Est-ce ma faute, si je suis un bel homme qui plaît universellement,

comme tel, au beau sexe? Est-ce un crime d’être accessible aux aimables

faiblesses de l’amour? Je le demande encore, qui faut-il blâmer? Il est

clair que c’est la nature, et non cette belle personne, ni votre humble

serviteur.

En résumé, quiconque n’a pas un cœur de rocher, comprendra que deux

êtres créés l’un pour l’autre ne pouvaient se séparer sans promettre de

se revoir.

Je m’arrangeai pour loger cette dame dans le village situé près de

Maison-Rouge. Elle me fit l’honneur de consentir à souper avec moi, dans

mon appartement qui dépendait des écuries. L’heure fixée était celle où

les autres valets d’écurie avaient l’habitude de se retirer... Onze

heures.

Parmi les palefreniers attachés aux écuries de Maison-Rouge était un

Anglais, qu’on soignait pour une jambe cassée. Son nom était Francis;

ses manières étaient repoussantes; il ne savait pas le français. Dans la

cuisine, on le désignait sous le sobriquet de l’ours anglais. Chose

singulière! il était en grande faveur auprès de mon maître et de ma

maîtresse. Ils lui passaient même certaines terreurs superstitieuses,

auxquelles cet être repoussant était accessible, terreurs de la cause

desquelles, en ma qualité de libre penseur, je ne daignai pas m’enquérir

un seul moment.

Le 28 au soir, l’Anglais, en proie à ses terreurs, demanda que quelqu’un

d’entre ses camarades, dans le service des écuries, pût veiller auprès

de son lit pendant cette nuit-là seulement. Ce désir reçut l’approbation

de M. Fairbank. Ayant récemment provoqué le mécontentement de mon maître

pour un fait que le respect de ma propre dignité ne me permet pas de

relater ici, je m’offris spontanément à veiller la nuit près du lit de

l’ours anglais. Mon but était de prouver à M. Fairbank que je ne lui

gardais aucune rancune pour ce qui s’était passé entre lui et moi. Le

malheureux Anglais fut en proie au délire pendant une partie de la nuit.

Ne comprenant point son langage barbare, je pus seulement deviner à ses

gestes qu’il était mortellement effrayé par quelque fantôme qu’il

s’imaginait voir auprès de son lit. De temps en temps, quand ce fou

troublait mon sommeil, je le calmais en jurant contre lui, ce qui est le

plus court et le meilleur moyen de traiter les personnes dans son état.

Le matin du 29, M. Fairbank partit en voyage.

Dans la soirée, à mon très-grand déplaisir, je vis que je n’en avais pas

fini avec mon Anglais. En l’absence de M. Fairbank, Mme Fairbank parut

prendre un incompréhensible intérêt au repos de mon fou, pendant la nuit

suivante. L’un ou l’autre de nous fut encore invité à veiller cette

nuit-là auprès de lui, et, s’il lui arrivait quelque chose, à en faire

le rapport. Attendant à souper ma belle amie, il était nécessaire que je

pusse être sûr que mes camarades, dans le service des écuries, ne

quitteraient pas leurs lits de toute la nuit. En conséquence je m’offris

encore volontairement à monter cette nouvelle garde. Mme Fairbank me

complimenta sur mon humanité. Je possède un grand empire sur moi-même.

J’acceptai son compliment sans rougir.

Deux fois, après la chute du jour, ma maîtresse et le docteur, celui-ci

n’avait pas quitté la maison depuis le départ de M. Fairbank, vinrent

l’un après l’autre s’informer de l’état de l’Anglais, la première fois

avant l’arrivée de ma belle amie, la seconde fois après son arrivée; et

comme la porte de ma chambre était voisine de celle de la chambre de

l’Anglais, je fus obligé de cacher ma belle visiteuse dans la sellerie.

Elle consentit, avec une résignation angélique, à immoler sa dignité aux

nécessités de ma position de domestique. Je n’ai jamais rencontré,

jusqu’ici, une femme plus aimable.

Après la seconde visite, je me trouvai libre. Il était alors minuit

sonné. Jusqu’à cette heure, il n’était rien survenu dans l’état de

l’Anglais qui dût nécessiter une nouvelle visite de Mme Fairbank et du

docteur. Il restait, à moitié endormi, à moitié éveillé sur son lit, et

son regard avait quelque chose d’étrange et d’étonné. Mme Fairbank, en

se retirant, me recommanda de veiller particulièrement sur lui à deux

heures du matin. Le docteur, pour le cas où il arriverait quelque chose,

me laissa une grosse sonnette à la main, dont le bruit pouvait être

aisément entendu dans la maison.

Libre de venir rejoindre ma belle amie, je mis la nappe et servis le

souper. Un pâté, du saucisson, et quelques bouteilles de généreux vin de

Moselle, composaient le menu de ce simple repas. Quand deux personnes

s’adorent, les illusions enivrantes de l’amour transforment le plus

simple repas en un banquet. Nous prîmes place devant la table, dans les

meilleures dispositions de bien profiter des instants de bonheur qu’il

nous était permis de goûter. Au moment même où je faisais asseoir ma

charmante compagne sur le fauteuil qui lui était destiné, l’abominable

Anglais, dans la chambre voisine, choisit ce moment pour s’agiter et

faire un bruit intolérable. Il se mit à frapper le parquet avec son

bâton, et à crier de toutes ses forces, dans un accès de délire et de

terreur:

«Rigobert!... Rigobert!...»

Le son de cette voix lamentable, frappant tout à coup nos oreilles,

remplit d’épouvante ma belle amie. Elle perdit en un instant ses

ravissantes couleurs.

«Bon Dieu! s’écria-t-elle, qui est dans la chambre voisine?

--Un Anglais... un fou!

--Un Anglais... un fou?

--Remettez-vous, mon ange. Je vais le calmer.»

La voix lamentable de l’Anglais se fit entendre de nouveau.

«Rigobert!... Rigobert!...»

Ma belle amie me saisit le bras.

«Qui est cet homme?... Quel est son nom?...»

L’expression de sa physionomie me frappa quand elle m’adressa cette

question et pénétra dans mon cœur.

«Vous connaissez cet homme? dis-je.

--Son nom? répéta-t-elle avec véhémence; son nom?

--Francis, répondis-je.

--Francis... _Quoi_?...»

Je haussai les épaules. Je ne pus ni me rappeler ni prononcer le nom de

famille de mon Anglais. Je pus dire seulement qu’il commençait par un R.

Elle se laissa aller sur le dossier de son fauteuil. Était-elle près de

s’évanouir? Non; elle se remit, et fit plus que reprendre ses couleurs,

un moment éclipsées. Ses yeux lancèrent des flammes. Qu’est-ce que cela

signifiait? Quoique je me pique de connaître en général les femmes à

fond, je ne compris rien à celle-ci.

«Vous le connaissez?» répétai-je.

Elle se prit à rire.

«Quelle folie!... Comment le connaîtrai-je? Allez calmer ce malheureux.»

Ma glace n’était pas loin de moi. Un coup d’œil que j’y donnai suffit

pour me persuader qu’aucune femme de quelque bon sens ne saurait

préférer l’Anglais à moi. Je repris possession du respect de moi-même.

Je me rendis en toute hâte auprès de l’Anglais.

Dès que je parus, il indiqua du doigt ma chambre avec vivacité. Il

m’accabla d’un torrent de mots, dans sa langue. Je compris, par ses

gestes et ses regards, qu’il avait, d’une façon qui m’était

incompréhensible, découvert la présence d’une personne étrangère dans ma

chambre, et ce qui m’étonna encore plus, c’est qu’il fut épouvanté de

cette découverte. J’essayai de le calmer à l’aide du système qui m’avait

déjà réussi, c’est-à-dire, en jurant dans ma langue. N’y parvenant pas,

cette fois je lui mis mon poing sous le nez et sortis de sa chambre.

En rentrant dans la mienne, je trouvai ma belle amie qui allait et

venait en proie à une agitation qui m’étonna. Elle ne m’avait pas

attendu pour remplir son verre. Elle avait entamé une bouteille de mon

vin de Moselle en mon absence. Ce ne fut qu’avec peine que j’obtins

qu’elle reprît sa place à table. Rien ne put la décider à manger.

«Je n’ai plus faim, dit-elle, donnez-moi à boire.»

Le vin de Moselle mérite bien l’épithète de généreux. Il plaît au goût

et il a du corps. La force de ce vin délicat ne produisit pas l’effet

stupéfiant sur l’esprit de mon amie, que d’autres vins auraient produit.

Il parut la ranimer et l’égayer, pas davantage. Elle parla toujours à

voix basse, et, sur quelque sujet que je tournasse la conversation, elle

sut toujours la ramener avec la même adresse sur mon fou anglais. De la

part d’une autre femme, cette persistance m’aurait offensé; de sa part,

je lui trouvai un charme irrésistible; je répondais à ses questions avec

la docilité d’un enfant. Elle avait toute l’amusante excentricité des

femmes de sa nation. Quand je lui appris que l’accident avait confiné

l’Anglais dans son lit, elle se leva subitement de son siége. Un sourire

extraordinaire illumina sa physionomie. Elle me dit:

«Laissez-moi voir le cheval qui lui a cassé la jambe. Il faut que je

voie ce cheval!»

Je la conduisis aux écuries. Elle embrassa le cheval... Oui, sur ma

parole d’honneur, elle l’embrassa! Cela m’étonna.

«Vous connaissez nécessairement cet homme, lui dis-je, et il doit avoir

eu quelque tort envers vous?»

Elle ne voulut pas convenir, même alors, qu’elle le connût.

«J’embrasse tout bel animal que je rencontre, dit-elle. Ne vous ai-je

pas embrassé?»

Après cette charmante explication de ce qu’elle venait de faire, elle

remonta en courant l’escalier. Je ne m’arrêtai derrière elle que juste

le temps de fermer à clef la porte de l’écurie dont nous sortions.

«J’allais redescendre pour vous appeler, dit-elle. L’homme qui est là

recommence son tapage.»

L’Anglais, en effet, étourdissait encore nos oreilles de ses cris.

«Rigobert!... Rigobert!...»

Il avait un aspect effrayant, cette fois, quand je le regardai. Il fixa

sur moi des yeux hagards. La sueur inondait son visage. Dominé par la

terreur, il joignit les mains et les éleva vers le ciel. Il eut recours

à tous les signes, à tous les gestes qu’un homme peut faire pour me

supplier de ne plus le laisser seul. Je ne pus réellement m’empêcher de

sourire. Pouvais-je penser à rester auprès de lui et à laisser ma belle

amie toute seule dans la chambre voisine?

Je me tournai vers la porte. Quand le malheureux fou vit que je me

retirais, il poussa un tel cri de désespoir que je craignis qu’il

n’éveillât les autres domestiques dans leurs chambres.

Ma présence d’esprit à l’occasion est proverbiale parmi ceux qui me

connaissent. J’ouvris l’armoire dans laquelle il enfermait son linge et

j’y pris une poignée de mouchoirs. Je le bâillonnai avec un de ces

mouchoirs, et je lui liai les mains avec les autres. Il n’y avait plus

de danger, dès lors, qu’il réveillât les domestiques par son tapage.

Après avoir pris ce soin, je levai les yeux.

La porte de la chambre de l’Anglais était ouverte, et sur le seuil se

tenait, debout, ma belle amie, le regardant étendu sur son lit, et me

regardant occupé à achever de lui lier les mains.

«Que faites-vous là?» demandai-je.

Elle s’avança vers moi et me murmura à l’oreille, sans cesser de fixer

l’Anglais:

«Je l’ai entendu crier.

--Eh bien!

--J’ai cru que vous l’aviez tué.»

Je reculai d’horreur. Le soupçon que ces mots impliquaient était

suffisamment détestable en lui-même; mais le ton avec lequel elle

l’articula était encore plus révoltant. Il fit sur moi une telle

impression que je m’éloignai d’elle en tressaillant, comme je me serais

éloigné d’un reptile dont la vue m’aurait fait venir la chair de poule.

Avant d’avoir assez repris mon sang-froid pour pouvoir lui répondre,

j’eus à subir un autre choc. J’entendis tout à coup la voix de ma

maîtresse qui m’appelait de la cour des écuries.

Ce n’était pas le moment de réfléchir; il fallait agir. La seule chose

nécessaire était d’empêcher Mme Fairbank de monter l’escalier, et

non-seulement de découvrir la dame que j’avais introduite chez moi, mais

encore de voir l’Anglais bâillonné et les mains liées, sur son lit. Je

me dirigeai en toute hâte vers la cour. Pendant que je franchissais

rapidement l’escalier, j’entendis l’horloge des écuries sonner deux

heures moins un quart du matin.

Ma maîtresse était impatiente et agitée. Le docteur qui l’accompagnait

souriait de l’air d’un homme satisfait de ses propres pensées.

«Francis est-il éveillé ou dort-il? demanda Mme Fairbank.

--Il a été un moment agité, madame, mais il est tranquille maintenant.

S’il n’est pas dérangé, il retrouvera bientôt un calme sommeil.»

J’ajoutai ces derniers mots pour que Mme Fairbank ne fût pas tentée de

monter l’escalier.

«Rien n’est-il arrivé depuis que je suis venue ici?

--Rien, madame.»

Le docteur la regarda d’un air sérieusement comique.

«Hélas! madame, rien n’est arrivé! Le temps des apparitions romanesques

est passé! dit-il.

--Il n’est pas encore deux heures...» répondit ma maîtresse, avec un peu

de mauvaise humeur.

L’odeur des écuries se faisait fortement sentir à cette heure matinale.

Mme Fairbank porta son mouchoir à son nez et sortit de la cour par la

porte du nord, qui communiquait avec les jardins et la maison. Elle

m’ordonna de la suivre avec le docteur. Une fois hors de l’atmosphère

des écuries, elle recommença à me questionner. Elle ne voulait pas

croire qu’il ne fût rien arrivé en son absence. J’inventai les

meilleures réponses que je pus trouver à l’instant, et le docteur

m’appuya en riant. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, et l’horloge

sonna deux heures. En les entendant, Mme Fairbank annonça son intention

de visiter l’Anglais dans la chambre qu’il occupait; mais, à mon grand

soulagement, le docteur intervint pour l’empêcher d’exécuter ce projet.

«Vous avez entendu que Francis sommeille en ce moment, dit-il. Si vous

entrez dans chambre, vous pourrez troubler son repos. Il est essentiel,

pour le succès de mon expérience, qu’il puisse achever sa nuit dans le

calme, et qu’il en convienne lui-même avant que je lui dise la vérité.

Je dois vous prier, madame, comme son médecin, de ne pas troubler son

repos.»

Ma maîtresse ne voulait pas se rendre. Pendant cinq minutes au moins,

ils discutèrent chaudement. Enfin Mme Fairbank entendit raison.

«Dans une demi-heure, dit-elle, Francis sera profondément endormi, ou se

sera réveillé. Dans une demi-heure, je reviendrai.»

Elle prit le bras du docteur, et retourna avec lui au château.

Laissé seul, avec une demi-heure devant moi, je résolus de ramener mon

Anglaise à son logement, dans le village, puis de revenir aux écuries,

et de débarrasser l’Anglais de son bâillon ainsi que de ses liens, le

laissant libre de crier à cœur joie. Que m’importerait alors qu’il

alarmât tous les garçons d’écurie, une fois que je me serais délivré de

la présence compromettante de ma belle convive?

En revenant à la cour, j’entendis un bruit semblable au craquement d’une

porte ouverte qui tourne sur ses gonds. J’avais fermé de mes propres

mains la porte d’entrée septentrionale. Je me dirigeai vers la porte

d’entrée occidentale qui se trouvait derrière les écuries. Elle

s’ouvrait sur un champ traversé par deux sentiers tracés sur les terres

de M. Fairbank, et qui conduisaient: l’un, le plus voisin, au village;

l’autre, à la grande route et à la rivière.

Arrivé à la porte occidentale, je la trouvai ouverte; ses battants

allaient et venaient lentement sous l’action de la brise fraîche du

matin. J’avais moi-même fermé à clé et cadenassé cette porte, après

avoir fait entrer par là ma belle amie, à onze heures du soir. Une vague

crainte de quelque malheur s’empara de moi. Je courus vers les écuries.

Je jetai les yeux dans ma chambre. Elle était vide. Je me rendis dans la

sellerie. Je n’y trouvai pas la moindre trace de mon Anglaise. Je revins

dans ma chambre, et m’approchai de la porte de celle de l’Anglais.

Était-il possible qu’elle fût restée dans cette chambre pendant mon

absence? Une répugnance dont je ne me rendais pas compte me fit hésiter

à ouvrir la porte, quand je mis la main sur la clé. J’écoutai. Je

n’entendis aucun bruit au dedans. J’appelai doucement. Personne ne me

répondit. Je reculai d’un pas, toujours hésitant à ouvrir. Je remarquai

quelque chose de sombre qui se mouvait lentement dans l’interstice

existant entre le bas de la porte et le plancher. Saisissant la

chandelle qui était sur la table, je l’approchai de ce que j’avais

remarqué. Cet objet sombre, qui se mouvait lentement, était un ruisseau

de sang!

Cette horrible vue fit cesser mon hésitation. J’ouvris la porte.

L’Anglais était étendu sur son lit. Personne autre n’était dans sa

chambre. Il avait été poignardé en deux endroits: à la gorge et au cœur.

L’arme avait été laissée dans la seconde blessure. C’était un couteau de

fabrique anglaise, ayant un manche en corne de cerf, qui paraissait

neuf.

Je donnai aussitôt d’alarme. Des témoins peuvent déposer de ce qui

suivit.

Il est monstrueux de supposer que j’aie commis le meurtre. Je suis

capable de commettre des folies, mais je recule d’effroi à la seule idée

d’un crime. D’ailleurs, je n’avais aucun motif de tuer cet homme.

L’Anglaise l’a poignardé en mon absence. Elle s’est enfuie par la porte

occidentale pendant que je parlais avec ma maîtresse. Je n’ai plus rien

à dire. Je vous le jure, ce que j’ai écrit ici est l’exposé vrai de tout

ce qui est arrivé dans la matinée du 1er Mars.

Agréez, monsieur, l’assurance de mes sentiments de profonde gratitude et

de respect.

Joseph Rigobert.

DERNIÈRES LIGNES AJOUTÉES PAR PERCY FAIRBANK.

Ayant comparu devant la Cour d’Assises sous l’accusation du meurtre de

Francis Raven, Rigobert fut acquitté; les papiers de l’homme assassiné

ayant mis en pleine évidence l’animosité mortelle que sa femme

nourrissait contre lui.

Les investigations qui eurent lieu dans la matinée où le crime fut

commis établirent que la coupable avait pris le sentier qui conduit à la

rivière. On fouilla sans résultat le lit de la rivière. Il reste

incertain, jusqu’à ce jour, si cette femme s’est noyée ou non. La seule

chose avérée, c’est que Alice Warlock n’a plus reparu.

Ainsi, ayant pris naissance dans un mystère, ayant trouvé la mort dans

un mystère, la femme des rêves n’est plus sous nos yeux: fantôme, démon,

ou créature humaine et vivante, dites vous-mêmes ce qu’elle est. Ou,

sachant quels insolubles problèmes nous entourent, quels insolubles

problèmes nous portons en nous-mêmes, acceptons les sages paroles du

plus grand de nos poëtes, comme une explication suffisante:

«Nous sommes l’étoffe dont nos rêves sont faits, et notre courte

existence est environnée d’un profond sommeil.»

LE SPECTRE D’YAGO

I.

LE MALADE.

«Le cœur est en bon état, dit le docteur; les poumons sont intacts. Je

ne découvre aucun désordre organique. Ne vous alarmez pas, Philippe

Lefrank. Vous n’en mourrez pas. Le malaise que vous éprouvez provient

d’un excès de travail. Le remède, dans ce cas, est le repos...»

Ainsi dit le docteur, dans ma chambre du Temple, à Londres, où je

l’avais fait appeler une demi-heure après avoir alarmé mon clerc en

perdant connaissance durant mon travail. Je ne prétends pas attirer sans

nécessité l’attention du lecteur sur ma propre personne, mais je dois

ajouter ici, en forme d’explication, que je suis un jeune avocat et que

je possède une bonne clientèle. Je viens de Jersey. L’orthographe

française de mon nom, Lefranc, fut altérée il y a plusieurs générations,

à l’époque où la lettre _k_ était encore employée en Angleterre à la fin

des mots qui maintenant la remplacent par un _c_. Notre famille,

néanmoins, occupait un rang élevé parmi les familles de Jersey. C’est

aujourd’hui une joie pour mon père d’entendre qualifier son fils de

membre du barreau anglais.

«Le repos, répétai-je quand mon médecin eut fini son examen, mon cher

ami, songez-vous que nous sommes en session, que les cours d’assises

sont ouvertes? Voyez toutes les lettres qui attendent sur mon bureau que

j’en prenne connaissance! Le repos, c’est la ruine dans ma position...

--Et le travail, ajouta tranquillement le docteur, c’est la mort.»

Je tressaillis. Il ne cherchait pas à m’effrayer; il parlait

sérieusement.

«Il ne s’agit que d’un repos passager, ajouta-t-il. Vous avez une bonne

constitution, vous êtes jeune; mais vous ne pouvez pas, de propos

délibéré, surmener votre cerveau et fatiguer votre système nerveux plus

longtemps. Partez tout de suite. Si vous êtes un bon marin, faites un

voyage en mer. L’air de l’Océan est le meilleur que vous puissiez

respirer pour vous rétablir. Je n’ai pas besoin de vous écrire une

ordonnance. Je ne veux pas vous droguer. Je n’ai rien de plus à vous

dire.»

Là-dessus mon médecin, qui était aussi mon ami, sortit de ma chambre.

J’étais obstiné. Je me rendis au tribunal le même jour.

Le vieil avocat qui dirigeait la cause, où je lui servais de second, me

demanda quelques renseignements qu’il était de mon devoir de lui donner.

Je demeurai frappé d’étonnement et d’effroi en découvrant que j’étais

parfaitement incapable de recueillir mes idées. Je brouillais et

confondais dans ma mémoire les faits et les dates. Je fus ramené du

tribunal terrifié de mon état. Le lendemain, je renvoyai mes pièces aux

avoués, et je suivis l’avis de mon docteur en prenant passage sur le

premier steamer en partance pour New-York.

J’avais préféré un voyage en Amérique à toute autre excursion maritime,

parce que j’avais en vue un objet spécial. Un parent de ma mère avait

émigré aux États-Unis depuis plusieurs années et y avait prospéré en

s’adonnant à l’agriculture. Il m’avait invité, d’une manière générale, à

l’aller voir, si jamais il m’arrivait de traverser l’Atlantique. La

longue période d’inaction, sous le nom de _repos_, à laquelle la

décision du docteur m’avait condamné, ne pouvait être plus agréablement

consacrée, selon moi, qu’à une visite à mon parent et à une exploration

de cette partie de l’Amérique qui se trouverait sur mon chemin.

Après un séjour de peu de durée à New-York, je me rendis par le chemin

de fer à la résidence de mon hôte, M. Isaac Meadowcroft, à la ferme de

Morwick.

On rencontre, dans ces contrées, les paysages les plus grandioses de la

création qui existent en Amérique. On y rencontre aussi, dans quelques

États de l’Union, par forme de contraste, des contrées aussi dépourvues

d’intérêt pour le voyageur que puisse lui en montrer quelque pays que ce

soit de la terre. La contrée dans laquelle était située la ferme de M.

Meadowcroft appartenait à cette dernière catégorie. Je regardais autour

de moi, quand je descendis du wagon sur la plate-forme de la station de

Morwick, et me dis à moi-même:

«Si le moyen de me guérir consiste à m’ennuyer, j’ai mis la main sur

l’endroit le plus convenable dans ce but...»

Mais en examinant ces mots, à la lumière des événements ultérieurs, je

déclare, comme vous le déclarerez bientôt vous-mêmes, qu’ils sont le

jugement inconsidéré d’un homme qui ne réfléchit pas aux surprises que

le temps et le hasard peuvent lui réserver.

Le fils aîné de M. Meadowcroft, Ambroise, m’attendait à la station pour

me conduire à la ferme.

Il n’y avait aucun symptôme, dans la physionomie d’Ambroise, de

l’étrange et terrible accident qui devait suivre mon arrivée à Morwick.

Un jeune homme plein d’une vigoureuse santé, comme des milliers d’autres

jeunes hommes de ces contrées, me dit, dès qu’il me vit:

«Comment vous portez-vous, monsieur Lefrank? Je suis enchanté de vous

voir, monsieur Lefrank. Montez dans la voiture. Le domestique prendra

soin de votre porte-manteau.»

Avec la même politesse conventionnelle, je répondis:

«Merci! Comment se porte tout le monde au logis?»

Cela dit, nous nous mîmes en route vers la ferme.

Notre conversation, durant le trajet, roula d’abord sur l’agriculture et

l’élevage des bestiaux. Nous n’avions pas fait dix mètres de chemin que

j’avais complétement révélé mon ignorance en ces matières. Ambroise

chercha un autre sujet et n’en trouva pas; je cherchai de mon côté, et

je lui demandai à tout hasard si j’avais choisi un moment convenable

pour leur faire ma visite. L’air hébété du jeune fermier disparut, et sa

brune physionomie s’illumina aussitôt. Évidemment, j’avais eu la bonne

chance de rencontrer un sujet qui l’intéressait.

«Vous ne pouviez choisir un meilleur moment, dit-il. Notre maison n’a

jamais été aussi gaie qu’elle l’est en ce moment.

--Vous est-il survenu quelques visiteurs qui l’égaient ainsi?

--Ce n’est pas exactement un visiteur qui nous est arrivé, c’est un

nouveau membre de la famille qui est venu vivre avec nous.

--Un nouveau membre de la famille! Puis-je demander qui il est?»

La mer glaciale · 第 12 / 18 段