fréquemment, Naomi intervint résolûment, avec un grand à-propos, pour
détourner la conversation sur quelque autre sujet. Chaque fois qu’elle
prit ainsi une part importante dans la conversation pour maintenir la
paix, la mélancolique Mlle Meadowcroft se tourna lentement vers elle, en
laissant tomber sur elle un regard sombre et silencieux, comme pour
condamner son intervention. Je ne me suis jamais assis à la table d’une
famille plus tristement désunie. L’envie, la haine, la méchanceté, et
l’absence de toute charité ne m’ont jamais paru si profondément
condamnables que quand elles ont pour mobile le sentiment de la
propriété et agissent sous son couvert. Et, si ce n’avait été l’intérêt
que m’inspirait Naomi, et aussi celui que je prenais aux petits coups
d’œil amoureux que je surprenais de temps en temps entre elle et
Ambroise, je n’aurais pu assister jusqu’à la fin à ce souper; je serais
allé certainement chercher un refuge dans ma chambre et dans la lecture
de mon roman français.
Enfin, ce repas d’une longueur intolérable, servi avec une profusion
pleine d’ostentation, arriva à son terme. Mlle Meadowcroft se leva avec
sa solennité sépulcrale et me donna mon congé en ces termes:
«Nous nous levons de bonne heure à la ferme, monsieur Lefrank. Je vous
souhaite une bonne nuit.»
Elle plaça ses mains osseuses sur le dos du fauteuil de M. Meadowcroft,
coupa court à la salutation qu’il m’adressait, et le roula hors de la
salle vers son lit, comme si elle l’avait roulé vers sa tombe.
«Regagnez-vous immédiatement votre chambre, monsieur? Sinon, je puis
vous offrir un cigare... pourvu que les jeunes messieurs veuillent bien
le permettre.»
Ce fut ainsi que, choisissant ses mots avec une hésitation pénible, et
indiquant du doigt les jeunes gens, quand il réclama leur permission, en
leur lançant de côté un coup d’œil sardonique, Yago remplit, pour ce qui
le concernait, les devoirs de l’hospitalité. Je déclinai l’offre de son
cigare. L’homme aux yeux bruns étincelants me souhaita le bonsoir avec
une politesse étudiée et sortit de la salle.
Ambroise et Silas vinrent alors à moi en me présentant leurs étuis à
cigares ouverts, d’un air hospitalier.
«Vous avez fort bien fait de lui répondre par un refus. Ne fumez jamais
avec Yago. Ses cigares vous empoisonneraient, dit Ambroise.
--Et ne croyez jamais un mot de ce qu’il vous dira, ajouta Silas. C’est
le plus grand menteur qui soit en Amérique, quoi qu’on en puisse dire.»
Naomi donna une petite tape aux jeunes étourdis, en forme de réprimande,
comme elle aurait fait à deux enfants.
«Que pensera M. Lefrank, dit-elle, si vous parlez de cette façon d’une
personne que votre père estime et en qui il a mis sa confiance?»
Silas s’éloigna sans répondre un seul mot. Ambroise resta, dans
l’espoir, évidemment, de faire sa paix avec Naomi avant de la quitter.
Voyant que je les gênais, je me dirigeai vers une porte vitrée qui était
à l’extrémité de la salle. Cette porte s’ouvrait sur le joli petit
jardin de la ferme, inondé en ce moment par un charmant clair de lune.
Je sortis pour mieux jouir du paysage, et j’allai m’asseoir sur un siége
au pied d’un orme. Le profond repos de la nature ne m’avait jamais paru
si solennel et si beau qu’en ce moment, après ce que j’avais vu et
entendu dans la maison. Je comprenais ou pensais comprendre le sentiment
qui conduit les hommes dans les monastères. Le côté misanthropique de ma
nature, et quel malade n’a pas un tel côté en lui? allait bientôt
prendre le dessus, lorsque je sentis qu’une main se posait légèrement
sur mon épaule, et je me réconciliai aussitôt avec mon espèce en me
trouvant en présence de Naomi.
III.
L’ENTREVUE AU CLAIR DE LUNE.
«J’ai besoin de vous parler, me dit tout d’abord Naomi. Vous ne penserez
pas mal de moi pour vous avoir suivi jusqu’ici. Nous n’avons pas
l’habitude de faire beaucoup de cérémonies en Amérique.
--Et vous avez bien raison, lui dis-je. Asseyez-vous, je vous prie.»
Elle s’assit à côté de moi, en me regardant franchement et sans crainte
à la lumière de la lune.
«Vous êtes allié à la famille, et moi aussi. J’en conclus que je puis
vous dire ce que je ne pourrais dire à un étranger. Je suis vraiment
bien aise que vous soyez venu ici, monsieur Lefrank; et cela pour une
raison, monsieur, que vous ne pouvez deviner.
--Je vous remercie du compliment, mademoiselle, quelle qu’en soit la
raison.»
Elle ne fit aucune attention à ma réponse et poursuivit sa pensée.
«J’ai dans l’idée que vous pouvez faire quelque bien dans cette
malheureuse maison, continua-t-elle en attachant attentivement ses yeux
sur les miens. Il n’y a ni amour, ni confiance, ni paix à la ferme de
Morwick. A l’exception d’Ambroise, ils ont tous besoin de quelqu’un qui
les morigène. Ne pensez pas mal d’Ambroise. Il a seulement le défaut
d’être insouciant. Je dis que tous les autres ont besoin de quelqu’un
qui les fasse rougir de la dureté de leurs cœurs et de leurs détestables
procédés, empreints de fausseté et d’envie. Vous êtes un gentleman, vous
en savez plus long qu’eux. Ils ne peuvent s’aider eux-mêmes; il faut
qu’ils écoutent vos leçons. Essayez, monsieur Lefrank, quand vous en
aurez l’occasion, je vous en prie, essayez, monsieur, de mettre la paix
entre eux. Vous avez vu ce qui s’est passé pendant le souper, et vous en
avez été dégoûté. Oh! oui, vous en avez été dégoûté! Je vous ai vu
froncer le sourcil, et je sais ce que cela signifie chez vous autres
Anglais.»
Je n’avais pas à choisir; il fallait que je parlasse à Naomi à cœur
ouvert. J’avouai l’impression que j’avais ressentie pendant le souper
aussi franchement que je viens de l’avouer. Naomi me fit comprendre par
un signe de tête qu’elle me savait entièrement gré de ma franchise.
«C’est quelque chose; c’est bien parler, dit-elle; mais vous jugez la
chose avec trop d’indulgence quand vous dites que les hommes, ici, ne
semblent pas être en bons termes les uns vis-à-vis des autres. Ils se
haïssent les uns les autres; c’est là le mot, monsieur Lefrank, ils se
haïssent; oui, ils se haïssent amèrement... amèrement!»
Et elle ferma ses petits poings et les pressa l’un contre l’autre, comme
pour donner de la force à ses dernières paroles; mais, se souvenant
soudain d’Ambroise, elle ajouta:
«J’excepte Ambroise, pourtant; et ouvrant sa main qu’elle s’empressa de
poser sur mon bras: N’allez pas mal juger Ambroise, dit-elle, monsieur.
Il n’y a pas un grain de méchanceté dans ce pauvre Ambroise.»
L’innocente franchise de la jeune fille était en vérité irrésistible.
«Aurais-je absolument tort de penser, lui demandai-je, que vous avez un
faible pour Ambroise?»
Une Anglaise aurait senti, ou aurait feint de sentir du moins, quelque
hésitation à répondre à une pareille question. Naomi n’hésita pas un
instant.
«Vous avez parfaitement raison, monsieur, dit-elle avec le plus grand
calme. Si les choses vont bien, je compte épouser Ambroise.
--Si les choses vont bien, répétai-je. Qu’entendez-vous par là? Est-ce
sous le rapport de l’argent?»
Elle secoua la tête.
«J’entends la crainte que j’éprouve, répondit-elle, monsieur Lefrank,
que les choses ne tournent mal ici entre les hommes, des hommes qui sont
méchants, qui ont le cœur dur, insensible. Je veux parler non pas
d’Ambroise, monsieur, mais de son frère Silas et de Yago. Avez-vous fait
attention à la main de Silas? Yago l’a blessé avec un couteau.
--Par accident? demandai-je.
--A dessein, répondit-elle, en retour d’un coup de poing de Silas.»
Cette simple révélation de l’état des choses me donna à réfléchir. Des
coups de poing et des coups de couteau sous le toit du riche et
respectable M. Meadowcroft! Et cela, non entre les ouvriers et les
domestiques, mais entre les maîtres! Ma première impression fut celle
que vous ressentirez vous-mêmes, sans doute; je pus à peine en croire
mes oreilles.
«Êtes-vous bien sûre de ce fait? dis-je à Naomi.
--Je le tiens d’Ambroise. Ambroise ne me tromperait pas. Ambroise sait
tout ce qu’il en est.»
Ma curiosité fut puissamment excitée. Au milieu de quelle famille
suis-je tombé en traversant l’Océan pour venir chercher le repos et le
calme?
«Puis-je apprendre tous les détails de cette affaire? dis-je.
--Très-bien; je vais essayer de vous dire tout ce que m’a raconté
Ambroise. Mais vous devez me promettre une chose auparavant, monsieur.
Promettez-moi de ne pas vous en aller et de ne pas nous laisser dans
cette situation quand vous connaîtrez toute la vérité. Donnez-moi une
poignée de main en gage de cette promesse, monsieur Lefrank; donnez-moi
une poignée de main, je vous prie...»
Il n’y avait pas moyen de résister à cette simplicité pleine de
confiance. Je lui donnai une poignée de main.
Naomi aborda son récit dès qu’elle eut reçu ce gage de ma foi, sans dire
un seul mot en forme de préface.
«Quand vous êtes arrivé ici, dit-elle, vous avez dû voir qu’il y avait,
par le fait, deux fermes en une. De ce côté, si nous regardons de
l’endroit où nous sommes sous cet arbre, sont les terres arables; de
l’autre côté, c’est-à-dire sur la plus grande moitié du domaine, sont
les pâturages. Quand M. Meadowcroft devint trop vieux et trop infirme
pour veiller lui-même sur la ferme entière, ses fils, je veux dire
Ambroise et Silas, se partagèrent le travail. Ambroise prit à sa charge
le soin des moissons, Silas celui du bétail. Les choses ne marchèrent
pas bien, par une cause ou une autre, sous leur administration. Je ne
puis vous dire pourquoi. Je suis sûre seulement que la faute n’en était
pas à Ambroise. Le vieillard devint de plus en plus mécontent surtout à
cause de ses bestiaux. Il met tout son orgueil à les voir en bon état.
Sans dire un mot de son projet à ses fils, et, en cela, je pense qu’il
eut tort, n’est-il pas vrai, monsieur? il chercha secrètement à trouver
un aide; et, dans une heure de malheur, il fit venir Yago. Aimez-vous
Yago, monsieur Lefrank?
--Jusqu’à présent, je ne l’aime pas.
--C’est comme moi, monsieur; mais qui sait? il est probable que nous
avons tort. Il n’y a rien à dire contre lui, si ce n’est qu’il a des
manières fort étranges... On dit qu’il garde toute cette vilaine barbe,
je déteste cette habitude de porter toute sa barbe, par suite d’un vœu
qu’il a fait quand il a perdu sa femme... Ne pensez-vous pas, monsieur
Lefrank, qu’il faut qu’un homme ait un grain de folie pour témoigner la
douleur qu’il éprouve de la mort de sa femme en faisant vœu de ne jamais
plus se raser à l’avenir? Voilà ce qu’on prétend qu’il a dit... C’est
peut-être un mensonge. On est si menteur ici! Quoi qu’il en soit, il est
certain, les jeunes gens eux-mêmes l’avouent, que lorsque John vint à la
ferme, il y vint avec un excellent caractère... Il n’est pas facile de
plaire au vieux père, et John lui plut... Oui, le fait est exact... M.
Meadowcroft n’aime pas, en général, mes compatriotes. Il ressemble à ses
fils; il est anglais, anglais pur sang, anglais jusqu’à la moelle des
os. Toujours est-il qu’Yago, malgré cela, sut s’en faire bien venir;
peut-être est-ce parce qu’il entend bien son affaire. Oh! oui. Pour ce
qui est des bestiaux et des moissons, John s’y entend bien. Depuis qu’il
est le contre-maître de la ferme, les choses ont prospéré comme elles ne
prospéraient pas sous l’administration des jeunes gens. Ambroise en est
convenu avec moi... C’est égal, monsieur, il est dur de se voir
supplanté par un étranger, n’est-ce pas? C’est John maintenant qui
commande, les enfants ne font qu’exécuter ses ordres; ils n’ont point
voix au chapitre, une fois que John et le vieillard sont d’accord sur ce
qui doit être fait. Je suis entrée dans de longs détails là-dessus; mais
maintenant vous savez comment l’envie et la haine ont grandi parmi ces
hommes avant mon arrivée ici... Depuis que j’y suis, les choses n’ont
fait qu’aller de mal en pis... Il se passe à peine un jour que de dures
paroles ne soient échangées entre John et les enfants, ou entre les
enfants et le père. Le vieillard a une habitude irritante, une
très-vilaine habitude, nous pouvons le dire, de donner raison à Yago.
Parlez-lui de cela quand vous en aurez l’occasion. La plus grande partie
de la responsabilité de la querelle qui eut lieu l’autre jour entre
Silas et John lui revient, je crois... Je ne veux pas excuser Silas non
plus... Il a été brutal, je l’avoue, quoiqu’il soit le frère d’Ambroise,
quand il a frappé John, qui est plus petit et plus faible que lui. Mais
John a été plus brutal encore, monsieur, de tirer son couteau et de
vouloir porter un coup mortel à Silas... Oui, il le tenta... Si Silas ne
s’était pas emparé du couteau de sa main blessée... et elle était
terriblement blessée, je puis vous le dire, car je l’ai pansée
moi-même... la querelle, autant que je puis le croire, aurait abouti à
un meurtre.»
Elle s’arrêta sur ce dernier mot, regarda derrière elle, et tressaillit
violemment.
Je regardai dans la même direction qu’elle. La figure sombre d’un homme
qui nous épiait se laissait voir dans l’ombre de l’orme. Je me levai
aussitôt pour aller à lui; mais Naomi avait recouvré son sang-froid et
m’empêcha d’intervenir.
«Qui êtes-vous? cria-t-elle, en se tournant brusquement vers l’étranger.
Que voulez-vous?»